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Le 21 février 1870, Ducasse, dans une lettre à un libraire, déclare : « Dans un ouvrage que je porterai à Lacroix aux premiers jours de mars, je prends à part les plus belles poésies de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Byron et de Baudelaire, et Je les corrige dans le sens de l'espoir ; j'indique comment 1l aurait fallu faire. J’y corrige en même temps six pièces des plus mauvaises de mon sacré bouquin. »
Mais, le 12 mars 1870, 1 à changé d'avis. Il écrit à son banquier à cette date : « Maïs en attendant, je voudrais envoyer à mon père la préface qui contiendra soixante pages, chez A. Lemerre.
C’est ainsi qu'il verra que je travaille et qu’il m’enverra la somme totale du volume à imprimer plus tard. » Puis, plus loin, ul insiste : « En ce cas, il m'aurait fallu 200 francs pour l'impression de la préface, que je pourrais envoyer le 22, à Montevideo. »
On ne sait si le banquier put avancer ces 200 francs. Mais Ducasse, au mois de mai 1870, faisait umprimer deux plaquettes qui contenaient respectivement la première et la deuxième partie de cette préface
qu'il publia sous le titre général : Poésies et sous le nom de Isidore Ducasse.
Remy de Gourmont fit des recherches à la Bibliothèque nationale et trouva ces deux plaquettes. Valery ! Larbaud, en 1912, alla les copier en vue d’une éditon future. En 1920, André Breton, à son tour, alla les copier. La première et la deuxième parties furent imprimées dans les numéros 2 et 3 de Lattérature.
Enfin, la première édition des « Poésies » fut publiée, en 1920, par les Editions Au Sans Pareil.
Le titre est ainsi composé :
Isidore Ducasse || (Comte de Lautréamont) || Poésies || Préface de Philippe Soupault || À Paris || Au Sans Pareil || 1920.
Les différentes poésies indiquées plus haut, qui devaient suivre la préface, n’ont jamais été retrouvées.
Lettres
22 mai 1869.
Monsieur (1),
C’est hier même que J'ai reçu votre lettre datée du 21 mai ; c'était la vôtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser passer ainsi l’occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi : parce que, si vous m'aviez annoncé l’autre jour, dans l'ignorance de ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est placée, que les fonds s’épuisaient, je n’aurais eu garde d'y toucher ; mais certainement, J'aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire. Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit vaguement par la bizarrerie de mon père; mais vous avez deviné que mon mal de tête ne m’empêche pas de considérer avec attention la difficile situation où vous a placé jusqu'ici une feuille de papier à lettre venue de l'Amérique du Sud, dont le principal défaut était le manque de clarté; car je ne mets
(1) Adressée à M. Darasse, banquier.
pas en ligne de compte la malsonnance de certaines observations mélancoliques qu’on pardonne aisément à un vieillard, et qui m'ont paru, à la première lecture, avoir eu l’air de vous imposer, à l’avenir peut-être, la nécessité de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d’un monsieur qui vient habiter la capitale... Pardon, Monsieur, j'ai une prière à vous faire : si mon père envoyait d’autres fonds avant le 17 septembre, époque à laquelle mon corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez la bonté de me le faire savoir ? Au reste, je suis chez moi à toute heure du jour; mais vous n'’auriez qu'à m'écrire un mot, et il est probable qu’alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le vestibule... Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante de formalité! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle affaire ; après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu’elle m'a paru remplie d’une notable quantité d'importance nulle... (1).
Paris, 23 octobre (2)
Laissez-moi d’abord vous expliquer ma situation. ] L r ’ \ L L LL L J’ai chanté le mal comme ont fait Mickiewickz,
(1) Ce fragment de lettre a été publié pour la première fois dans l’édition Genonceaux des Chants de Maldoror.
(2) Adressée à M. Verbroeckhoven, associé de l'éditeur Lacroix.
Byron, Milton, Southey, A. de Musset, Baudelaire, etc. Naturellement, j'ai un peu exagéré le diapason pour faire du nouveau dans le sens de cette littérature sublime qui ne chante le désespoir que pour opprimer le lecteur, et lui faire désirer le bien comme remède. Ainsi donc, c’est toujours le bien qu’on chante en somme, seulement par une méthode plus philosophique et moins naïve que l’ancienne école, dont Victor Hugo et quelques autres sont les seuls représentants qui soient encore vivants. Vendez, je ne vous en empêche pas : que faut-il que je fasse pour cela ? Faites vos conditions. Ce que je voudrais, c’est que le service de la critique soit fait aux principaux lundistes. Eux seuls jugeront en premier et dernier ressort le commencement d’une publication qui ne verra sa fin évidemment que plus tard, lorsque j'aurai vu la mienne. Ainsi donc, la morale de la fin n’est pas encore faite. Et cependant il y a déjà une immense douleur à chaque page. Est-ce le mal, cela ? Non, certes. Je vous en serai reconnaissant parce que si la critique en disait du bien, je pourrais, dans les éditions suivantes, retrancher quelques pièces trop puissantes. Ainsi donc, ce que je désire avant tout, c’est être jugé par la critique, et, une fois connu, ça ira tout seul. T. A. V.