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rie II9 grand et mauvais prince, dont le génie et rimpiété firent pendant cinquante ans l'étonnement de l'Europe et la terreur de TËglise, capable de toutes les affaires et de toutes les voluptés, et qui partageait ses loisirs entre un sérail de belles captives et une académie de savants mahométans, de troubadours et de jongleurs. Lui-même n'avait pas dédaigné de composer dans l'harmonieux • idiome de ses sujets. Son chancelier Pierre des Vignes, ses fils Ënzo et Manfred, l'imitèrent; et bientôt, de Païenne à Messine, on n'entendit plus que les accents d'une poésie dangereuse, où la galan-* terie des Provençaux se mêlait aux passions ardentes de l'Orient. Là commence la veine trop féconde qu'on voit ruisseler dans les condamnables récits de Boccace, dans les comédies et les drames pastoraux du vieux théâtre italien. De là cette littérature molle et voluptueuse, qui finit par énerver les caractères en même temps que les esprits, et qui habitua la jeunesse italienne à passer sa vie aux genoux des femmes, dans l'oubli de la patrie et de la liberté.
Mais, heureusement pour l'Italie, nous y voyons aussi la poésie chrétienne couler à pleins bords, depuis la Divine comédie^ jusqu'à la Jérusalem délivrée^ jusqu'aux hymnes de Manzoni. Cependant on ne sait peutrètre pas assez de quelles hauteurs ce
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large fleuve est descendu. Sans doute on connaît les noms d'un petit nombre de Toscans que Dante rappelle avec honneur, qu'il avoue pour ses devanciers et pour ses maîtres ; mais ni la science de Brunetto Latini et de Guido Calvacanti, ni le sentiment platonique de Guido Guinicelli, ni la piété de Guittone d'Arezzo, ne suffit pour expliquer la soudaine abondance de cette verve chrétienne qui jaillit dans les quinze mille vers de Y Enfer y du Purgor toire et du Paradis. Il faut remonter plus haut, et chercher sur un autre point de lltalie quelque chose de pareil à ce qu'on vit en Sicile, une autre réunion d^hommes inspirés sous un niaître puissant, et enfin ce concours de grandes causes, sans lequel il n'y a pas de grands efîets.
Quand on a quitté Rome, en se dirigeant vers le nord, après avoir traversé l'admirable désert de la campagne romaine, et passé le Tibre un peu au delà de Civatà-Castellana, on s'engage dans up pays montueux qui va s'élevant comme en amphithéâtre, des bords du Tibre jusqu'aux. crêtes de l'Apennin. Cette contrée retirée, pittoresque, salubre, se nomme l'Ombrie. Elle a les agrestes beautés des Alpes, les cimes sourcilleuses, les forêts, les ravins où se précipitent les cascades retentissantes, mais avec un climat gui ne souffre point de neiges éternelles.
avec toute la richesse d'une végétation méridionale qui mêle au chêne et au sapin l'olivier et la vigne. La nature y parait aussi douce qu'elle est grande ; elle n'inspire qu'une admiration sans terreur; et si tout y fait sentir la puissance du Créateur, tout y parle de sa bonté. La main de l'homme n'a point gâté ces tableaux. De vieilles villes comme Narnî, Terni, Amelia, Spoleto, se suspendent aux rochers ou se reposent dans les vallons, encore toutes crénelées, toutes pleines de souvenirs classiques et religieux, fîères de quelque saint dont elles conservent les restes, de quelque grand artiste chrétien dont elles gardent les ouvrages. H y a bien peu de sommets, si âpres et si nus, qui n'aient leur ermitage, leur sanctuaire visité des pèlerins. Au cœur du pays s'ouvre une vallée plus large que les autres; l'horizon y a plus d'étendue; les montagnes environnantes dessinent des courbes plus harmonieuses; des eaux abondantes sillonnent une terre savamment cultivée. Les deux entrées de ce paradis terrestre sont gardées par les deux villes de Pérouse au nord et de Foligno au midi. Du côté de l'occident est la petite cité de Bevagna, où naquit Properce, le poète des voluptés délicates ; à l'Orient, et sur un coteau qui domine tout le paysage, s'élève Assise, où devait naître le chanlre tfvm to$s^- ]eur amour.
Ce n'est pas assez qu'une contrée soit belle et féconde, il faut qu'elle ait été profondément remuée par les événements, pour produire de grands hommes. Cette préparation ne manquait pas à l'Italie au moment où finissait le douzième siècle. Elle yenait de terminer glorieusement, sous la conduite d'Alexandre m, la seconde lutte du sacerdoce et de l'empire. Elle y avait gagné la liberté, la puissance la gloire, tout ce qui touche les peuples, ce qui les inspii*e, ce qui leur donne le droit et le besoin de s'éterniser par des monuments. Tous les arts s'éveillaient. Les idées religieuses et politiques qui avaient mené pendant cent ans les Italiens sur les champs de bataille devaient être servies par la parole comme elles l'avaient été par les armes : maitresses des intelligences, il fallait qu'elles s'exprimassent, non dans l'idiome des savants, mais dans le langage de tous, et qu'après avoir fait une nation, elles fondassent une littérature. L'exemple était donné. La France avait déjà une poésie dont les chants passaient les Alpes, circulaient dans les salles des châteaux et sur les places publiques (1).
(1) Dès le commenoement du douzième siècle, Donizo, qui écrivit en vers l'histoire de la comtesse Mathilde, connaissait les romans épiqnes français :
Francorum prosa sunt édita bella senora. Sur les voyages des troubadours provençaux en Italie, voyez IWù-
SAINT PRAKÇOIS. 57
Si tout n^était pas irréprochable dans ces modèles, si les fabliaux des trouvères et les sirventes irréyérencieux de plusieurs troubadours s'adressaient aux esprits déréglés, il y avait des chants pieux, comme ceux de Rambaud de Yaqueiras, d'héroïques récits, comme les batailles de Gharlemagne et la mort de Roland, bien capables d'échauffer les imaginations chrétiennes. Sans doute Tactivité politique et les communications littéraires se faisaient mieux sentir dans les villes lombardes, qui avaient soutenu le principal effort de la guerre et recueilli les premiers fruits de la paix. Cependant les cités de rOmbrie n'avaient pas été les dernières à se rallier sous le drapeau de la papauté et de la liberté. Elles se hâtaient d'user de la victoire en faisant acte de souveraineté, en se fermant de murs, en levant des troupes. Assise avait ses chevaliers, ses milices, qu'elle envoyait guerroyer contre Pérouse. Elle avait aussi ses marchands, qui traGquaient au delà des Alpes, qui en rapportaient de gros bénéfices et quelques lumières. C'est ainsi qu'un vendeur de draps appelé Pierre Rernardone, ayant visité la France en 1182, et trouvant à son retour que sa femme lui avait donné un fils, le nomma François,
toire de la poétie provençale, par M. Fauriel, t. H, et trois articles publiés par le môme savant dans la BibUoihkq^ de rt.coVe d«% Charteê, t. BJ et IV.
tmmémaatémlÊmmfajimmi vcmide senriehiti
4b MB ûveolMa. «erail tBVoqoc par TËgltse et porté parles rois (l|.
Le jcone Françmï. cna6ê de bMiae beare auX prêtres fie l'r^îfe de Saint-r>eor;TS. avait nçtt â'eax les premiers élétDenls des $cirnces humaines. On l'a Irop ftmvenl représentr. l^l qu'il se Aéptiiçtait \n\-ïa/mfi. rûmmp un homme sans cnlture «t Mns Kavnir. ïï hiî rcsU de se; coiirles éludes asses de lati» poiircnterirlre facilement les Ilrres saints, «l lin nin^iili(>r respect pour les letlros. Ce sen^irient m fui pas de ceux rgu'il abjura en se coQTi^ lissant. Il le porliiilsi loin. que. s'il rencontrait sur ton chemin quelque l.imheaii d'écriture, il le reliivnit avec soin, de peur de Touler aux pieds le nom du Seigneur, ou quoique passage qui traitât den clinseft ilivinos. VA comme un de ses disciples lui deiiiiitidiiit pourquoi il recueillait avec le môme tentpuli' les ticrita des païens : n Mon fils, répondil-il. r'i'st parce que j'y trouve les lettres dont se (Mim|iiiw« ].' ^lurieiK nom de Dieu. » El, complé- " |l Mt n<uis«5e, il njuutti : « Ce qu'il y a de bien dans
• Imi*», o*p. t, 4 r ■ Ouudam U'iiiporc, guem
-' — m «tMinto. r*|«ui est Fmikkguî cuin mul-
IM, ti • johaiiiws prius roeslns est •
M N^Mtitt* « FriKin, in ciyui ihumlii uIim
RI SALVT FRANÇOIS. 59
lits n'appartient pas au paganisme ni à l'hu- [é, mais à Dieu seul, qui est l'auteur de tout IrUen (i). » Et, en effet, louLes les litléralures iBcrées et profanes, que sont-elles autre chose que les caractères avec lesquels Dieu écrit son nom dans Tesprit humain, comme il t'écrit dans le ciel avec les étoiles?
Toutefois, l'éducation littéraire de saint François le fit moins par les études classiques, auxquelles il doona peu de temps, que par la langue françiiise, é^i considérée en Italie n comme la plus délectable de toutes, » et la gardienne des traditions dieraleresques qui polissaient la rudesse du mojen Ige. Il avait un secret penchant pour ce piiys de Pnmce, auquel il devait son nom; il en aimait la lingue; bien qu'il s'y exprimât avec difQculté, il la parlait avec ses frères. Il faisait retentir de canliqaes français les forâts voisines; on le voit, dans les premiers temps de sa pénitence, mendiant en (rinçais sur l'escalier de Saint-Pierre de Rome, Kl, tandis qu'il travaillait h la reconstruction de l'église de Saint-Damien, s'adressant en franpis aux habitants et aux passants, pour les in-
(l|Tlioiii3£ Je Calano, i : . Fiii, lillei-K mal ex quibii'; compo- MoT iLoriMisBioiURi Dei namoii . Banum quoque quod iliî est, non pwlilwt td paganot, nsqna ad aliquos hominas, sed ad eolum Deum-
viter à relever la maison de Dieu. S'il empruntait ridiome de nos pères, s'il se nourrissait de leur poésie, il y trouvait des sentiments de courtoisie, de générosité, qui passaient dans son cœur et dans sa conduite. Il élait l'âme de ces compagnies joyeuses qui se formaient alors, sous le nom de corti^ dans la cité d'Assise comme dans toute l'Italie, et qui popularisaient le gai-savoir, les habitudes romanesques, les plaisirs délicats des Provençaux. Souvent ses compagnons, émerveillés de sa bonne mine et de la noblesse de ses manières, le choisirent pour leur chef, et» comme ils disaient, pour le seigneur de leurs banquets. En le voyant passer richement vêtu, le bâton de commandement à la main, au milieu de ses amis qui parcouraient les rues chaque soir avec des flambeaux et des chansons, la foule l'admirait, et le proclamait <x la fleur des jeunes gens{l). »
(1) Yita a tribus sociis, i, 10 : « Stans in gradibus ecclesi» cam aliis pauperibus, eleemo^ynam gallice postulabat, quia libenter lingua gallica loquebatur, licet ea recte loqui ncsciret. t — ii : f Yiir sanctus alta et clara voce laudes Domini gallice cantans. » Cf. Vita asancto Bonaventura, cap. ii : Thomas de Celano, cap. m. — Vita a tribus sociis, cap. i : Liberalior et hilarior, datus jocis, et eautibus, civitatem Assisii die noctuque circumiens... ut filius magni principis videretur. A sociis £uis eligitur in Dominum, ut secundum voluntatem suam faceret expensas. Fecit ergo sumpluosam comestionem parari, sicut multotiens fecerat. Cumque refecti de domo ezissent) sociiq\ie simul eum praecedercnt, euntes per civitatem can-
SAWT FRANÇOIS. 61
Lui-même prenait au mot les bruits flaltcurs murmurés sur son passage. Ce fils de marchand, qui désolait son père par ses largesses, ne désespérait pas de devenir un grand prince. Les livres de chevalerie n'avaient pas d'aventures qu'il ne rêvât. Il conçut d'abord la pensée de conquérir sa principauté la lance au poing, en s'engageant à la suite de Gauthier de Brienne, qui allait revendiquer contre Frédéric II le beau royaume de Sicile. Ce fut alors qu'il eut un songe mystérieux : il se vit au milieu d'un palais superbe; les salles paraissaient remplies d'armes et de riches harnais, des boucliers resplendissants étaient suspendus aux murailles ; et sur ce qu'il demandait à qui appartenaient ce château et ces armures, il lui fut répondu que tout cela serait à lui et à ses chevaliers, n ne faut pas croire que dans la suite le serviteur de Dieu oublia ce rêve, ou n'y vit plus qu'une illusion du mauvais esprit : il y reconnut un avertissement du ciel ; il crut l'interpréter en fondant celte vie religieuse des Frères Mineurs, qui était à ses yeux comme une chevalerie errante, instituée, inssi bien que l'autre, pour le redressement des torts et la défense des faibles. Cette comparaison
tuili, ipse, portans in manu baculum quasi dom\nu&^ ^^xvnsv t^ inibil po6t illos. » V^addiog^ Annale Minovum^ \ ; « CtV^^^ >^^V mhfaun voeataat jureàum ûorem »
us rcilES FRAKC. ^
m SAINT FRANÇOIS.
lui |)laîsail; et quand il voulait louer ceux de ses dis(*iples qu'il préférait fi cause de leur zèle et do leur sainteté : <c Ce sont là, disait-il, mes paladins de la Table Ronde. » Comme tout bon chevalier, il devait se rendre à l'appel des croisades. En 1220, il passa la mer, rejoignit l'armée des chrétiens devant Dainiette : plus hardi que tous ces preux bardés de fer, il pénétra jusqu'auprès du Soudan d'Egypte, prêcha publiquement la foi, et défia les prêtres de Mahomet à l'épreuve du feu. Enfin, congédié avec respect par les infidèles, il laissa dans les saints lieux une colonie de ses disciples, qui s'y perpétuèrent sous le nom de Pères do Terre Sainte, et qui y sont encore, gardiens du saint Sépulcre et de l'épée deGodefroi. Après cela, on n'est plus surpris quand les biographes de saint François lui décernent tous les titres de la gloire militaire, et quand saint Bonaventure, près d'achever le récit de la vie et des combats de son maître, s'écrie :
« Et maintenant donc, valeureux chevalier du Christ, portez les armes de ce chef invincible qui mettra en fuite vos ennemis. Arborez la bannière de ce roi très-haut; à sa vue, tous les combattants de l'armée divine ranimeront leurs courages. Elle est désormais accomplie, la vision prophétique selon laquelle, capitaine de la cheva-
SAINT FRANÇOIS. itf
lerie du Christ, vous deviez revêtir une céleste armure (1). »
Mais, comme il n'y avait pas de vrai chevalier sans service de dame, il avait fallu que François se choisît la sienne. En effet, peu de jours avant sa conversion, ses amis le trouvant pensif et lui demandant s'il songeait à se donner une épouse : « Vous Tavez dit, répliqua-t-il ; car je songe à me donner une dame, la plus noble, la plus riche, la plus belle qui fut jamais. » Il désignait ainsi celle qui était devenue pour lui l'idéal de toute perfection, le type de toute beauté morale, c'est-à-dire la Pauvreté. Il aimait à personnifier cette vertu, selon le génie symbolique de son temps; il se la figurait comme une fille du ciel, qu'il appelait tour à tour la dame de ses pensées, sa fiancée, son épouse. II. lui prétait tout le pouvoir que les troubadours attri-
(1 ] Viia a tribus sociiê, u : « Scio me magnum principera futumm. » Thomas de Gelano : « Videbutur ei namque domum totam habere plenam militaribus armis, sellis scilicet, clypeis, lanceis et cseterisapparatibus. . . responsumeihaec arma sua foremilitumquesuonlm. 9 Cf. Vita a tribus sociiSy i. — Vita a sancto Bonaventura, i. — Opéra sancti Frandsci, — S. Bonaventur., xiii : — « Eia nunc, strenuissime miles Ghristi, ipsius fer arma iovictissimi ducis. . • loppleU est prima irisio quam vidisti, videlicet quod, dux in militia Chrîttti futur us, armis deberes cœleètibus signoque crucis insignibut decorari. )) Ces pensées sont si familières aux disciples de saint François, qu^en 1687 un franciscain espagnol, Gabriel de Mata, imprimait un poème sous ce titre : El cavaKero Âsis\o,en e\ vftcimieniùj vida e mtierte del serafico padre san FrancUco^en ockiwa rinta, Y. Cbavia de Malan, p. 16 du sdpplémeuV.
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huaient aux nobles femmes célébrées dans leurs yers : le pouvoir d'arracher les âmes éprises d'elle aux pensées et aux penchants terrestres, de les élever jusqu'à la conversation des anges. Hais pendant que chez les troubadours ces amours platoniques n'étaient guère que des jeux d'esprit, l'invisible beauté qui avait ravi saint François lui arrachait les cris les plus passionnes. Ouvrez tous les poètes du moyen âge, vous n'y trouverez pas de chant plus hardi, de paroles plus enflammées que cette prière du pénitent d'Assise :
< Seigneur, ayez pitié de moi et de madame la « Pauvreté. Et voici qu'elle est assise sur le fumier, « elle qui est la reine des vertus ; elle se plaint de u ce que ses amis l'ont dédaignée et se sont rendus « ses ennemis... Souvenez-vous, Seigneur, que c( vous êtes venu du séjour des anges, afin de la « prendre pour épouse, et d'en avoir un grand <n nombre de fils qui fussent parfaits. . .
€ C'est elle qui vous reçut dans l'étable et « dans la crèche, et qui, vous accompagnant tout <r le long de la vie, prit soin que vous n'eussiez € pas où reposer la tête. Quand vous commençâtes <( la guerre de notre Rédemption, la Pauvreté « vint s'attacher à vous comme un écuyer fidèle; € elle se tint à vos côtés pendant le combat, elle
< ne se retira point quand les disciples prenaient c< la fuite.
a Enfin» tandis que YOtre mère , qui du moins. « vous suivit jusqu'au bout et prit sa part de toutes € vos douleurs, tandis qu'une telle mère, à cause « de la hauteur de la croix, ne.pouvait plus attein- « dre jusqu'à vous ; en ce moment madame la Pau- « vreté vous embrassa de plus près que jamais. « Elle ne voulut point que votre croix fût travailce lée avec soin, ni que les clous fussent en nombre (( suffisant , aiguisés et polis ; mais elle n'en pré- « para que trois, elle les fit durs et grossiers pour « mieux servir les intentions de votre supplice. Et « pendant que vous mouriez de soif, elle eut soin « qu'on vous refusât un peu d'eau ; en sorte que ce « fut dans les étroits embrassements de cette épouse € que vous rendîtes l'âme. Oh! qui donc n'aime- € rait pas madame la Pauvreté par-dessus toutes « choses (1)? »
S'il était bienséant de porter les couleurs d'une
(i) Vita a tribiu socnt,i : « Forsan uxorem accipere cogitasti? — Vemm dixistis, quia nobiliorem, et ditiorem, et pulchriorem spoDsam quam unquam yideritis, accipere cogitavi. — Et deriseruni eum. » Cf. thomas de Gelano, i. — Saint Bonaventure, vn : « In |»rivilegio Paupertalis, quam modo matrem, modo sponsam, modo dominam nominare solebat. » — Éloge de la Pauvreté, FiO" retti di san France$co, cap. xni. — Prière de saint FraQçol& ^^u madame la Pauvreté, Opéra sancti Francisci,
ttC SAINT FIAI^CMS.
noble dame et glorieux de se faire tuer pour elle, il n'y avait guère moins d'honneur à savoir la chanter. Rien ne manquait plus à Féducation cheyaleresqiio d'un jeune seigneur quand il s'érertuait à (MKn])oser des vers, à les répéter en s'accompagnanl An luth ou de la rote. François n'était point resté étranger à des ])asse-temps si doux. Il aimait la miisit{uc, et ses biographes louent la beauté de sa voix suave et forte, claire et flexible. Au temps de sa jeunesse, il avait rempli les rues d'Assise de ses ffais refrains. Après sa conversion, il faisait répéter (l('s hymnes aux échos du désert. Un soir qu'il était touché jusqu'aux larmes par le chant d'un rossi- ^mol, il se sentit inspiré de lui répondre, et jusque bien avant dans la nuit il chanta alternativement avec lui les louanges de Dieu. La légende ajoute que François se trouva épuisé le premier, et loua l'oiseuu qui l'avait vaincu. Jamais, dans ses plus vifs retours sur ce qu'il appelait les .égarements de sa première vie, dans ses plus amers dédains pour les voluptés du monde, il n'eut la pensée de condamner cet art mélodieux, qu'il mettait au nombre des plaisirs du ciel. On raconte que vers la fin de sa carrière, et dans un temps où il pliait déjà sous les fatigues et les austérités, cet homme, détaché de toutes les consolations terrestres, souhaita d'entendre un peu de musique, pour réveiller, disait-il, la
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joie de son esprit. Et, comme la règle ne permettait pas que le saint homme se donnât ce passe-tempi par les moyens ordinaires, plutôt que de Ten voir privé, les anges voulurent servir ses désirs. La nuit suivante, comme il veillait et méditait, il entendit tout à coup le son d*un luth d*une merveilleuse harmonie et d'une mélodie très-douce. On ne voyait personne; mais aux nuances du son qui s'éloignait ou se rapprochait; on croyait reconnaître la marche d'un musicien allant et venant sous les fenêtres. IjB saint ravi en Dieu fut si pénétré de la douceur de ces accords, qu'il crut un moment avoir passé à une meilleure vie (1).
Le fils du marchand d'Assise avait donc reçu toute la culture qui formait les poètes de.son temps ; car les poètes de cette époque orageuse ne grandissaient pas à l'ombre de l'école : la muse les visitait dans les hasards d'une vie militante, dans les tournois et les batailles. Souvent même, comme Wolfram d'Ësehenbach, ces hommes éloquents ne savaient pas lire. Ils s'inspiraient des romans qu'ils se faisaient réciter, des chants qu'ils avaient enten-
(1) Thomas de Gelano,ix : f Yox ejuB vox Tefaemens, voz dulcis, vox dara, voxque aonora. » — Saint Bonaventure, t : « Repente insonuit cithara quaedam harmoniae mirabilis et suayissimae melodiae . Non videbatur aliquis ; sed transitum et redilum citharœdi, ipsa bine inde auditus volubilitas innuebut. » Voyez aussi les Fiorelti di S. France»co,
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dus, mais surtout des enseignements secrets de Tamour, qu'ils avouaient pour leur seul maître. Ce signe décisif ne devait pas manquer à la vocation poétique de saint François. Il faut s'assurer qu'il y eut chez lui auti'e chose que l'ardeur d'une imagination échauffée par des souvenirs et des lectures; il faut voir quel amour posséda son cœur.
François achevait à peine sa vingt- quatrième année, livré aux plaisirs, avec tout l'emportement de son âge et de son tempérament, quand tout à coup il fut saisi d'une longue maladie. Or, comme il se rétablissait lentement, et qu'un jour, pour reprendre quelques forces, il était sorti appuyé sur un bâton, il se mit à considérer du haut des terrasses d'Assise les riantes campagnes qu'elles dominent; mais la beauté des champs, l'agrément du paysage, et tout ce qui plaît aux yeux, n'avaient plus de prise sur son âme. Il s'étonnait d'un tel changement, et, dès ce jour, il devint méprisable à ses propres yeux, et conmiença à prendre en dédain tout ce qu'il avait admiré parmi les hommes (1). Il éprouvait cet inexplicable ennui qui précède l'é-
(1) Thomas de Gelano, i : « Cumque jam paululum respirasset, et, baculo sustentatus, causa recuperandae sanifatis, cœpisset hùc atqueilluc per domicilium ambulare, die quodam foras eiivit et circa adjacentem planitiem cœpit curiosius intueri ; sed pulchritudo agrorum, amœnitas, et quidquid visu pulchrum est in valle, non poluit eum delectare. »
clat des grandes passions. Vainement le jeune homme s'efforçait d'y échapper en se réfugiant dans la société bruyante de ses amis, dans ses pro-^^ jets de guerres et d'aventures. Les songes de ses nuits l'appelaient à un autre genre de vie qu'il ne comprenait pas; un instinct puissant le poussait dans la solitude. Souvent il prenait le chemin d'une caverne voisine, et, laissant ses compagnons 5 l'entrée, il y pénétrait seul, sous prétexte d'y chercher un trésor. Là, il passait de longues heures dans une agonie d'esprit qu'il ne pouvait exprimer, troiiblé*de pensées tumultueuses, de craintes et de remords. Son cœur sentait qu'il ne trouverait pas de repos avant d'avoir accompli quelque chose d'inconnu, mais de plus qu'humain. Alors il priait Dieu de lui montrer la voie, et il sortait de cette prière si brisé de fatigue, que ses compagnons, en le revoyant, l'eussent pris pour un autre homme Or, un jour qu'il persévérait ainsi dans l'oraison, il crut voir devant lui la croix du calvaire et le Sauveur attaché au bois ; et à cette vHe, dit l'historien de sa vie, son âme sembla se fondre en lui, et la Passion du Christ s'imprimer si profondément dans ses entrailles et dans la moelle de ses os, qu'il ne pouvait plus y arrêter sa pensée sans être inondé de douleur. On le rencontrait errant dans la campagne, donnant un libre cours à sesWmeJà ^X V ^Ç'J^
sanglots; et quand on lui demandait s'il souffrait quelque mal : « Ah ! s'écriait-il , je pleure la Passion de Jésus-Christ, mon Maître, pour laquelle je Yie devrais pas avoir honte d'aller pleurant partout le monde (1). »
Voilà l'amour qui remplit la vie de saint François, l'étincelle que son génie attendait. Plusieurs douteront peut-être qu'un tel amour, bon pour former des solitaires et remplir des couvents, ait la puissance de susciter des poètes. 11 est vrai que l'antiquité païenne ne connut rien de pareil. L'antiquité put connaître Dieu : elle ne l'a jamais aimé. Mais regardez les temps chrétiens, et vous verrez que cet amour y devient le maître du monde. C'est lui qui a vaincu le paganisme dans les amphithéâtres et sur les bûchers ; c'est lui qui a cîvilisé les peuples nouveaux, qui les a hienés aux croisades, et qui a fait des héros plus grands que toutes les épopées. C'est le flambeau des écoles où les lettres revécurent pendant les siècles barbares : et qui peut douter de son pouvoir sur les esprits, s'il inspira tout ce qu'il y eut d'hommes éloquents depuis saint Paul et saint Augustin jusqu'à Bossuet ; s'il a dicté les Psaumes de David et les hymnes de TÉ-
(1) Vila a tribus sociis, i : c Plango Passionem Domini mei Jesu Christi, pro quo non debcrem verecundari alla voce ire plagendo par ïoïum luunduin. » Cf. saial Bonaveulure, iil.
SAÎNT l'RAN(;()IS. 71
glîsc, c'est-à-dire les chaiits les plus sublimes qui aient consolé l'ennui de la terre?
En même temps que le pénitent d'Assise, dans la contemplation de la croix, apprenait à aimer Dieu, il commençait à aimer aussi Thumanité, l'humanité crucifiée, dénuée, souffrante ; et c'rsl pourquoi il se sentait poussé vers les lépreux, vers les misérables, vers tous ceux que le monde repousse. Dès lors il n'eut plus de paix jusqu'au jour où, en présence de son évêque, il se dépouilla publiquement des habits de sa condition pour prendre un manteau de mendiant. Les premiers qui le virent passer demi-nu, déchaussé, sur les places de cette ville dont il avait été l'ornement et l'orgueil, le réputaient pour un insensé, et lui jet'aient de la boue et des pierres. Et cependant, en se faisant pauvre, en fondant un Ordre nouveau de pauvres comme lui, il honorait la pauvreté, c'est-à-dire la plus méprisée et la plus générale des conditions humaines. Il montrait qu'on y pouvait trouver la paix, la dignité, le bonheur. Il calmait ainsi les rcssentinients des classes indigentes, il les réconciliait avec les riches, qu'elles apprenaient à ne plus envier. Il apaisait cette vieille guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, et raffermissait les liens déjà relâchés de la société chrétienne. En sorte qu'il n'y eut pas de \^oV\ù^\v\^ ^Nw*?^
profonde que celle de cet insensé, et qu'il avait eu raison de prédire qu*il deviendrait un grand prince : car, tandis que Platon ne trouva jamais cinquante familles pour réaliser sa république idéale, le serviteur de Dieu, au bout de onze ans, comptait un peuple de cinq mille hommes, engagés à sa suite dans une vie d'héroïsme et de combats. Hais celle vie, la plus dure qu'on pût concevoir, était aussi la plus libre et par conséquent la plus poétique. En effet, une seule chose enchaîne la liberté humaine : c'est la crainte, et toute crainte se réduisant à celle de souffrir, rien n'arrêtait plus celui qui s'était fait de la souffrance une joie et une gloire. Affranchi de toutes les servitudes, de toutes les préoccupations triviales, François vivait dans la contemplation des idées éternelles, dans l'habitude du dévouement qui exalte toutes les facultés, dans un commerce familier avec la création, qui a des charmes plus vifs pour les simples et les petits. Il errait, il mendiait, il mangeait le pain d'autrui, comme Homère, comme Dante, comme le Tasse et Gamoêns, comme tous ces pauvres glorieux à qui Dieu n'a donné ni toit, ni repos dans ce monde, et qu'il a voulu garder à son service, errants et voyagcui's, pour visiter les peuples, les délasser, et souvent les instruire (I).
(]) Saint Bi>na^cjifiire, mi, vm.
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Le dernier trait de ressemblance, et pour ainsi dire de parenté^ entre saint François et ces grands esprits, c'était sa passion pour la nature. L'amour de la nature est le lien commun de toutes les poésies. 11 n'y a pas de troubadour qui ne célèbre de son mieux le joli mois de mai, le retour des fleurs, les doux concerts des oiseaux, et le murmure des ruisseaux dans les bois. Mais à voir revenir les mêmes images dans lé môme ordre et les mêmes termes, on reconnaît trop souvent qu'il s'agit moins d'exprimer un sentiment que de satisfaire une convenance littéraire. C'est qu'il n'est pas si commun, si facile qu'on le pense d'aimer la nature, c'est-àdire de sortir de soi, de considérer le monde extérieur avec désintéressement et respect, d'y chercher non des plaisirs, mais des leçons. Aussi le christianisme, si souvent accusé de fouler aux pieds la nature, a-t-il seul appris à l'homme à la respecter, à l'aimer véritablement, en faisant paraître le plan divin qui la soutient, l'écIaire et la sanctifie. C'était à cette clarté que François considérait la création ; il en parcourait tous les degrés pour y chercher les vestiges de son Dieu; il retrouvait celui qui est souverainement beau dans les créatures belles; il ne dédaignait pas les plus petites, les plus méprisées, et, se souvenant de leur commune origine, il les nommait ses frères et ses scbvvc^.'Çav
MME potrm 0lfu^ ^
paix avec toutes choses, et revenu en quelque sorte àlaprimitive innocence, son cœurdébordaitd'amour non-seulement pour les hommes, mais pour toi^Jes animaux qui broutent, qui volent et qui rampent; il aimait les rochers et les forêts, les moissons et les vignes, la beauté des champs, la fraîcheur des fontaines, la verdure des jardins, et la terre et le feu, et l'air et les vents, et il les exhortait à rester purs, à honorer Dieu, à le servir. Là où d'autres yeux n'apercevaient que des beautés périssables, il découvrait comme d'une seconde vue les rapports éternels qui lient l'ordre physique avec l'ordre moral, et les mystères de la nature avec ceux de la foi. C'est ainsi qu'il ne se lassait pas d'admirer la grâce des fleurs et de respirer leurs parfums, en songeant à la fleur mystique qui sortit de la tige de Jessé ; et quand il en trouvait beaucoup ensemble, il les prêchait comme si elles eussent été douées de raison. Ses heures se passaient quelquefois à louer l'industrie des abeilles; et lui, qui manquait de tout, leur faisait donner en hiver du miel et du vin, afin qu'elles ne périssent pas de froid. D proposait pour modèle à ses disciples la diligence des alouettes, l'innocence des tourterelles. Mais rien n'égalait sa tendresse pour les agneaux, qui lui rappelaient l'humilité du Sauveur et sa mansuétude. La légende rapporte que, voyageant en compagnie d'un
Frère dans la marche d'Ancône, il rencontra un homme qui portait sur son épaule, suspendus à une corde, deux petits agneaux. Et comme le bienheureux Français entendit leurs bêlements, ses entrailles furent émues; et, s'approchant, il dit à l'homme : « Pourquoi tourmentes-tu mes frères les agneaux en les portant ainsi liés et suspendus? > L'autre répondit qu'étant pressé d'argent, il les portait au marché voisin pour les vendre aux bouchers, qui les tueraient. «A Dieu ne plaise ! s'écria le saint; mais prends plutôt le manteau que je porte, et fais-moi présent de ces agneaux. > L'autre, ne demandant pas mieux, les donna, et prit en retour le manteau, qui était d'un bien plus grand prix, et qu'un chrétien fidèle avait prêté au saint le matin même, à cause du froid. Or François tenait les agneaux dans ses bras ne sachant qu'en faire; et, après en avoir délibéré avec son compagnon, il les rendit à leur premier maître, lui faisant une obligation de ne jamais les vendre et de ne leur causer aucun mal, mais de les conserver, de les nourrir et d'en prendre grand soin. Tout est charmant dans ce récit, et l'on ne sait qu'y admirer le plus, ou de la tendre faiblesse du saint pour les petits agneaux, ou de sa candide confiance en leur maître (1).
(1) Thomju de Celano, .x; saiut BoiiaYealure^ tu\\ v^^ot^ix^Ar'
7d SAINT FRANÇOIS.
Si François, par son innocence et sa simplicité, était revenu pour ainsi dire à la condition d^Adam, lorsque ce premier père voyait toutes les créatures dans une lumière divine et les aimait d'une fraternelle charité ; les créatures, à leur tour, lui rendaient la même obéissance qu'au premier homme, et rentraient pour lui dans Tordra détruit par le péché. C'est un trait remarqué chez plusieurs saints, que ces âmes régénérées avaient ressaisi l'ancien empire de l'homme sur la natm^. Les Pères de la Thébaïde étaient servis par les corbeaux et les lions; saint Gall commandait aux ours des Alpes ; quand saint Golomban traversait la forêt de Luxeuil, les oiseaux qu'il appelait venaient se jouer avec lui, et les écureuils descendaient des arbres pour se poser sur sa main. La vie de saint François est pleine de semblables faits attestés par témoins oculaires, et qu'il faut bien admettre, soit qu'on les explique par cette puissance de l'amour qui tôt ou tard com-
ratione quoque prim» originis, omnium abondantiori pietate repletus, creaturas qnantumlibet parvas fratris ye\ sororiB appellafatt nominibus. » Ai., ix : « Exultabat in cunctis op^bus maninun Domini, et per jucanditatis spécula in Tivificam consurgebat ratio nom et causam. Gontemplabatur in pulchris pulcheriimum, et per impressa rébus vestigia'prosequebatur ubique dilectum, de omnibus sibi scalam faciens in eum qui est desiderabilis totus... Pietas... que ipsum per devotionem sursum agebat in Deum, per compassionem transformabatinChristum, per condescenbionem inclinabatad proiimum, et per universalem conciliationem ad singula reGguralwt ad innocentiae statum. »
mande et obtient ramoiir, soit plutôt qu'en présence des serviteurs de Dieu les animaux n'éprouyent plus cette horreur instinctive que notre corruption et notre dureté leur inspirent. Lorsque le pénitent d'A^ssise, tout abîmé déjeunes et de veilles, quittait sa cellule et se montrait dans les campagnes* de rOmbrie, il semble que sur cette figure amaigrie, où il n'y avait presque plus rien de terrestre, les animaux ne voyaient plus que l'empreinte divine, et ils entouraient le saint pour l'admirer et le servir. Les lièvres et les faisans se réfugiaient dans les plis de sa robe. S'il passait près d'un pâturage, et que» suivant sa coutume, il saluât les brebis du nom de sœurs, on dit qu'elles levaient la tête et couraient après lui, laissant les bergers stupéfaits. Lui-même, sevré depuis si longtemps des jouissances des hommes, prenait un doux plaisir à ces fêtes que lui faisaient les bêtes des champs. Un jour qu'il était monté au mont Alvernia pour y prier, un grand nombred'oiseaux l'environnèrent avecdes cris joyeux, et battant desailes comme pour le féliciter de sa venue. Alors le saint dit à son compagnon : a Je vois qu'il est de la volonté divine que nous séjournions ici quelque peu, tant nos frères les petits oiseaux semblent consolés de notre présence. » Je ne finirais pas, si je voulais répéter d'un boul k V«ml\x^ les naïfe récits des contemporains; mavs \^ Tve\^»:^
me défendre de citer un dernier exemple, où éclate particulièrement cette faculté poétique qu'avait saint François d'animer, de transfigurer toutes choses, et de les mettre en scène. Comme il commençait le cours de ses prédications, il arriva qu'en trayersant la vallée de Spolète, non loin de Bevagna, il passa par un lieu où il y avait une grande multitude d'oiseaux, et surtout de moineaux, de corneilles et de colombes. Ce qu'ayant vu le bienheureux serviteur de Dieu, à cause de l'amour qu'il portait même aux créatures dépourvues de raison, il courut à cet endroit, laissant pour un moment ses compagnons sur le chemin. Or, à mesure. qu'il s'approchait, il vit que les oiseaux l'attendaient, et il les salua, selon son usage. Mais, admirant qu'ils ne se fussent point enfuis à sa vue, il fut rempli de joie, il les pria humblement d'écouter la parole de Dieu. Et il leur dit : « Mes frères les petits oiseaux, vous devez singulièrement louer votre Créateur et l'aimer toujours ; car il vous a donné des plumes pour vous couvrir, des ailes pour voler, et tout ce qui vous est nécessaire. Il vous a faits nobles entre tous les ouvrages de ses mains, et vous a choisi une demeure dans la pure région de l'air. Et sans que vous ayez besoin de semer ni de moissonner, sans vous laisser aucune sollicitude, il vous nourrit et vous gouverne. :^ A ces mots, selon ce
qu'il rapporta lui-même et ce qu'affirmèrent ses compagnons, les oiseaux, se redressant à leur manière, commencèrent à battre des ailes. Mais lui, passant au milieu d'eux, allait et venait, et les effleurait du bord de sa robe. Enfin il les bénit, et, faisant sur eux le signe de la croix, il leur permit de s'envoler. Après quoi le bienheureux Père s'en alla avec ses disciples, pénétré de consolation. Mais, comme il était parfaitement simple, par l'effet, non de la nature, mais de la grâce, il commença à s'accuser de négligence pour n'avoir pas prêché aux oiseaux jusqu'à ce jour, puisqu'ils écoutaient la parole de Dieu avec tant de respect (l).
Il no faut pas trop mépriser ce qu'on peut trouver de puéril dans cette amitié de saint François pour les agneaux et les colombes : on y reconnaît la même passion qui le portait vers tout ce qui était pauvre, faible et petit. D'ailleurs cet excès d'amour avait son utililc, dans un pays où Ton ne sut pas assez aimer, dans cette Italie du moyen âge qui pécha, qui se perdit par l'excès, par l'opiniâtreté des haines, par la guerre de tous contre tous. Rien n'é-
(1) Saint Bonavenlure, vu, viii, ix, xii; Thomas de Gelano, vu : « Gum esset aulem simplex gratia, non natura, cœpit se negligentisB incusàre, quod olîm non prsBdicaverit avibus, postquam audierant cum tanta reYercntia veÂum Dei. » Cf. Vila sancli Gallù Yita êancli Lolumbani, auctore Jona Bobbiensi, apu^ ^çxVi^ Uotvumenta Germanùe histonca^ tom. ÎI.
80 SAIKT FRANÇOIS.
iait crun plus grand exemple que cette horreur de la destruction, poussée jusqu'à écarter les vers du
chemin, jusqu'à sauver les brebis dftla boucherie, dans un temps qui supportait les cruautés de Frédéric Il et de son lieutenant Ëccelin le Féroce, qui devait voir le supplice d'Ugolin et les Vêpres siciliennes. Cet homme, assez simple pour prêcher aux fleurs et aux oiseaux, évangélisait aussi les villes guelfes et gibelines; il convoquait les citoyens sur les places publiques de Padoue, de Brescia, de Crémone, de Bologne, et commençait son discours en leur souhaitant la paix. Puis il les exhortait à éteindre les inimitiés^ à conclure des traités de réconciliation. Et, selon le témoignage des chroniques du temps, beaucoup de ceux qui avaient eu la paix en horreur s'embras-
Baient en détestant le sang versé. C'est ainsi que saint François d'xYssise paraît comme l'Orphée du moyen âge, domptant la férocité des bétes et la dureté des hommes; et je ne m'étonne pas que sa voix ait touché les loups de l'Apennin, si elle désarma les vengeances italiennes, qui ne pardonnèrent jamais.
Un cœur si passionné ne se déchargeait pas assez par la prédication. La prédication ne sort pas de la prose, et la prose, si éloquente qu'elle devienne, n'est, après tout, que le langage de la raison* Quand
la raison a produit sous une forme exacte et lum»neuse la vérité qu'elle conçoit, elle demeure satisfaite ; mais l'amour ne se contente pas si facilement : il faut qu'il reproduise les beautés dont il est touché, dans un langage qui émeuve et qui ravisse. L'amour est inquiet : rien ne le satisfait; mais aussi rien ne lui coûte. Il ajoute à la paix>le, il lui donne l'essor poétique, il lui prête le rhythme et le chant, comme deux ailes. Saint François voyait la poésie honorée par l'Église , qui lui donne la première place dans son culte, dans le chœur môme de ses basiliques et au pied de l'autel, tandis que l'éloquence reste dans la chaire, plus près de la porte et de la foule. Lui-même éprouvait l'impuissance de la parole ordinaire pour rendre tout ce qui remuait son âme. Quand le nom du Sauveur Jésus venait sur ses lèvres, il ne pouvait passer outre, et sa voix s'altérait, selon l'admirable expression de saint Bonaventure, comme s'il eût entendu une mélodie intérieure dont il aurait voulu ressaisir les notes. Il fallait cependant que cette mélodie dont il était poursuivi finit par éclater dans un chant nouveau, et voici en effet ce que rapportent les historiens :
En la dix-huitième année de sa pénitence, le serviteur de Dieu, ayant passé quarante nuits dans les veilles, eut une extase, à la suite de laquelle il or-
donna à Frère Léonard de prendre une plume et d'écrire. Alors il entonna le Cantique du Soleil. Et, après qu'il Peut improvisé, il chargea le Frère Pacifique, qui dans le siècle avait été poète, de réduire les paroles à un rhylhme plus exact, et il ordonna que les Frères les apprissent par cœur pour les réciter chaque jour(l). Les paix)les du cantique étaient celles-ci :
Cl Très-haut, tout-puissant et bon Seigneur, à c vous appartiennent les louanges, la gloire et toute ce bénédiction. On ne les< doit qu'à vous, et nul « homme n'est digne de vous nonamer.
c Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toua tes les créatures , et singulièrement pour notre a frère messire le soleil, qui nous donne le jour et a la lumière t II est beau et rayonnant d'une grande c splendeur, et il rend témoignage de vous, ô mon a Dieul
€ Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre « sœur la lune et pour les étoiles! Vous les avez « formées dans les cieux, claires et belles.
€ Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour mon
(1) Wadding, Annales^ ad annum 1224; Barlholomœus Pisanus, wer conformitatum, pars 2, fol. H; édition de Milan, 1510. D y • sur Tauthenticité des poésies de saint François une dissertation ^^ P. Afïb, cil^e par Tiraboschi, mais qu'il m'a été impossible de consulter. n r-
c( frère le vent, pour l'air et le nuage, et la séré- « nité et tous les temps, quels qu'ils soient! car « c'est par eux que vous soutenez toutes les créa- « turcs. - '
« Loué soit mon Seigneur, pour notre sœur <r Teau, qui est très-ulilë, humble, précieuse et « chaste!
€ Loué ^oyez-vous, mon Seigneur, pour notre c< frère le feu! Par lui vous illuminez la nuit; il « est beau et agréable à voir, indomptable et fort.
t< Loué soit mon Seigneur, pour notre mère la « terre, qui nous soutient, nous nourrit, et qui c< produit toute sorte de fruits, les fleurs diaprées « et les herbes! »
Peu de jours après, une grande dispute s'éleva entre Tévêque d'Assise et les magistrats de la cité. L'évêque fulmina l'interdit, les magistrats mirent le prélat hors la loi, et défendirent tout commerce avec lui et les siens. Le saint, affligé d'une telle discorde, se plaignait de ne voir personne qui s'entremît pour rétablir la paix. 11 ajouta donc à son cantique le verset suivant :
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de « ceux qui pardonnent pour l'amour de n^w^ ^ ^ « gui soutiennent patiemment V'mfvtmvVé eXVv Vw-
« biilaiion! Heureux ceux qui persévéreront dans « la paix ! car c est le Très-Haut qui les couronr € liera. »
Puis il ordonna que ses disciples iraient hardiment trouver les principaux de la ville, qu'ils les prieraient de se rendre devant Tévêque, et qu'arrivés là, ils chanteraient à deux chœurs le verset nouveau. Les disciples obéirent, et au chant de ses paroles, auxquelles Dieu semblait prêter une vertu secrète, les adversaires s'embrassèrent avec repentir, et se demandèrent pardon.
Ensuite, ayant été conduit à Foligno pour y rétablir par le changement d'air sa santé altérée, il éprouva quelque adoucissement de ses douleurs. Mais bientôt il apprit par révélation qu'il souffrirait encore deux ans, après quoi il entrerait en possession du repos éternel ; et, ravi de joie, il composa le verset suivant, par lequel il termina le cantique :
c< Soyez loué, mon Seigneur, à cause dç notre « sœur la mort corporelle, à qui nul homme vivant « ne peut échapper! Malheur à celui qui meurt en « péché mortel ! Heureux ceux qui à l'heure de la « mort se trouvent conformes à vos très-saintes « volontés! car la seconde mort ne pourra leur *' nuire.
■. Jk ■ ■
« Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui « grâces, et servez-le avec une grande humi- « lité (1). »
Le Cantique du Soleil est cité pour la première fois par Barthélémy de Pise, dans un livre écrit en 1385, cent soixante ans après la mort du saint, el cependant on ne peut en contester Tauthenticité. Cette façon de composer peu à peu, selon inspiration du cœur et le besoin du moment, rappelle tout à fait la manière des grands poètes, comme Dante, comme Camoëns, portant dans leurs voyages et leurs exils Tœuvre qu'ils avaient conçue, et y ajoutant au jour le jour l'expression toute brûlante de leurs douleurs ou de leurs espérances. Le po&ne de saint François est bien court, et cependant on y trouve toute son âme : sa fraternelle amitié pour les créatures; la charité qui poussait cet homme humble et timide à travers les querelles publiques ; cet amour infini qui, après avoir cherché Dieu dans la nature et l'avoir servi dans l'humanité souf-
(1) Le texte du poème présente une sorte de prose rimée qu'on peut écrire ainsi :
AUiftsimo, omnipotonte, bon Signorc :
Tue son le laude, la gloria, lo honore ; E ogni benedictione...
Latulato aia mio Sigaore per suora luna, e v^t \&%V.^^> // quaJe in cielo le hù formate chlaxe e beWe...
8G SÂIKT FRANÇOIS.
frante, n'aspirait plus qu'à le trouver dans la mort. On y sent comme un souffle de ce paradis terrestre de rOmbric, où le ciel est si doré et la terre si chargée de fleurs. Le langage a toute la naïvelc d'un idiome naissant; le rhythme, toute Tinexpérience d'une poésie peu exercée, et qui contente à peu de frais des oreilles encore indulgentes. Quelquefois la rime est remplacée par Tassonance, quelquefois elle ne se montre qu'au milieu et à la fin du verset. Les délicats auront quelque peine à y reconnaître les conditions régulières d'une composition lyrique. Ce n'est qu'un cri; mais c'est le premier cri d'une poésie naissante, qui grandira et qui saura se faire entendre de toute la terre.
Tel n'est plus le caractère d'un autre poëme cité par saint Bernardin de Sienne, et qu'il attribue à saint François. Bernardin, postérieur d'un siècle au saint fondateur, mais enrôlé dès sa jeunesse dans la famille franciscaine, peut être reçu comme un fidèle interprète des traditions qu'elle avait conservées. Cet ouvrage, divisé en dix strophes de sept vers chacune, d'une construction très-simple, avec un nombre régulier de syllabes et de rimes généralement correctes, trahit bien le travail d'une main habile, peut-être d'un disciple chargé de retoucher l'improvisation du maître. Mais au fond on y retrouve encore' oij*c la hardiesse du génie de saint
François, toute la précisioa de son langage, enûn toute rimpression du grand événement qui marqua sa personne du sceau miraculeux. Je veux parler de cette extase où le serviteur de Dieu, en prières sur le mont Alvernia, vit venir à lui du haut du ciel une figure ailée de six ailes et attachée à une croix. Et, comme dans cette contemplation il ressentait une consolation inexprimable, mêlée d'une douleur extrême, il se trouva que ses mains et ses pieds étaient percés de clous, dont on touchait la tête ronde et. noire et la pointe recourbée* Ceux qui n'admettent rien de surnaturel dans l'histoire peuvent nier ce fait ; ils ne peuvent effacer les dépositions des témoins innombrables qui Tattestèrent juridiquement, ni briser les tableaux de Giolto qui en conservent le souvenir, ni déchirer le poème qu^on va lire, et qui semble écrit dans le feu des ravissements divins (1).
« L'amour m'a mis dans la fournaise, l'amour a m'a mis dans la fournaise ; il m'a mis dans une € fournaise d'amour.
« Mon nouvel époux, l'amoureux Agneau, m'a « remis l'anneau nuptial; puis, m'ayant jeté en
(1) Saint Bernardin, Opûra, t. IV, sermon 4. Ct, ^oWwv^, V, W oct., p. ÙÙÙ3,
88 SAINT FRAKÇOIS.
c prison, il m'a frappé d'une lame, il m'a fendu c toul le cœur.
« Il m'a fendu le cœur, et mon corps est tombé <r à terre. Ces flèches que décoche l'arbalète de l'aa mour m'ont frappé en m'embrasant. De la paix « il a fait la guerre; je me meurs de doueeur.
« Je me meurs de douceur. Ne vous en étonnez « pas. Ces coups me sont portés par une lance a amoureuse. Le fer est long et large de cent brasce ses, sachez-le : il m'a traversé de part en part.
a Puis les traits pleuvaient si serrés, que j'en c étais tout agonisant. Alors je pris un bouclier ; « mais les coups se pressèrent si bien, qu'il ne me < protégea plus ; ils me brisèrent tout le corps, si c fort était le bras qui les dardait.
a II les dardait si fortement, que je désespérai a de les parer; et pour échapper à la mort je criai « de toute ma force : « Tu forfais aux lois du champ € clos. » Mais lui, dressa une machine de guerre er qui m'accabla de nouveaux coups.
« Les traits qu'il lançait étaient des pierres gara nies de plomb, dont chacune pesait bien mille « livres; il les lançait en grêle si épaisse, que je ne « pouvais les compter. Aucune d'elles ne me man- « quaît.
« Jamais il ne m'eût manqué, tant il savait tirer « juste. J'étais couché à terre, sans pouvoir m'ai-
« der de mes membres. J'avais le corps tout rompu,
< et sans plus de sentiment qu'un homme trépassé, ic Trépassé, non par mort véritable, mais par
« excès de joie. Puis, reprenant possession de mon c< corps, je me sentis si fort, que je pi^ suivre les c< guides qui me conduisaient à la cour du ciel.
« Après être revenu à moi, aussitôt je m'armai ; « je fis la guerre au Christ; je chevauchai sur son « terrain, et, l'ayant rencontré, j'en vins aux mains « sans retard, et je me vengeai de lui.
c Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte: « car dès le commencement le Christ m'avait aimé « d'un amour véritable. Maintenant mon cœur est
< devenu capable des consolations du Christ.
a L'amour m'a mis dans la fournaise, l'amour « m'a mis dans la fournaise; il m'a mis dans la c< fournaise d'amour (1). »
Assurément, ce qui se passa entre Dieu et saint François sur le mont Alvernia ne pouvait pas se traduire dans le langage des hommes. Mais quand le saint, descendant de ce nouveau Sinai, laissait éclater ses transports dans un chant lyrique, il ne faut pas s'étonner d'y revoir le tour habituel de son
(1) Iii£ oco Tamor mi mise*
On trouve ce pofinie parmi les oeuTres de Jaeopone de Todi (iib. VIT c. vi) : mais je ne vois pas, dans le teite même, de motifs 8uf& sants pour contredire la tradition qui l'attribue à saint François.
esprit et les riches couleurs de son imagination. On reconnaît l'aventureux jeune homme d'Assise, celui qui renonça au service de Gauthier de Brienne pour devenir le chevalier errant de Tamour divin; on le reconnaît bien quand il représente son extase comme un assaut d'armes, et ses élans vers le ciel comme une chevauchée sur la terre du Christ.
Saint Bernardin de Sienne cite un damier cantique bien plus considérable, et composé de trois cent soixante-deux vers, mais qui se divise en. strophes de dix vers chacune, avec des rimes industrieusement combinées. Ce sont déjà les indices d'une origine plus moderne, et je trouve, en effet, le même poëme attribué au bienheureux Jacopone de Todi, mort en 1306, au moment où la poésie italienne, échauffée au soleil du treizième siècle, avait déjà des fruits mûrs. D'ailleurs, je ne remarque plus ici la brièveté et la simplicité qui font le cachet des œuvres de saint François. Seulement, pour concilier toutes les traditions, on peut admettre que le bienheureux pénitent de Todi paraphrasa, avec son abondance naturelle et avec la subtilité de son lemps, une pensée simple et grande qu'il empruntait à quelque vieux cantique de saint François, comme les disciples d'un musicien reproduisent dans une suite de variations le motif donné par le maître. En poussant plus loin cette conjecture,
on pourrait retrouver le thème primitif dans le dialogue suivant, que je détache du poëme (1).
L'Ame ou François :
€ Que nul donc ne me reprenne, si Tamour me < fait aller semblable à un fou ! Il n'y a plus de a cœur qui se défende, qui échappe à un tel amour. . . « Car le ciel et. la terre me crient et me répètent a hautement, et tous les êtres que je dois aimer me « disent : Aime Tamour, qui nous a faits pour l'at- « tirera lui... »
Le Christ :
c( Mets Tordre dans ton amour, si tu m'aimes. € La vertu ne réside que dans l'ordre, et toutes les et choses que j'ai créées sont faites avec nombre et « mesure, toutes sont ordonnées à leur fin dera nière... Comment donc par trop d'ardeur cs-tu a tombée en démence, âme chrétienne? Tu es sor- € tie de l'ordre, et ta ferveur ne connaît pas de € frein. >
(1) Saint Bernardin, Operaj t.. lY, sermon 16. Jacopone, 1. YI, c. ZYi. 11 s'agit du cantique qui commence en ces termes :
Amor de caritate, Perché m' bai si (crito?
Lo cor tutto partito, E arde per amore.
91 «i]irmiK9i&
L*àiiH OL î raiieois' .:
4 0 CiiTïy u. IL a^ ôtiTiiiH it £ffiui...cii Ib me dîs « ctt meltrt ' itran don?- num »"»*'' -
< tu li «if^ jxh- «L ir déieiidn ik l'eniDor. L « lu iei! veniT du cie! eu tcrm: tu a c qu*îi celu liasseasi claUei^ par k nunide ( uu iinmmt méjirkti. Tu u'es^^nolnui ( ifim:. maif lu pouvreii* tieuk jinnr nnK
< Itaiif 1(1 vit commt' dum k: marL tu x"k
< qu'un aniouTfHiib^ mcsun^ nui U' drânrsit le <' Souvent Lu chunnncif sut U. tAm* '
< iioninu Riiivrt : l'nniou? u mcnuir: f?m«iii» un
< iiomnic vtuidii Li: winu^ r.iMHc^î- î.l ik- mmtras
< (ju'uniouT. lu L( sduvtuiau; jumaïf ot loi... Et je
< sai^ intM uu(.. S: ti. ne jniviitt ]imDi.. & lu 2>e fei- ^ riisii> |Kt^ dfvstii; J^imu.. ci fu: ]»nuT ooDolore le
< nuirr.m (K nom ?;:i]u; sui k urni^ dreasée fiair
' '■'■ • "î I . î'« > ':«iîr;«i :«"i^:tj.:'i ;.«:ii . -x eut c'cSl
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eoDversion pour laisser déborder son âme et I pour dicter ses chants, on ne doit plus être surpris lie leur petit nombre. Saint François ne vécut plus i)ue deux ans; il les vécut abandonné à des ravisseoeats d'esprit et à des souffrances de corps qui n'a- Taieot plus d'expression dans les langues humaines. Enfin, le 4 octobre de l'année 1220, il entra en j^nie. et. après s'être fait chanter encore une fois jeCaulique du Soleil, il rendit le dernier soupir. Ksîs c'est le privilège des saints et des poètes, que la mort ouvre pour eux, même sur la terre, une botnelle vie. Peodant qu'on les pleure, ces morts riorieux commencent à agiter le monde : leurs paroles el leurs exemples vont de siècle en siècle leur tDSciter des disciples, des interprètes et des imitaleurs; de sorte que, pour être juste avec eux, il faut leur compter, non-seulement les œuvres qu'ils laislirent, mais celles qu'ils ont inspirées.
La mission poétique de saint François, cachée pour ainsi dire par les autres soins de sa vie, n'eut bmais plus d'éclat que dans le siècle qui suivit sa mort. Lui-même s'était choisi sa sépulture sur une tolUne à l'orient d'Assise, où se faisaient les escculions crimiuoUes, et qu'on nommait la colline de TEnfer. Hais à [œine l'eut-on déposé dans le tombeau, qu'on y sentit je ne sais quoi de puissant qui r ainsi dire la terre et qui sollicitait les
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esprits. Le pape Grégoire IX mit le mort au apmbre des saints, et décida que le lieu ide son repos s'appellerait la colline du Paradis. Dès lors il n'y eut plus d'honneurs trop grands pour ce pauvre; les peuples se souvinrent de son amour, et voulurent lui rendre plus qu'il n'avait quitté pour eux. £t, comme il n'avait eu ni toit ni serviteur, il fallut qu'on lui bâtit une demeure magniûque comme le palais qu'il avait rêvé dans sa jeunesse, qu'il vit entrer à son service tout ce qu'il y avait d'ouvriers excellents dans les arts chrétiens. Ordinairement, le Catholicisme pense avoir assez fait pour ses saints eu plaçant leur châsse sur un autel, dans une église qui prend leur nom. Pour le pauvre d'Assise, on dut premièrement creuser le roc à des profondeurs inusitées, afin de dérober le corps au péril de ces vols de reliques si fréquents au moyen âge. Sur la tombe on dut ériger une première basilique pour ' recevoir la foule des pèlerins, et au-dessus de celle-ci en construire une seconde qui portât la prière plus près du ciel. Un architecte du Nord, Jacques rAUemand, vint élever ce double édifice; il y mit toutes les ressources de l'art gothique, toutes lés traditions du symbolisme chrétien, il fit de la basilique inférieure une nef solide, mais sans ornement, avec des arcades surbaissées et des ouvertures qui n'admettent qu'un jour douteux, comme pour rap-
peler la vie pénitente de saint François sur la terre. 11 fit Tcglise supérieure avec des murs légers, des voûtes hardies, de longues fenéti^es inondées de lumière, pour représenter la vie glorieuse de saint François dans le ciel. Le plan du monument rappelait la croix du Sauveur; les murs étaient de marbre blanc, en mémoire de la Vierge très-pure, et flanqués de douze tourelles de marbre rouge, en souvenir du martyre des apôtres. Le clocher portait une flèche audacieuse qui inquiéta la timidité des générations suivantes. On l'abattit ; mais le nom de Jacques TAliemand resta célèbre ; la postérité Thonora comme le maître de ce grand Arnolfo qui devait bâtir les plus beaux édifices de Florence, et ouvrir une nouvelle époque dans l'histoire de l'architecture (1).
Mais les hommes du moyen âge ne pensaient pas avoir achevé un monument pour avoir élevé pierre sur pierre : il fallait que ces pierres parlassent, qu'elles parlassent le langage de la peinture, qui est entendu des ignorants et des petits ; que le Ciel s*y rendit visible, et que les anges et les saints y demeurassent présents par leurs images, afin de consoler et de prêcher les peuples. Les voûtes
(1) Vasari, Vita d^ Arnolfo. Petrus Rodulphus, HUtoria seraphicœ religionUf lib. II, p. S47. Descrizione del sandiario c^^m%\\ AssÎBÎ, 4835.
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des deux basiliques d'Assise furent couvertes d'un champ d'azur semé d'étoiles d'or. Sur les parois se déroulèrent les mystères des deux Testaments, et la vie de saint François y fit suite au livre des révélations divines. Mais, comme s'il eût été impossible d'approcher impunément du tombeau miraculeux, les peintres appelés à l'orner de leurs fresques se sentirent agités d'un esprit nouveau : ils commencèrent à concevoir un idéal plus pur, plus animé que les vieux types byzantins, qui avaient eu leur grandeur, mais qui, depuis huit cents ans, allaient se dégradant toujours. La basilique d'Assise devint le berceau d'une renaissance dont elle vit tous les progrès. C'est là que Guido de Sienne et Giunta de Pise se détachèrent peu à peu des maîtres grecs, dont ils adoucirent la sécheresse et secouèrent l'immobilité. Gimabuë vint ensuite. Il représenta toute l'histoire sainte dans une série de peintures qui décoraient l'église supérieure, et que le temps a mutilées. Mais six cents ans n'ont pas terni la splendeur des têtes du Christ, de la Vierge et de saint Jean, qu'il peignit au sommet des voûtes, ni les images des quatre grands docteurs, où la majesté byzantine s'allie déjà avec un air de vie et de jeunesse immortelle. Enfin Giotto parut, et l'un de ses ouvrages fut le Triomphe de saint François, peint en quatre compartiments sous la voûte qui couronne l'autel
do relise inférieure. Rien n'est plus célèbre que ces belles fresques; mais je n'en connais pas de plus touchante que celle où sont figurées les fiançailles du serviteur de Dieu avec la sainte Pauvreté, la Pauvreté sous les traits d'une femme parfaitement belle, mais le visage amaigri, les vêtements déchirés : un chien aboie contre elle, deux enfants lui jettent des pierres et mettent des épines sur son chemin. Elle cependant, calme et joyeuse, tend la main à François : le Christ lui-même unit les deux époux; et au milieu des nues parait l'Étemel, accompagné des anges, comme si ce n'était pas trop du ciel et de la terre pour assister aux noces de ces deux mendiants. Ici rien ne rappelle les procédés de la peinture gi*ecque : tout y est nouveau, libre, inspiré. Le progrès ne s'arrête plus parmi les disciples de Giotto appelés à continuer son œuvre : Ga-* vallini, Taddeo Gaddi, Puccio Capanna. Au milieu de la variété de leurs compositions on reconnaît l'unité de la foi, qui rayonne dans leurs œuvres. Quand on s'arrête devant ces chastes représentations de la Vierge, de l'Annonciation, de la Nativité, devant ces images du Christ crucifié, avec des anges si tristes pleurant autour de la croix, ou recueillant dans des coupes le sang divin, il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas sentir les larmes venir aux yeux, pour ne pas s'ageaouiWev, eiv ^^ Vra:^
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pant la poitrine, avee les pâtres et leS;pauvres femmes qui prient au pied de ces images. Alors seulement on s'aperçoit que saint François est le véritable maître de l'école d'Assise : on sent ce qu'il lui communiqua de chaleur et de puissance. On comprend enfin comment Giotto sortit de là» capable de commencer cet apostolat trop peu connu qui en fit un si grand homme, qui le conduisit à Pise, à Padoue, à Naples, à Avignon, laissant sur son passage dans chaque ville non-seulement des ouvrages admirables, mais des disciples par centaines pour les étudier, les dépasser, et jeter ainsi l'Italie entière dans cette vocation nouvelle où elle devait trouver sa dernière gloire (d).
L'inspiration qui avait eu le pouvoir de former cette féconde école de peinture et d'architecture devait susciter d'autres efforts, Si j'ai insisté sur cette renaissance des arts, c'est que j'y aperçois les signes avantpHX)ureurs d'une grande période littéraire. Quand je vois un peuple tirer la pierre des carrières, l'entasseï* en colonnades, en ogives ou en flèches, couvrir les murs de ses édifices de tableaux et de mosaïques, et n'y pas laisser un coin qui ne
(1) Vasari, Viia di Cimabue, Vita tU Giotto, etc. Deêcrvtione del santuario d^Asnsi. Il ne faut pas «oublier Buffalmacco, Giottino, Simon Memmi, qui trayaQlèrent dans les chapelles latérales de Téglise inférieure.
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porte quelque figure ou quelque emblème, j'ai lieu de croire que ce peuple est travaillé d'une pensée qui perce déjà sous le symbolisme architectural, qui se traduit plus clairement que les contours du dessin, et qui trouvera bientôt dans la parole une expression exacte et harmonieuse. A la suite des grands artistes dont le cortège vient de passer devant nous, nous verrons descendre de la colline d'Assise toute une génération de poètes.
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