‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostolique (volume 4)Chapitre 178 sur 369 · PERMISSION · texte numérisé non relu

PERMISSION

Il est permis à Jean Poisson, imprimeur et libraire en cette ville et Université, suivant le consentement du Procureur du Roi en ce Siège, d'imprimer, vendre et distribuer un livre intitulé Manuel contenant plusieurs exercices de piété pour l'usage d'une communauté ecclésiastique, composé par le R. P. Jean- Eudes, Prêtre de la Congrégation de Jésus et Marie, approuvéde deux Docteurs en théologie selon l'ordonnance, avec défense etc..

Donné à Caen, le 24 septembre 1668.

Blondel.

Ménard de la Ménakdière.

Le Pyonssin.

« Au commencement de Tannée de 1668, dit le P. Martine1, le P. Eudes fit approuver et ensuite imprimer un livre qu'il avait composé principalement pour. sa Congrégation. Il est intitulé Manuel contenant plusieurs exercices de piété pour tusage d'une communauté ecclésiastique. »

C'est un petit in-12 de 295 pages. Il fut imprimé à Caen, chezPoissonl'ainé. L'approbation des docteurs Blouet de Than et Hue de Launay2 est du 20 septembre 1668 ; celle du Privilège royal est du 24 septembre.

Onze ans après la restauration de la Congrégation, en 1837, le R. P. Louis, supérieur général, fit réimprimer ceManuel, avec quelques modifications et de légères additions, chez Ambroise Jausions à Rennes. Nous ne voyons pas qu'il s'en soit jamais fait d'autres éditions.

11 ne faudrait pas croire néanmoins que le Vénérable Instituteur ait attendu l'année 1668 pour donner à ses prêtres et aux clercs de ses Séminaires un formu-

' Martine, Vie du P. Eudes, t. n, p. 258.

2 Le docteur Blouet de Than était un religieux bénédictin de Saint-Etienne de Caen. Un autre Blouet de Than, neveu de M. Blouet de Camilly qui succéda au V. P. Eudes, entra dans la Congrégation de Jésus et de Marie, et fut' l'un des fondateurs du Séminaire de Caen. Ils moururent l'un et l'autre en 1673. — M. Hue de Launay, ou Delaûnay-Hue, comme l'appelle l'Annaliste, était grand-vicaire de l'évêque de Bayeux. (Test lui qui fit l'apologie du P. Eudes attaqué par les Jansénistes à propos de Marie des Vallées. Né à Coutances en 1638, il mourut à Bayeux en 1727.

laire de prières. Car ses historiens nous les montrent comme faisant dès le début les principaux exercices qui se pratiquent aujourd'hui dans la Congrégation1. Ce premier formulaire, qu'il avait sans doute fait imprimer et qui n'est point parvenu jusqu'à nous, il le compléta peu à peu, et il en fit, comme le remarque le P. Martine, un « précieux recueil d'exercices spirituels, très propre à nous faciliter le moyen de sanctifier nos actions, et qui retlète admirablement la véritable et solide piété de l'auteur2. »

Ce Manuel résume en effet d'une manière pratique toute la doctrine spirituelle du Vénérable ; il complète en plus d'un point ses autres écrits ; enfin il peut être très utile non seulement aux prêtres de sa Congrégation et au clergé en général, mais encore à toutes les personnes pieuses, spécialement aux âmes apostoliques.

Le Manuel est un livre d'autant plus précieux, qu'il contient, sous sa forme définitive, toute la spiritualité du P. Eudes. Quand le pieux apôtre l'a composé, il était arrivé à l'âge de soixante-sept ans. et l'on peut dire que sa science des choses de Dieu et son expérience des âmes avaient atteint leur perfection. Il dirigeait depuis. vingt ans et plus ses deux Instituts religieux devenus florissants ; il travaillait depuis la même époque à propager la dévotion aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, et bientôt, sans cesser d'unir ces divins Cœurs dans ses hommages, il allait leur consacrer deux fêtes distinctes et faire rendre à chacun un culte spécial. Il venait en effet de terminer l'Office propre et la Messe du Sacré Cœur

1 Martine, Vie du P. Eudes, 1. 1, p. 131. — Costil, Annales, t. ï, p. 15. '■ Vie du P. Eudes, t. n, p. 258.

de Jésus, avec un traité de la dévotion à ce Cœur adorable, et il composait ses belles Litanies en son honneur. Il avait achevé ou du moins ébauché tous ses ouvrages, spécialement les Règles et les Constitutions de ses deux Instituts, ses livres de direction ecclésiastique et ses belles études dogmatiques sur la dévotion à la très sainte Vierge. Il avait établi en Normandie cinq Séminaires, ceux de Caen, de Coutances, de Lisieux, de Rouen et d'Evreux, où les jeunes clercs se formaient d'après ses instructions aux vertus sacerdotales, et où les prêtres venaient se retremper dans l'esprit de leur vocation par les exercices des retraites. Chacune de ces maisons était en même temps un centre d'où rayonnaient des escouades de missionnaires évangélisant tout autour d'eux les villes et les campagnes. Enfin il avait organisé parmi les laïques de pieuses associations qui contribuaient à développer et à affermir ses œuvres de zèle. La plus importante de ces institutions était sans contredit la Congrégation de Jésus et Marie. C'est à elle surtout qu'il tenait à communiquer pleinement son esprit, afin qu'il pût se survivre en elle et continuer par elle ses divers apostolats. Il voulait que tous les membres de cet Institut fussent des prêtres' modèles, capables de dire, comme saint Paul, à ceux qui se rangeaient sons leur conduite : Imitatores mei estote, sicut et ego Christi1. « Quelle est la perfection que Dieu demande de nous ! leur disait-il. Il veut que les prêtres soient le modèle et l'exemple de tous les fidèles ; mais il veut que nous soyons le modèle et la règle des prêtres. II faut donc que nous soyons en tout et partout des miroirs de piété, de modestie et de toutes sortes de vertus2. »

1 I Cor. xi. 1.

s Hérambourg, Vertus du P. Eudes, p. 339.

C'est pour cela qu'il les avait consacrés au Cœur adorable de Jésus, source de toute grâce et de toute sainteté, et par concomitance, au Cœur virginal de Marie, indissolublement uni à celui du Sauveur, et modèle parfait de l'union de nos cœurs avec celui du divin Maître. Outre qu'ils ont pour mission d'honorer constamment et de faire connaître, aimer et glorifier ces Cœurs incomparables, ils doivent leur être tellement unis dans toutes leurs pensées, paroles, actions et entreprises, qu'ils puissent dire en toute vérité : Ce n'est plus moi qui pense, qui parle, qui agis, ce sont les Cœurs sacrés de Jésus et de Marie, ou plutôt, selon l'expression du Vénérable, c'est le Cœur de Jésus et de Marie ' qui fait tout en moi et par moi, car il vit et règne absolument dans mon cœur.

. C'est pour cela aussi que, dans leurs Règles et Constitutions, il leur enseigne les moyens de mou- ' rir à tout ce qui est du vieil homme, et de se transformer en Jésus-Christ par la continuation de sa vîe et de ses mystères, comme il l'avait précédemment enseigné dans le Royaume de Jésus et dans ses premiers ouvrages. Car, — et nous l'avons déjà remarqué2 — la doctrine spirituelle du pieux apôtre n'a point changé avec les années ; elle s'est simplement enrichie de quelques pratiques nouvelles, surtout en ce qui concerne la dévotion aux Sacrés Cœurs. Comprenant que le cœur est le centre et le principe de la vie, au moral plus encore qu'au physique, il vit dans le Cœur sacré de Jésus le centre et le principe de toute vie surnaturelle et chrétienne. C'est vers . lui que se porta le culte de vénération et d'amour

1 Voir ce que nous avons dit, relativement à cette expression, •dans le tome u des Œuvres complètes, pp. 283 et 363.

-Cf. Introduction au Royaume de Jésus, OEuVres, toriie i, pp. 4 et 3*

INTRODUCTION -'il

qu'il avait pour notre aimable Sauveur; et, pour mieux pénétrer dans cet auguste sanctuaire de l'amour divin, il voulut y entrer par le Cœur très pur de Marie, parfait miroir du Cœur de Jésus et modèle accompli de l'amour qui doit nous unir ace* Cœur incomparable.

Puiser la vie surnaturelle à pleins bords par son union continuelle aux Cœurs sacrés de Jésus et de Marie, animer toutes ses pensées, paroles et actions de leurs intentions saintes et de leurs parfaites dispositions, n'aller à Dieu que par leur amour, et au prochain que par leur ardente charité, ne rien entreprendre que par leur mouvement, fondre son cœur en quelque sorte dans ces divins- Cœurs, tel était le secret du V. P. Eudes pour faire des progrès rapides dans les voies de la perfection et pour opérer les merveilles de son apostolat.

Or ce sont les industries de sa dévotion et de son zèle qu'il a voulu suggérer à ses enfants et à tous les prêtres et fidèles, dans le Manuel de piété. Et ici, il les met à l'œuvre en les obligeant à produire les actes nécessaires au but qu'il se propose, dans tous leurs exercices de communauté, ou dans ceux qu'ils ont dû se prescrire par un règlement particulier, de manière à élever chacun de leurs actes, même les plus indifférents, à la hauteur d'une vertu sublime. On trouve en effet, dans ce Manuel, la plupart des exercices que le Serviteur de Dieu recommande dans ses autres ouvrages ; mais il les a fixés à des jours et à des heures précis ; il les a rangés dans un ordre parfait, auquel il aime à revenir, indiquant, dans cinq parties, ce que l'on doit faire chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque année, et les choses qui n'ont point de temps déterminé, de façon à ne rien laisser à l'arbitraire. Enfin il les a formulés de telle sorte que, si l'on y est fidèle et si l'on sait en-

trer dans l'esprit qui les a dictés, on arrivera presque nécessairement à cette vie d'union et à cette transformation en Jésus que le pieux auteur se propose de nous faire atteindre.

. Mais en étudiant le Manuel, il importe de ne pas oublier que la doctrine spirituelle du V. P. Eudes est parfaitement une, et que tous ses livres se tiennent, senchainent et s'expliquent les uns les autres. Si cet ouvrage est à la foi le résumé et le complément de ceux qui précèdent, ceux-ci à leur tour ont besoin d'être étudiés et bien compris, si l'on veut saisir l'esprit et la portée des exercices du Manuel, qui sans cela resteraient lettre close et ne produiraient aucun fruit de vie spirituelle dans les âmes'.

Le Manuel complète encore les œuvres sacerdotales et spirituelles du pieux Serviteur de Dieu, en ce sens qu'on y trouve maintes pages propres à jeter un jour nouveau sur la façon dont il comprenait, certaines pratiques recommandées dans ses autres livres, et aussi parce qu'il nous offre plusieurs exercices dont il n'avait pas été question jusque-là.

I. On y trouve d'abord un complément des instructions que le V. P. Eudes a données ailleurs sur la pratique deYOraison mentale. Le pieux auteur avaitil écrit un traité de l'Oraison, comme cela se pratique souvent, en tète de ses trois volumes de Méditations, qui malheureusement sont aujourd'hui perdus ? Ses historiens ne nous en parlent pas. Mais il serait

* C'est pour cela que. dans la préface du Manuel, l'auteur conseille de lire en même temps le Mémorial de la Vie ecclésiastique. et que, dans le corps de l'ouvrage, il renvoie plusieurs fois nu Royaume de. Jésus.

INTRODUCTION 24.'i

facile de composer un Irait*' de ce genre rien qu'en puisant dans ceux de ses ouvrages qui nous restent. Ce serait un travail non moins utile qu'intéressant, et dont nous voulons tracer ici une esquisse rapide.

1° Le P. Eudes nous dit d'abord, dans le Royaume de Jésus, ce qu'il faut entendre par Foraison. « C'est une élévation respectueuse et amoureuse de notre esprit et de notre cœur vers Dieu. C'est un doux entretien, une sainte communication et une divine conversation de l'âme chrétienne avec son Dieu, là où elle le considère et contemple dans ses divines perfections, dans ses mystères et dans ses œuvres ; elle l'adore, le bénit, l'aime, le glorifie et se donne à lui ; elle s'humilie devant lui à la vue de ses péchés et de ses ingratitudes, et elle le prie de lui faire miséricorde ; elle apprend à se rendre semblable à lui en imitant ses vertus et ses divines perfections ; enfin elle lui demande toutes les choses dont elle a besoin pour l'aimer et le servir1. »

2° Il nous expose ensuite les motifs divers qui doivent nous affectionner à ce saint exercice :

a) Sa nécessité. « C'est un des principaux fondements de la vie et de la sainteté chrétiennes, parce que la vie de notre divin Sauveur Jésus-Christ n'a été qu'une oraison continuelle, et que nous devons la reproduire et la continuer », si nous voulons être de vrais chrétiens. « La terre qui nous porte, ajoatet-il, l'air que nous respirons, le pain qui nous sustente, le cœur qui bat dans notre poitrine ne sont pas aussi nécessaires à l'homme pour vivre de la vie corporelle, que l'oraison ne l'est au chrétien pour vivre de la vie surnaturelle2. »

Royaume de Jésus. OEuvres complètes, i. p. 192. 5 Royaume de Jésus. OEuvres, t, p. 191). Le Vénérable parle ici d<

~l'l\ MANUEL LE l'RIÈRES

b) Son excellence . « L'oraison est une participation à la vie des Anges et des Saints, à la vie de Jésus- (Ihrist et de sa très sainte Mère, à la vie de Dieu même et des trois Personnes divines..., et elle doit être à jamais notre occupation dans le ciel1. »

c) Les joies qu'on y goûte. « Elle est la parfaite félicité, le souverain bonheur et le vrai paradis de la terre ; car c'est par ce divin exercice que l'àme chrétienne s'unit à Dieu qui est son centre, sa fin et son souverain bien ; c'est là qu'elle le possède et qu'elle en est possédée... ; c'est là qu'elle reçoit ses lumières, ses bénédictions et mille témoignages de l'ineffable tendresse qu'il a pour elle... Mille ans des plaisirs du monde ne valent pas un moment des douceurs que Dieu fait goûter à une àrae qui met son contentement à converser avec lui dans l'oraison i. »

<l) Il nous la montre enfin comme la source de la piété et de la ferveur. « Si vous voulez savoir ce que c'est que la piété, dit-il dans le Bon Confesseur, exercez-vous à l'oraison mentale, et vous la connaîtrez et posséderez bientôt ; mais tant que vous ne saurez point par expérience ce que c'est que l'oraison, vous ne saurez point ce que c'est que la véritable piété,* et vous ne serez point propres à faire les fonctions ecclésiastiques, dont la lin est de détruire le péché et d'établir la vertu dans les âmes 3. •> Et apprenant qu'un Supérieur était tombé dans le relâchement : « Il n'en pouvait être autrement, s'écria-t-il, parce que ce Supérieur avait pris l'habitude de manquer souvent à l'oraison \ »

l'oraison prise dans son sens général ; mais il a soin de nous dire plus loin que la prière vocale doit toujours, pour être bonne, être accompagnée de la prière mentale.

1 Ibid. pp. 192, 193.

- Ibid.

:> Bon Confesseur, ch. vu. Cf. Héramhourg, Vertusdu P. Eudes, p. 230«

* II ït imbourg. Vertus, p. 132.

3° On trouve aussi, dans le Royaume de Jésus, tout ce qui regarde le corps de F oraison :

a) Le choix des sujets. « C'est quelqu'une des perfections divines, — ou quelque mystère, vertu ou parole du Fils de Dieu, — ou ce qu'il a opéré et opère encore maintenant, en l'ordre de la gloire, (ft> la grâce et de la nature, dans sa sainte .Mère, dans ses Saints, dans son église et dans le inonde naturel l. » Le P. Eudes « conseillait de prendre, pour l'oraison, des sujets de morale ou d'action, comme les mystères du Fils de Dieu ou de sa sainte Mère, ou bien des vertus. Il les préférait aux vérités spéculatives et élevées qui laissent souvent l'âme sans action -. »

h) La fayon dont on doit s'en occuper. « C'est en appliquant premièrement son entendement à considérer avec une douce et forte attention et application d'esprit les vérités contenues dans le sujet, et qui sont capables de l'exciter à aimer Dieu et à détester ses péchés ; puis en appliquant son cœur et sa volonté à produire plusieurs actes et «affections d'adoration, de louange, d'amour, d'humiliation', de contrition, d'oblation et de résolution de fuir le mal et de faire le bien, et autres semblables, selon que l'Esprit de Dieu le suggère3. »

Ailleurs le Vénérable enseigne longuement la manière de faire oraison sur les mystères de Notre-Seigneur et de la très sainte Vierge, la façon dont il faut envisager l'extérieur et l'intérieur de ces mystères, ce que l'on doit y considérer, et les actes qu'il faut produire sur chacun d'eux '*.

Il nous a aussi laissé un grand nombre de médita-

1 Œuvres, t. i, p. 194.

- Ilérambourg, Vertus du P. Eudes, p. 2:ii.

? QEuwes, t. i, p. l'J4.

* Ibld. p. 310 sq.

lions écrites, où Ton peut voir la façon habituelle dont il s'entretenait avec Dieu, s'appliquant presque toujours à considérer Notre-Seigneur Jésus-Christ dans ses rapports avec le sujet d'oraison, l'adorant, lui rendant grâces, reportant ses regards sur luimême pour se considérer en face de ce divin modèle, s'humiliant à ses pieds et lui demandant pardon de ses fautes et négligences, se donnant à lui pour se conformer dorénavant à ses exemples et à ses desseins, sollicitant sa grâce pour y réussir, et implorant-dans le même but le secours de la très sainte Vierge, des Anges et des Saints.

Ainsi donc, en résumé : adoration, action de grâces, humiliation et contrition, donation à Jésus', invocation de la sainte Vierge et des Saints, voilà les principaux actes de l'oraison telle que l'entend le V. P. Eudes.

Son oraison était éminemment affective, comme nous le disent ses historiens, et comme on peut le voir dans toutes les méditations écrites qu'il nous a laissées. Il aimait à méditer sous forme d'élévations, et il nous conseille de faire la même chose. — C'était aussi le conseil du Gard, de Bérulle : « Faire oraison en cette manière, disait-il, c'est prier par pratique de vertu, et cette voie est plus digne de la volonté de Dieu, qui n'est pas tant honorée par nos pensées que par nos atfections '. » — C'était d'ailleurs celui de saint François de Sales, auteur favori, lui aussi, du V. P. Eudes : « En ces atfections. écrit-il, notre esprit se doit épancher et étendre le plus qu'il lui sera possible *. » « Il est bon d'user de colloque, dit-il encore, et de parler tantôt aux Anges.

1 Œuvres du Card. de Bérulle. Règlement de l'Oratoire, Migne, col. 1641.

! Introduction à la Vie décote. Partie n, eh. 6.

aux Saints, et à soi-même, à son cœur, aux pécheurs, et même aux créatures insensibles, comme l'on voit que David fait en ses psaumes, et les autres Saints on leurs méditations et oraisons1. »

c). Il nous explique encore, dans le Royaume de ./('■sus-, dune façon remarquable et très pratique, la conduite qu'il faut tenir au temps des consolations spirituelles, et aussi dans les sécheresses et distractions qui peuvent nous assaillir pendant l'oraison.

d) Enfin il insiste sur deux recommandations très importances à ses yeux :

La première c'est de ne jamais oublier que l'on continue l'oraison de Jésus-Christ, et par conséquent de faire cette action dans son esprit et comme s'il était à notre place, nous unissant aux intentions et aux dispositions avec lesquelles il a prié et prie encore dans le ciel et sur nos autels 3. « C'est là, ajoute-t-il, une pensée et une disposition qui vous servira grandement, et qui doit vous accompagner dans tous vos exercices. »

La seconde recommandation, c'est de ne pas s'astreindre trop servilement aux méthodes et aux formules, et de ne jamais contrarier en nous l'action de l'Esprit-Saint. « Le secret des secrets dans la vie spirituelle, disait-il souvent, c'est de s'abandonner à ce divin Esprit qui est l'Esprit de Jésus, de suivre les mouvements qu'il imprimera dans notre came, de ne point empêcher son opération par les pensées, les inventions et l'activité de notre propre esprit ; mais de lui laisser une pleine liberté d'agir en nous, et de nous montrer bien fidèles à suivre le

1 Introduction à la Vie dévote, Partie II, ch. 8. » Œuvres, t. i, pp. 276, 278.

3 Ibicl. pp. 200. 201.

mouvement de sa grâce et de sa conduite1. ». Saint François de Sales faisait la même recommandation : « Sachez encore qu'il vous arrivera quelquefois qu'incontinent après la préparation, votre affection se trouvera tout émue en Dieu ; alors, Philothée, il lui faut lâcher la bride, sans vouloir suivre la méthode que je vous ai donnée ; car, bien que pour l'ordinaire la considération doit précéder les affections et résolutions, toutefois, le Saint-Esprit vous donnant les affections avant la considération, vous ne devez pas rechercher la considération, puisqu'elle ne se fait que pour émouvoir l'affection2. »

1° Voilà pour le corps de l'oraison. Restent la préparation et la. conclusion de ce saint exercice. Le pieux auteur n'en a rien dit ou presque rien dans le Royaume de Jésus. Dans le Mémorial de la Vie ecclésiastique*, il n'a fait qu'indiquer les actes par lesquels on doit se disposer à l'oraison, et ceux par lesquels il faut la terminer. C'est dans le Manuel que le Vénérable complète son enseignement sur ce point. 11 nous y donne quatre formules variées et détaillées pour faire chaque semaine cette préparation et cette conclusion.

Les actes de la préparation sont au nombre de quatre :

a) Adoration. Après s'être rappelé la sainte présence de Dieu, on l'adore et on s'humilie à ses pieds, lui demandant pardon des fautes qui nous rendent indignes de paraître devant sa face et de penser àJui.

b) Pureté d'intention. On renonce à soi-même, à toute curiosité d'esprit et à toute satisfaclion propre,

1 Cf. HéramJbourg, Vertus du /'. Eudes, p. 243 ; Royaume de Jésus. Œuvres, t. i, p. 152.

- Introduction à la Vie dérote. Part, n, ch. 8. * Partie m, ch. 3.

et l'on proteste à Dieu qu'on ne veut faire cette action que pour sa gloire, son pur amour et son unique contentement.

c] Donation et union à Jésus. On donne son espril et son cœur à Notre-Seigneur, pour qu'il les possède et qu'il les conduise dans l'oraison ; puis, s'unissant à ce divin Mailre et à l'oraison qu'il fait continuellement devant son Père, on s'efforce d'entrer dans ses saintes intentions et dans ses dispositions inliniment parfaites. « De tous les actes préparatoires à l'oraison, c'est là le principal, disait le V. P. Eudes; il est même fort à propos d'en produire souvent de semblables, pour réveiller Fàme de ses assoupissements1. »

d) Invocation des Saints. Enfin l'on doit s'unir à l'oraison que^font toutes les saintes âmes du ciel et de la terre, et supplier la très sainte Vierge, saint Joseph, notre^Ange gardien, tous les Anges et tous les Saints de] nous obtenir l'esprit d'oraison et de nous rendre participants de leur ferveur.

Pour finir l'oraison, on doit faire les actes qui suivent :

a) Action de grâces et réparation. Remercier Dieu des grâces qu'il nous a faites dans l'oraison; lui demander pardon des fautes qu'on y a commises ; supplier Notre-Seigneur de les réparer pour nous et d'être lui-même notre oraison continuelle devant son Père.

b) Bouquet spirituel. Faire un recueil des principales pensées et affections que le Saint-Esprit nous a inspirées, et les résumer dans une oraison jaculatoire, ê ' .

c) Offrande. Les déposer, ainsi que nos résolutions, entre les mains et dans le Cœur sacré de Jésus, nous-

1 llcrambourg. Vertus du P. Eudes, p. 233.

confiant uniquement en sa divine miséricorde, et le suppliant de les conserver pour nous et de nous donner la grâce de les mettre en pratique.

d) Invocation. Prier la sainte Vierge, saint Joseph, tous les Anges et tous les Saints et Saintes de Jésus, de suppléer à nos défauts et de continuer notre oraison pour nous.

e) Examen de prévoyance, d'après la méthode que nous indiquerons plus loin.

En réunissant ces divers éléments, nous aurons une véritable méthode d'oraison, à la fois simple et pratique. C'est d'ailleurs, à quelques nuances près, la méthode d'oraison indiquée par le Gard, de Bérulle dans le Règlement de l'Oratoire1.

II. Dans ses autres ouvrages, le Yen. P. Eudes ne dit rien ou presque rien d'un moyen de sanctification recommandé par la plupart des maîtres de la vie spirituelle, la pratique des examens. Le Manuel comble cette lacune et nous fait connaître le jour spécial sous lequel le pieux auteur envisage cet exercice.

Nous avons déjà fait observer2 que le P. Eudes ne prescrit nulle part la pratique de \ examen particulier? entendu au sens des Exercices de saint Ignace. Pour le fondateur de la Compagnie de Jésus, ,cette examen est une lutte corps à corps avec un défaut et suivant une méthode très assujétissante. L'instituteur de la Congrégation de Jésus et Marie ne jugea pas à propos d'y astreindre ses prêtres. Comptant plus sur la grâce divine que sur le travail personnel pour arriver à la sainteté 3, il adopta, en

'Cf. Œuvres de Bertille, Ed. Migne, col. 1630 sq. 2 Royaume de Jésus, Introd. OEuvres, t. i, p. 26. » lbid. p. 25.

INTRODUCTIQN 251

les perfectionnant, les trois examens donnés par les PP. de Bérulle et de Condren à l'Oratoire ', dont le but est de combattre les obstacles à la grâce, de faciliter son action sur nous, et d'acquérir les ver! us propres à nous unir à Jésus-Christ et à le faire vivre et régner dans notre cœur.

Ces examens se font en trois temps différents : le matin, le midi et le soir.

L'examen du matin et celui du soir sont des examens généraux et ils ont le même objet : les défauts qui mettent obstacle à la vie de Jésus en nous, et les fautes auxquelles on est le plus exposé, avec les résolutions que l'on a dû prendre dans l'oraison. A ce sujet ordinaire d'examen, notre Vénérable ajouta les quatre vertus principales du Sacré Cœur de Jésus : l'humilité, l'obéissance, la charité et la mansuétude. Il nous donne la raison de ce choix dans l'antienne que récite chaque jour le Supérieur, après la Salutation à saint Joseph : Christus Jésus, niitis et humilis Corde, propternimiam charitatem snam qua dilexil nos, humiliavit semetiipsum, factus obediens usque ad WioHem cruels : Itaque omnia nostra in humihtate, et ohedientia, et charitate, et mansuetudine fiant-. Ces quatre vertus sont le contrepied de l'esprit du monde et de Satan, du mauvais esprit par conséquent, et rien n'est plus propre à établir en nous l'esprit de Jésus et à nous rendre selon son Cœur.

1° L'e/ame/t du matin est un examen de prévoyance pour la journée, et qui se fait à la fin de l'oraison dont il est une des conclusions naturelles. Il con-

1 Cf. Œuvres de Bérulle, éd. Migne, col. 1643-1645 ; Cloyseault, Généralats du l\ de Bérulle et du P. de Condren, édition JnçoM, pp. 217, 28.r;, 293.

' Manuel. 1" pari, g (i.

~i:'rl MANUEL l>E PRIÈRES

siste à se mettre en garde contre ses défauts, et contre les dangers de pécher qui peuvent se présenter : pais à prévoir autant que possible les occasions que Ton rencontrera de pratiquer les quatre vertus indiquées. On doit ensuite « prendre la résolution •d'éviter les premiers et d'embrasser les secondes, et demander -grâce à Dieu pour cela ». Les prières latines qui suivent dans le Manuel, et qui se rattachent surtout à l'examen de prévoyance pour bien passer la journée, sont très remarquables à ce point de vue '. On s'y donne d'abord à l'esprit de Jésus, en le priant de nous posséder tellement que son action divine prévienne toujours en nous notre mouvement propre. Puis l'on se met sous la protection de la très sainte Vierge, en demandant à Dieu la grâce de le servir avec humilité d'esprit et pureté de corps, à l'exemple de cette divine Mère. On sollicite ensuite pour soi et pour tout le clergé le véritable esprit apostolique, afin de bien remplir ses fonctions sacerdotales. En lin. après avoir réclamé le secours des saints Anges gardiens et fait la profession d'humilité, on demande la bénédiction de Xotre-Seigneur et de la très sainte Vierge.

2° A \\examen du soir, le Yen. P. Eudes, suivant en cela l'exemple des PP. de Bérulle et de Condren, veut que nous commencions par adorer Notre-Seigneur en qualité de Juge souverain, nous soumettant à la puissance qu'il a de nous juger, le suppliant de nous rendre participants de sa divine lumière pour connaître nos péchés, et de nous armer de sa divine justice pour les détester et en faire pénitence.

Il nous fait examiner ensuite les fautes que nous avons commises durant la journée, en pensées, pa-

1 Manuel, part. I" '. \ 2.

pôles et actions, notant spécialement celles qui se rattachent à nos défauts, celles qui ont violé les résolutions prises le malin à l'oraison, et celles qui sont opposées aux quatre vérins d'humilité, d'obéissance, de charité et de mansuétude.

On demande ensuite la contrition, et après s'être donné à Notre-Seigneur pour entrer dans son esprit de pénitence, on s'efforce de détester ses péchés avec lui, et l'on prend la résolution de ne les plus commettre, suppliant la sainte Vierge et tous les Saints d'en demander pardon à Dieu pour nous et de nous obtenir la grâce d'une vraie conversion.

L'antienne Peccavimus1 et l'oraison Respice qui terminent cet examen constituent une belle formule de contrition faite par toute une communauté, et le tout porte bien le cachet de la forte piété du V. P. Eudes.

.'»" Dans l'examen qui se fait avant midi, le Cardinal de Bérulle et le P. de Gondren considéraient Notre-Seignenren qualité de Chef, et se demandaient comment ils 'avaient été fidèles à sa direction dans la pratique des vertus et des devoirs auxquels ils étaient obligés à titre de chrétiens, de prêtres et de membres de l'Oratoire. Pour circonscrire le sujet, M. de Bérulle conseillait de s'arrêter particulièrement, chaque semaine, à une vertu spéciale .de Notre-Seigneur, adorant ce divin Maître dans 1

, pratique de cette vertu, se donnant à lui pour l'acquérir, et renonçant aux tentations qui pourraient y mettre obstacle'2.

Le V. P. Eudes n?a fait que compléter et préciser cette pratique de ses maîtres. Pour lui aussi l'objet

Manuel, part. 1, § VU.

- VA. Cloyseàult, Généralali du Gard. de Bérulle c/ du V. de Condren, p. 285; Bérulle, Règlement de l'Oral., Migne, col. 1644.

254 MANUEL DE l'HIKRES

de cet examen particulier ce sont les devoirs et les vertus auxquels nous oblige notre triple vocation, et dont la pratique fera vivre et régner Jésus dans nos cœurs. Mais, pour ne rien laissera l'arbitraire, il les a rattachés à différents sujets sur lesquels il veut que l'on fasse chaque jour, à cette heure, une courte méditation en forme d'examen. Et ces petites méditations, il les a formulées dans le Manuel, de façon à nous rappeler successivement, dans le cours de chaque mois, nos principaux devoirs et les obligations qui résultent pour nous de nos relations avec Dieu, avec Xotre-Seigneur, avec la sainte Vierge et les Saints qui sont nos patrons et nos modèles.

Tous les jours de \a.pretnière semaine, cet examen se fait « sur les vertus particulières que l'on doit pratiquer durant l'année et durant le mois, et aussi sur les mystères et les Saints que l'on doit honorer » en vertu de billets que l'on a tirés, l'un au commencement de l'année ecclésiastique1, l'autre au dernier jour du mois précédent2, pratique approuvée par l'église et qui est en usage dans un grand nombre de communautés et d'associations ou confréries. C'est pour empêcher cette pratique de rester vaine, que le P. Eudes oblige ainsi à s'en occuper toute une semaine chaque mois.

A partir de cette première semaine, le sujet de l'exercice varie tous les jours.

Pendant la seconde semaine du mois, il se fait sur les attributs divins et sur les devoirs qui en découlent pour nous :

1. Sur la très sainte Trinité que nous devons glorifier en toutes choses;

Page 1