A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
la diction de ses Études sur les Germains : et ces deux précieux fragments n'étaient pour lui que l'essai du grand travail où il voulait comprendre la ruine et la mort de l'ancien monde, et, sous la fermentation de ses débris, la naissance des sociétés modernes apparaissant de toute part, comme une terre immense et nouvelle qu'il voyait se défricher, s'animer, s'embellir à la lumière de ces vérités chrétiennes, que lui-même avait saisies d'une foi profonde et d'un cœur passionné.
a Les cruelles épreuves que la maladie vint mêler à cette vie de laborieux enthousiasme, les langueurs du corps, les inquiétudes nées de la souffrance, les voyages, les séjours en Italie pour tâcher de guérir, n'ôtèrent rien à ce zèle de religion et de science, et servirent plutôt à Tenflammer. On le voit alors même, par les recherches si neuves de l'auteur sur les écoles d'Italie, aux temps barbares, et sur les Poètes fransciscains, au début delà Renaissance. Mais le grand titre qui, entre les premières fatigues d'Ozanam et son repos forcé, signale dans le haut enseignement un orateur, un écrivain de plus, animant le style par la parole, et relevant la parole par tous les secrets heureux de l'art, c'était le livre que nous couronnons aujourd'hui, la Civilisation au cinquième siècle. Testament de l'âme et du talent de l'auteur, publié par les soins d'un maître célèbre (I), son émule et son ancien dans l'ardeur et la variété des plus nobles études.
c( Savant et naturel, dominé d'une même pensée et rayonnant de mille souvenirs, exact et plein d'illusions charmantes, ce livre, formé de vingt leçons et de quel-
(1) J.-J. Ampère.
500 EXTRAIT DU RAPPORT DE tf. YILLEHAm.
qucs notes, est une œuvre éminente de littérature elle goût. II élève la critique à l'éloquence ; et l'éloquence même, il la conçoit, il la cherche, il la trouve dans sa source la plus haute, dans son type qui ne meurt jamais, ou plutôt qui renaît toujours, dans rinstinct naturel de Tâme émue par le beau et le divin, par les seules grandeurs ici-bas, la vertu, la liberté, la sciencet et par les grandeurs d'en haut, celles que promettent la foi et Tespérance chrétiennes.
En retrouvant là toutes les paroles recueillies de la bouche d'Ozanam, ses impatientes analyses de la décadence antique, ses pieux hommages d'admiration et de foi à la lumière nouvelle, sa ferveur studieuse qui passionne jusqu'à la grammaire, son ingénieuse tendresse qui rassemble et devine les premiers bégayements du moyen âge, on est saisi d'une amère tristesse ; on se redit avec douleur que tant de savoir et d'intelligence, tant de dons heureux n'ont pas achevô leur œuvre, que ce rare et brillant écrivain, qui grandissait en sagesse impartiale et en sentiment profond du vrai et du beau, n'a guère atteint que la moitié de la vie et a été moissonné dans le progrès de sa force et le rêve de tous les travaux si purs qu'embrassait son ambition d'étude, et que sa pensée croissante avec le travail promettait d'accomplir. Devant de tels regrets et un tel mécompte pour les lettres, c'est une trop faible consolation, mais une grande justice, d'offrir à M. Ozanam sur sa tombe, le nouveau prix fondé à V honneur de la haute littérature. Jamais la condition qu'exprime ce mot ne sera mieux remplie. »