PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XXX
point qu'il n'y ait un grand nombre de prêtres et de personnes religieuses dans l'enfer ' ; et je suis persuadé qu'il n'y a point de damnation si effroyable comme celle des prêtres, des religieux et religieuses damnés. Car le péché, et les supplices qui lui sont préparés, sont mesurés sur la quantité et la qualité des grâces que l'on a reçues de Dieu. C'est pourquoi, comme les grâces qu'il nous a faites surpassent infiniment celles qu'il a communiquées aux laïques et aux séculiers, nos péchés aussi sont imcomparablement plus énormes, et seront punis beaucoup plus sévèrement.
Aussi, ai-je lu dans la vie d'une sainte Carmélite, l'une des premières filles de sainte Thérèse, que Dieu lui ayant un jour fait voir les abîmes infernaux ouverts, elle y vit un nombre innombrable d'âmes malheureuses, qui souffraient des peines inconcevables en diverses manières ; mais entre autres, elle y vit un religieux et une religieuse d'un même Ordre, et de l'un des plus saints et des plus austères Ordres de l'Église, qui étaient au plus profond de l'enfer, dans des supplices effroyables.
Mais il n'y a point de tourments semblables à ceux qui y sont préparés pour celles qui ont la charge et la conduite des autres, si elles n'ont un grand soin de maintenir la régularité et le bon ordre, et de conserver l'esprit de vertu et de piété qui doit être dans une sainte communauté. Oh ! que la mort doit être formidable à celles-ci ! Oh ! que le compte que la divine Justice leur demandera sera rigoureux ! Oh ! que leur jugement sera terrible! Car il faut qu'elles rendent compte et qu'elles portent la punition, non pas seulement de leurs péchés, mais de tous les dérèglements qui seront arrivés et qui arriveront dans leurs monastères, par leur mauvais
1. Du temps du P. Eudes, bien des désordres s'étaient introduits dans le clergé et dans les Ordres religieux. Ce qu'il dit ici doit s'cndMidre des prêtres et des religieux de cette époque.
.'{06 l'enfance admirable
exemple ou par leur négligence, non seulement durant leur vie, mais encore après leur mort.
Pourquoi est-ce que je dis toutes ces choses tant aux supérieures qu'aux inférieures? Est-ce pour les jeter dans le découragement et dans le^désespoir? Non, non, mes très chères Sœurs, ce n'est pas mon intention; mais c'est pour exciter celles d'entre vous qui vivent lâchement et négligemment dans la sainte religion, à opérer leur salut pour le moins avec crainte et tremblement. J aimerais beaucoup mieux néanmoins, et il leur serait incomparablement plus facile et plus avantageux qu'elles voulussent vivre dans la maison de leur très bon Père et très aimable Époux, plutôt en épouses qu'en servantes et esclaves, c'est-à-dire, qu'elles voulussent le servir et honorer, garder exactement leurs vœux et leurs règles, et satisfaire fidèlement à tous leurs devoirs et obligations, plutôt avec amour et avec désir de lui plaire qu'avec crainte des rigueurs de sa justice.
Pour cet eflet, ayez toujours devant les yeux, mes très chères Sœurs, le beau miroir que Dieu vous a donné en la personne de votre divine Mère. Regardez l'exemple admirable de sa vie et de ses vertus, spécialement du saint usage qu'elle a fait de son temps. Entrez dans le dessein d'employer désormais tout le vôtre à parler à Dieu dans l'oraison ; à entendre parler Dieu par ses inspirations, par la voix des prédicateurs et par la lecture des livres de piété ; à vous entretenir de Dieu avec le prochain ; à suivre en toutes choses son adorable volonté, qui vous est déclarée par ses commandements et ceux de son Église, par vos règles et par la voix de vos supérieurs et supérieures ; à travailler pour Dieu, et à faire tout ce que vous faites pour lui plaire ; à renoncer à vous-même et à touest choses, pour l'amour de celui qui s'est dépouillé de tout pour l'amour de vous ; à donner tout à celui qui vous a tout donné ; à souffrir tout pour l'amour de celui dont toute la vie n'a été qu'une conti-
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nuelle souffrance pour l'amour de vous ; et enfin à mourir pour lui, si l'occasion s'en présentait.
Par ce moyen, le Roi du ciel vous regardera et vous aimera comme ses très chères épouses, et sa divine Mère comme ses bien-aimées filles. Vous serez selon le Cœur de Jésus et de Marie, et même vous serez le cœur du Fils et de la Mère : ils vous aimeront comme leur Cœur, ils vous chériront et protégeront comme la prunelle de leurs veux.