XVIII. — Pour toutes les autres actions
Vous pouvez, en toute autre sorte d'actions, suivre la manière qui vous est marquée pour les précédentes. Car il ne se fait presque aucune action ni exercice de vertu, en la vie humaine et chrétienne, que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'en ait fait quelqu'une semblable, pendant qu'il était en la terre ; et si nous désirons faire nos actions saintement, il faut les lui offrir en l'honneur et union des siennes.
Je vous ai proposé ces petites pratiques, pour vous montrer au doigt le chemin qu'il faut tenir pour marcher toujours devant Dieu et pour vivre dans l'esprit de Jésus. Ce même esprit vous en enseignera plusieurs autres, si vous avez soin de vous donner à lui au commencement de vos actions. Car je vous prie de bien remarquer que la pratique des pratiques, le secret des secrets, la dévotion des dévotions, c'est de n'avoir point d'attache à aucune pratique ou exercice particulier de dévotion ; mais avoir un grand soin, dans tout vos exercices et actions, de vous donner au saint Esprit de Jésus, et de vous y donner avec humilité, confiance et détachement de toutes choses, afin que, vous trouvant sans attache à votre propre esprit, et à vos propres dévotions et dispositions, il ait plein pouvoir et liberté d'agir en vous selon ses désirs, de mettre en vous telles dispositions et tels sentiments de dévotion qu'il voudra, et de vous conduire par les voies qu'il lui plaira. Et après vous être ainsi donné à lui, vous rendre fidèle à recevoir les bons sentiments et dispositions qu'il mettra en vous, et à suivre son mouvement, son attrait et sa conduite. S'il vous inspire de vous servir des exercices précédents et des autres qui seront mis ci-après, et que vous y trouviez grâce et bénédiction, à la bonne heure, servez-vous-en. S'il vous attire à quelques autres plus excellents, ou dans
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lesquels vous trouviez plus de grâce et d'onction , suivez son attrait avec simplicité et humilité.
XIX. — Que cette pratique est le vrai moyen d'être toujours en la présence de Dieu, et qu'elle est douce et facile.
Par le moyen des susdites pratiques, et par les fréquentes élévations de votre esprit et de votre cœur vers Dieu, toute votre vie appartiendra à Jésus, toutes vos actions le glorifieront, vous marcherez toujours devant lui, et serez toujours en sa présence ; car c'est ici le vrai et le plus facile moyen d'être toujours en la présence de Dieu et de vivre dans un continuel exercice d'amour vers lui.
Je sais bien que celui qui est en la grâce de Dieu et qui lui offre au matin tout ce qu'il fera durant le jour, encore que durant ce jour il ne pense point à Dieu, néanmoins toutes ses actions (j'entends celles qui de soi ne sont pas mauvaises) glorifient Dieu. Mais Notre- Seigneur Jésus ayant offert à son Père pour nous toutes les actions qu'il a faites en la terre, et n'étant pas un seul moment sans penser à nous et sans nous aimer, il faudrait avoir bien peu de reconnaissance et d'amour vers lui, pour ne penser à lui qu'une fois ou deux par jour. Certes si nous aimons véritablement ce très aimable Sauveur, nous devons mettre tout notre contentement à penser â lui, et à élever souvent notre esprit et notre cœur vers lui. Ce qui peut se faire sans aucune peine ni bandement d'esprit, mais très facilement et très doucement. Car, avec sa grâce qui ne manque jamais de son calé, et avec un peu de soin et de fidélité de notre part, on contracte une telle habitude dans cette sainte pratique, que cela passe quasi en une autre nature.
Pour preuve de cela, je vous dirai avec vérité que je
connais un ecclésiastique, dont le nom soit écrit au livre de vie, qui, par l'usage fréquent de cet exercice, en est venu à ce point qu'il lui est facile, même en prenant sa réfection, de faire actuellement presque autant d'actes d'amour vers Jésus, comme il met de morceaux en sa bouche ; ce qu'il fait non seulement sans bandement d'esprit et sans aucune peine ni incommodité de sa santé, mais même avec une telle facilité et douceur, que cela ne l'empêche point de parler et de se récréer honnêtement et par charité avec le prochain, lorsqu'il est en compagnie et que l'occasion s'en présente1. Ce que je ne dis pas afin que vous fassiez de même, car on crierait tout aussitôt que je demanderais des choses trop difficiles ; mais afin que vous sachiez combien une sainte habitude a de pouvoir, et comme le monde a grand tort, qui s'imagine mille difficultés et amertumes là où il n'y a que toutes sortes de douceurs et de délices.
XX. — Que nous pouvons et devons faire un saint usage, pour la gloire de Dieu, des actions et souffrances d'autrui.
Non seulement nous pouvons et devons faire un saint usage de tout ce qui se passe en nous, pour la gloire de Notre-Seigneur, mais même de tout ce qui s'est jamais passé, de tout ce qui se passe et de tout ce qui se passera jamais dans le monde. Nous le pouvons, parce qu'il est en notre pouvoir de faire usage des choses qui sont nôtres. Or saint Paul nous assure, comme il a été dit, que toutes choses sans aucune exception, passées,
1 Quand ils ont à révéler quelque.* faits qui peuvent tourner à leur honneur, les saints prennent souvent la précaution d'employer la troisième personne au lieu de la première. C'est ici le cas. Il est évident que l'ecclésiastique en question n'est autre que le Vénérable lui-même, comme le dit positivement le P. Hérambourg, Vertus du P. Eudes, p. 55.
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présentes et à venir sont à nous1. Nous le devons, parce que nous devons employer et faire usage de tout ce qui -est nôtre pour la gloire de celui qui nous a tout donné.
C'est pourquoi, lorsque nous faisons quelque action, l'amour et le zèle que nous devons avoir pour la gloire de Notre-Seigneur nous doit porter non seulement à lui offrir cette action, mais aussi à y joindre toutes les autres actions semblables à celle que nous faisons, qui ont été, sont et seront faites en tout le monde, pour les offrir et consacrer à sa gloire, avec la nôtre, comme chose qui nous appartient.
Par exemple, lorsque vous travaillez, pensez combien il y a eu, combien il y a et combien il y aura de personnes au monde, qui ont fait, font et feront le même travail que vous faites, sans l'offrir à Dieu ; joignez tous ces travaux avec le vôtre, et les offrez à Jésus comme chose vôtre, en l'honneur de ses travaux. Faites tout de même, quand il vous arrive quelque peine ou affliction, soit de corps ou d'esprit, ou quand vous faites quelque autre action.
C'est ainsi qu'il faut faire un saint usage de toutes choses pour la gloire de Dieu. C'est ainsi qu'il faut continuer et exprimer en nous le très grand zèle que Jésus <i eu pour la gloire de son Père, se servant de toutes choses pour le glorifier. Car, lorsqu'il était en la terre et qvi'il faisait quelque action, comme il avait un zèle très grand pour la gloire de son Père, et comme toutes les actions qui ont été, sont et seront faites dans le monde lui étaient aussi présentes que celles qu'il faisait, et qu'il les regardait comme chose sienne, son Père lui ayant tout donné, il les référait sans doute et les offrait et consacrait avec les siennes à la gloire de son Père, suppléant par ce moyen au défaut des hommes, et employant tout ce que son Père lui avait donné à le glori-
• « Omnia vestra sunt. » I Cor., III, 22.
lier. Et ce que j'ai dit des actions se peut dire aussi des afflictions et souffrances, le Fils de Dieu n'ayant rien laissé au monde de quoi il n'ait fait un divin usage pour là gloire de son Père. Entrons dans ses sentiments et dispositions, unissons-nous avec lui dans le saint emploi qu'il a fait de toutes choses pour honorer son Père, et ne laissons rien passer, soit de bien, soit de mal, en nous ou en autrui, que nous ne prenions occasion de là d'élever notre cœur vers Jésus, et d'employer ce qui se passe à sa gloire, comme lui-même fait coopérer toutes choses à notre bien et emploie tout à notre avantage.