‹ Œuvres complètes du comte de LautréamontChapitre 9 sur 36 · A RER ARR LB 2 R 2 M · texte numérisé non relu

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fais pas de pareils bonds ! Tais-toi... tais-to1.…. si

“quelqu'un t’entendait ! je te replacerai parmi les

autres- cheveux ; mais, laisse d’abord le soleil se coucher à l’horizon, afin que la nuit couvre tes pas... je ne t’ai pas oublié ; mais, on t’aurait vu sortir, et J'aurais été compromis. Oh ! situ savais comme j'ai souffert depuis ce moment |! Revenu au ciel, mes archanges m’ont entouré avec curiosité ; ils n’ont pas voulu me demander le motif de mon absence. Eux, qui n’avaient jamais osé élever leur vue sur moi, Jetaient, s’efforçant de deviner l’énigme, des regards stupéfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n’aperçussent pas le fond de ce mystère, et se communiquaient tout bas des pensées qui redoutaient en moi quelque changement inaccoutumé. Ils pleuraient des larmes silencieuses ; ils sentaient vaguement que Je

n'étais plus le même, devenu inférieur à mon

identité. Ils auraient voulu connaître quelle funeste résolution m'avait fait franchir les frontières du ciel, pour venir m’abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères, qu’eux-mêmes méprisent profondément. Ils remarquèrent sur mon front une goutte de sperme, une goutte de sang. La première avait Jaill des cuisses de la courtisane ! La deuxième s’était élancée des veines du martyr! Stigmates odieux! Rosaces iné-

branlables ! Mes archanges ont retrouvé, pendus aux halliers de l’espace, les débris flamboyants de ma tunique d’opale, qui flottaient sur les peuples béants. Ils n’ont pas pu la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence ; châtiment mémorable de la vertu abandonnée. Vois les sillons qui se sont tracé un lit sur mes joues décolorées : c'est la goutte de sperme et la goutte de sang, qui filtrent lentement le long de mes rides sèches. Arrivées à la lèvre supérieure, elles font un effort immense, et pénètrent dans le sanctuaire de ma bouche, attirées, comme un aimant, par le gosier SHNERTTS Elles m'étouftent, ces deux gouttes implacables. Moi, jusqu'ici, Je m'étais cru le Tout-Puissant ; mais, non; je dois abaisser le cou devant le remords qui me crie : Tu n’es qu’un misérable ! » Ne fais pas de pareils bonds ! Tais-to1... tais-toi... si quelqu'un t’entendait ! je te replacerai parmi les autres cheveux ; mais, laisse d’abord le soleil se coucher à l’horizon, afin que la nuit couvre tes pas... J’ai vu Satan, le grand ennemi, redresser les enchevétrements osseux de la charpente, au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime, haranguer ses troupes rassemblées ; comme je le mérite, me tourner en dérision. Il a dit qu'il s’étonnait beaucoup que son orgueilleux rival, pris en flagrant délit par le succès, enfin réahsé, d’un espionnage perpétuel, pût ainsi s’abaisser jusqu’à baiser la robe de la débauche humaine, par un voyage de long cours, à travers les récifs de l’éther, et faire périr, dans les souffrances, un membre de l’humanité. Il a dit

que ce Jeune homme, broyé dans l’engrenage de mes supplices raffinés, aurait peut-être pu devenir une intelligence de génie ; consoler les hommes, sur cette terre, par des chants admirables de poésie, de courage, contre les coups de linfortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne retrouvent plus leur sommeil; rôdent dans le préau, gesticulant comme des automates, écrasant avec le pied les renoncules et les lilas ; devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau. (Les voici qui s’avancent, revêtues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas ; elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en désordre sur leurs épaules nues ; un bouquet de fleurs noires est penché sur leur sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux ; la nuit n’est pas encore complètement arrivée ; ce n’est que le crépuscule du soir... O cheveu, tu le vois toi-même ; de tous les côtés, je suis assailli par le sentiment déchaîné de ma dépravation!) Il a dit que le Créateur, qui se vante d’être la Providence de tout ce qui existe, s’est conduit avec beaucoup de légèreté, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil spectacle aux mondes étoilés ; car, il a affirmé clairement le dessein qu'il avait d'aller rapporter dans les planètes orbiculaires comment je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bonté dans la vastitude de mes royaumes. [l a dit que la grande estime, qu'il avait pour un ennemi si noble, s’était envolée de son imagination, et qu’il préférait porter la main sur le sein d’une jeune fille, quoique cela soit un

« acte de méchanceté exécrable, que de cracher sur « ma figure, recouverte de trois couches de sang et « de sperme mèêlés, afin de ne pas salir son crachat « baveux. Il à dit qu'il se croyait, à juste titre, « supérieur à moi, non par le vice, mais par la « vertu et la pudeur ; non par le crime, mais par la « justice. Il a dit qu'il fallait m’attacher à une claie, « à cause de mes fautes innombrables ; me faire « brûler à petit feu dans un brasier ardent, pour me « jeter ensuite dans la mer, si toutefois la mer vou- « drait me recevoir. Que, puisque je me vantais « d’être juste, moi, qui l’avais condamné aux peines « éternelles pour une révolte légère qui n’avait pas « eu de suites graves, je devais donc faire Justice « sévère sur moi-même, et juger impartialement « ma conscience, chargée d’iniquités... Ne fais pas « de pareils bonds! Tais-toi... tais-toi... si quel- « qu'un t’entendait! je te replacerai parmi les « autres cheveux ; mais, laisse d’abord le soleil se « coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre tes « pas. » Îl s’arrêta un instant ; quoique je ne le visse point, je compris, par ce temps d'arrêt nécessaire, que la houle de l’émotion soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève une famille de baleines. Poitrine divine, souillée, un jour, par l’amer contact des tétons d’une femme sans pudeur ! Ame royale, livrée, dans un moment d'oubli, au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de caractère, au requin de l’abjection individuelle, au boa de la morale absente, et au colimaçon monstrueux de l’idiotisme! Le cheveu et son maître s’embrassèrent étroitement, comme deux amis qui se revoient après une longue absence. Le

Créateur continua, accusé reparaissant devant son propre tribunal : « Et les hommes, que penseront-ils

de moi, dont ils avaient une opinion si élevée, quand ils apprendront les errements de ma conduite, la marche hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux de la matière, et la direction de ma route ténébreuse à travers les eaux stagnantes et les humides joncs de la mare où, recouvert de brouillards, bleuit et mugit le crime, à la patte sombre !... Je m'aperçois qu'il faut que je travaille beaucoup à ma réhabilitation, dans Favenir, afin de reconquérir leur estime. Je suis le Grand-Tout; et cependant, par un côté, je reste inférieur aux hommes, que j'ai créés avec un peu de sable ! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis jamais sorti du ciel, constamment enfermé, avec les soucis du trône, entre les marbres, les statues et les mosaïques de mes palais, Je me suis présenté devant les célestes fils de l’humanité; je leur ai dit : Chassez le mal de vos chaumières, et laissez entrer au foyer le manteau du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu’il n’espère point les effets de ma muséricorde, et qu’il redoute les balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois ; mais le bruissement des feuilles, à travers les clairières, chantera à ses oreilles la ballade du remords ; et 1l s’enfuira de ces parages, piqué à la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides entrelacés par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions. Il se dirigera vers les galets

de la plage; mais la marée montante, avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils n'ignorent pas son passé ; et il précipitera sa course aveugle vers le couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d’équinoxe, en s’enfonçant dans les grottes naturelles du golfe et les carrières pratiquées sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la côte le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans vos cabanes, et soit en sûreté à l’ombre de vos champs. C’est ainsi que vos fils deviendront beaux, et s’inclineront devant leurs parents avec reconnaissance ; sinon, malingres et rabougris comme le parchemin des bibliothèques, ils s’avanceront à grands pas, conduits par la révolte, contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mère impure. » Comment les hommes voudront-ils obéir à ces lois sévères, si le législateur lui-même se refuse le premier à s’y astreindre ?... Et ma honte est immense contre l'éternité ! » J’entendis

le cheveu qui lui pardonnait, avec humilité, sa séquestration, puisque son maître avait agi par prudence et non par légèreté ; et le pâle dernier rayon de soleil qui éclairait mes paupières se retira des ravins de la montagne. Tourné vers lui, je le vis se replier ainsi qu’un linceul... Ne fais pas de pareils bonds ! Tais-toi... tais-to1... si quelqu’un t’enten-

dait ! Il te replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est couché à l’horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les deux, vers l’éloignement du lupanar, pendant que la nuit, étendant son ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la plaine. Alors, le pou, sortant subitement de derrière un promontoire, me dit, en hérissant ses griffes : « Que penses-tu de cela ? » Mais, moi, je ne voulus pas lui répliquer. Je me retirai, et j’arrivai sur le pont. J’effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par celle-ci : « Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son cœur; mais Je jure de ne jamais révéler ce dont J'ai été témoin, quand je pénétrai, pour la première fois, dans ce donjon terrible. » Je jetai, par-dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les lettres ; et, faisant quelques rapides réflexions sur le caractère du Créateur en enfance, qui devait encore, hélas ! pendant bien des temps, faire souffrir l'humanité (l’éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit par le spectacle ignoble des chancres qu’occasionne un grand vice, je fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d’avoir un tel être pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin à travers les dédales des rues.

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