‹ Œuvres complètes du comte de LautréamontChapitre 22 sur 36 · I. Ducasse · texte numérisé non relu

I. Ducasse

Faubourg Montmartre, 32.

Lacroix a-t-1l cédé l’édition ou qu'en a-t-il fait ? Ou l’avez-vous refusée ? Il ne m'en a rien dit, Je ne l’ai pas vu depuis lors. — Vous savez, j'ai renié mon passé. Je ne chante plus que l'espoir ; mais, pour cela, il faut d’abord attaquer le doute de ce siècle (mélancohes, tristesses, douleurs, désespoirs, hennissements lugubres, méchancetés artificielles, orgueils puérils, malédictions cocasses, etc.). Dans un ouvrage que je porterai à Lacroix aux premuers jours de mars, je prends à part les plus belles poésies de Lamartine, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, de Byron et de Baudelaire, et je les corrige dans le sens de l’espoir ; j'indique comment 1l aurait fallu faire. J’y corrige en même temps six pièces des plus mauvaises de mon sacré bouquin.

(1) Adressée à M. Verbroeckhoven.

Paris, 12 mars 1870.

Monsieur (1),

Laissez-moi reprendre d’un peu haut. J’ai fait publier un ouvrage de poésies, chez M. Lacroix (B. Montmartre, 15). Mais, une fois qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu’il craignait le procureur général. C’était quelque chose dans le genre du Manfred de Byron et du Konrad de Mickiewicz, mais cependant bien plus terrible. L'édition avait coûté 1.200 francs, dont j'avais déjà fourni 400 francs. Mais, le tout est tombé dans l’eau. Cela me fit ouvrir les yeux. Je me disais que puisque la poésie du doute (des volumes d’aujourd’hui il ne restera pas 150 pages) en arrive ainsi à un tel point de désespoir morne, et de méchanceté théorique, par conséquent, c’est qu'elle est radicalement fausse; par cette raison qu'on y discute les principes, et qu’il ne faut pas les discuter : c’est plus qu'injuste. Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes hideux. Chanter l’ennui, les douleurs, les tristesses, les mélancolies, la mort, l’ombre, le sombre, etc., c’est ne vouloir, à toute force, regarder que les puérils revers des choses. Lamartine, Hugo, Musset se sont métamorphosés volontairement en femmelettes. Ce sont les Grandes- Têtes-Molles de notre époque. Toujours pleurnicher. Voilà pourquoi j'ai complètement changé de méthode, pour ne chanter exclusivement que

(1) Adressée à M. Darasse.

l'espoir, l'espérance, LE CALME, le bonheur, LE Devoir. Et c’est ainsi que je renoue avec les Corneille et les Racine la chaîne du bon sens, et du sang-froid, brusquement interrompue depuis les poseurs Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Mon volume ne sera terminé que dans quatre ou cinq mois. Mais, en attendant, je voudrais envoyer à mon père la préface, qui contiendra soixante pages, chez A. Lemerre. C’est ainsi qu'il verra que je travaille et qu’il m’enverra la somme totale du volume à imprimer plus tard. |

Je viens, Monsieur, vous demander, si mon père vous a dit que vous me délivrassiez de l’argent, en dehors de la pension, depuis les mois de novembre et de décembre. Et, en ce cas, 1l aurait fallu 200 fr., pour l'impression de la préface, que je pourrais envoyer, ainsi, le 22, à Montevideo. S'il n'avait rien dit, auriez-vous la bonté de me l'écrire? 7

J'ai l'honneur de vous saluer.

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