CINQUIEME PARTIE. — § \i
semetipsum exinanivil1; et pour le suivre dans cetlcabnégation de soi-même.
Considérez que Jésus ne nous oblige pas seulement, par ces paroles, de renoncer au monde, à Satan, à quelque vice ou habitude mauvaise, ou à quelque chose qui nous soit chère et précieuse, ou à quelque partie de nousmêmes ; mais qu'il dit : Quiconque veut venir après moi, abneget semetipsum, qu'il renonce à soi-même, qu'il se dépouille de soi-même : Exspoliantes vus veterem hominem*; qu'il meure à soi-même : Moriui estis3 ; qu'il se perde soi-même : Qui perdiderit animam suam propter me, inveniet eam* ; qu'il [se] haïsse soi-même : Si quis non odit animam suam, non potest meus esse discipuluss; et ce pour trois raisons :
La première est parce que nous ne sommes point à nous : Non estis vestri*, mais à Dieu, auquel nous appartenons par une infinité de titres ; à raison de quoi nous n'avons aucun pouvoir de disposer de nous ; et nous n'avons aucun droit d'être, ni de vivre, ni de faire, ni de dire, ni de penser aucune chose pour nous-mêmes', mais seulement pour celui auquel nous appartenons infiniment ; ce qui nous oblige infiniment de renoncer entièrement à nous-mêmes, afin d'être totalement à Dieu.
La seconde raison qui nous oblige à cela, c'est que nous sommes obligés de suivre Jésus, si nous désirons avoir part avec lui. Or il est impossible que nous le suivions, si nous ne renonçons à nous-mêmes, puisque de nous-mêmes nous ne sommes que ténèbres, que péché, que mort, qu'enfer ; et que les ténèbres ne peuvent pas suivre ou imiter la lumière, ni le péché la grâce, ni la mort la vie, ni l'enfer le paradis.
La troisième raison pour laquelle nous devons renoncer à nous-mêmes, est qu'il n'y a rien au monde qui nous soit si contraire et qui s'oppose tant à notre salut, que nous-mêmes. Car en premier lieu nous portons en nousmêmes quatre serpents, qui nous sont plus dangereux et que nous devons plus craindre que tous les dragons qui sont sur la terre. Le premier est notre propre esprit, tout plein de ténèbres et tout empoisonné du venin du péché, et qui est l'origine de toutes les erreurs et hérésies qui ont jamais été. Le second est notre propre volonté, que saint Bernard1 appelle « une bête très méchante, une louve dévorante, une lionne très cruelle, et le seul fondement de l'enfer». Le troisième est notre amour-propre, qui est la source d'une infinité de désordres. Le quatrième est l'ambition, -la superbe et l'orgueil aveclequelnous naissons, et qui ne meurt point parfaitement en nous qu'à la mort, lequel est le chef et la racine de tous les autres vices. De plus, le péché a perverti tout ce qui est en nous, au corps et en lame, depuis les pieds jusqu'à la tête. Il a rempli d'obscurité et de malice la partie supérieure de notre àme. Il a déréglé toutes les passions de la partie inférieure. Il a corrompu tous les sens intérieurs et extérieurs. Il a rendu notre chair et notre corps esclaves du péché ; ce qui oblige saint Paul de l'appeler la chair du péché*, le corps du péché :!, et le corps de la mort4. Il a empoisonné tout le sang de nos veines et la moelle de nos os, et nous a fait naître enfants d'ire et de malédiction : Natura filii irse ••.
A raison de quoi nous avons en nous la source de tout
1 « Haec est crudelis bestia. fera pessinia, l'apacissitna lupa, et leœna sœvissima... Cesset voluntas propria et in fer nu s non erit. » Sermo 3 de Resurr. Dom.
2 « Deus Filiutn suum mittens in similitudinem carnis peccati. » Rom. VIII, 3.
3 « Ut destruatur corpus peccati. » Rom. VI, 0>.
* « Quis me liberabit de corpore mortis hujus ? » Rom. Vil. 24. *Eph. II, 31.
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mal, et nous sommes de nous-mêmes un abîme de perdition et un vrai enfer.
De là vient que renoncer à nous-mêmes n'est pas une chose de conseil seulement ou de perfection, mais de commandement et d'obligation. C'est pourquoi, si vous désirez avoir part en la régénération et rédemption de Jésus-Christ, en la grâce et au salut du nouvel homme, il est nécessaire absolument que vous renonciez à tout ce que la génération d'Adam a mis en vous, c'est-à-dire au vieil homme et à vous-même.
Pesez bien ces vérités, et vous connaîtrez clairement que nous n'avons point de plus cruel ennemi que nousmêmes ; que nous devons plus nous craindre nous-mêmes que tout l'enfer ; qu'il nous est plus nécessaire de renoncer à nous-mêmes qu'à tous les démons ; que le plus grand châtiment de Dieu sur nous serait de nous abandonner à nous-mêmes, et que nous devons beaucoup le prier qu'il nous délivre et qu'il nous garde de nousmêmes, plus que de toutes les puissances infernales.
Considérez que tous les chrétiens sont obligés à cette abnégation, car le saint Évangéliste nous annonce que Jésus faisant ce commandement parlait à tous : Dicebat adomnes : Si quis vultpostme venire, abneget semeiipsum1. Mais les ecclésiastiques y ont une obligation toute spéciale, pour trois raisons, dont la première est, parce qu'étant les premiers et les plus nobles membres du corps mystique de Jésus-Christ, ils doivent le suivre plus parfaitement, et par conséquent renoncer plus fortement à euxmêmes. La seconde, d'autant qu'ils appartiennent plus à Dieu et à son Église que les autres fidèles, lui étant consacrés d'une manière plus spéciale ; à raison de quoi ils sont moins à eux-mêmes. La troisième, parce qu'ils
Luc. JX, 23.
doivent exhorter les autres à cette abnégation, et sont obligés d'être en ceci, comme en toute autre vertu chrétienne, le modèle, l'exemplaire et la règle vivante des autres chrétiens.
Reconnaissez par toutes ces choses la nécessité que vous avez de renoncer à vous-même. Ayez un grand désir de le faire. Donnez-vous à la vertu de l'esprit et de l'amour qui a anéanti Jésus, afin qu'il vous anéantisse avec lui. De votre part étudiez-vous à la pratique de ces paroles de saint Paul : Mortificate membra vestra1 ; travaillez à mortifier vos yeux, votre ouïe, votre goût, votre langue, vos passions, votre propre esprit, votre amourpropre et votre propre volonté. Ayez soin de renoncer souvent à vous-même, pour le moins au commencement de vos principales actions, et de vous donner à Jésus, pour les faire en lui, en sa vertu et en son esprit.
Oraison jaculatoire :
Fripe me, Domine, ah homine malo, a viro iniquo eripe me2.