‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 23 sur 252 · I. — IMPORTANCE DU « ROYAUME DE JÉSUS · texte numérisé non relu

I. — IMPORTANCE DU « ROYAUME DE JÉSUS

Le V. P. Eudes nous indique lui-même, dans la Préface de son livre, les circonstances qui le décidèrent à l'écrire. Il avait publié en 1636 un opuscule intitulé : Exercices de piété. Cet ouvrage, destiné au commun des fidèles, avait été bien accueilli du public, mais il ne répondait pas aux besoins des âmes

pieuses qui poursuivent la perfection évangéliquc dans les communautés ou dan6 le monde. Désireux d'être utile à cette portion choisie du troupeau de Jésus-Christ, le pieux auteur reprit son travail, le refondit complètement et en fit un ouvrage nouveau qui parut en 1637, sous ce titre : La Vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes. Quand il parle de son livre, le P. Eudes l'appelle d'ordinaire le Royaume de Jésus, et c'est sous ce titre abrégé qu'on le désigne habituellement.

Au XVIIe siècle, il était le mode de dédier à quelque personnage en vue les ouvrages qu'on livrait au public. Le V. P. Eudes, après avoir fait hommage de son livre à Jésus et à Marie, le dédia à Mmc de Budos, abbesse de Sainte-Trinité de Caen1, dont il était le directeur et l'ami, et à ses religieuses dont plusieurs s'étaient aussi placées sous sa conduite. Le Royaume de Jésus dut être d'autant plus goûté des Bénédictines de Sainte-Trinité qu'elles y retrouvaient, avec les enseignements de leur pieux directeur, l'esprit et parfois même les paroles de sainte Gertrude et de sainte Mechtilde, deux des plus pures gloires de leur ordre.

Dans Y élévation à Jésus placée entête de l'ouvrage.

1 Laurence de Budos, fille de Jacques de Budos, vicomte des Portes, etde Catherine de Clermont-Montoison, naquit en 1585. Elle était sœur d Antoine-Hercule de Budos, vice-amiral de France, de Balthazar de Budos, cvèque d'Agde, etc. Nommée abbesse de Sainte- Trinité en 1598, Laurence de Budos trouva son abbaye dans le plus triste état, mais 'lie réussit, par sa douceur, sa patience et sa vie exemplaire, à y faire refleurir la piété et les vertus chrétiennes. Elle mourut saintement le 23 juin 1650, assistée par M. Jourdan, eudiste. 11 nous reste une longue lettre du P. Eudes à Mme de Budos, qui a été publiée par M. Lecointe à la fin du premier volume de sa Vie du P. Eudes. Elle fut écrite en 1629, à l'occasion de la mort d'Antoine de Budos, tué au siège de Privas. On trouve d'autres lettres ou fragments de lettres du Vénérable à M"" de Budos dans llérambourg, Vertus du P. Eudes, p. 530, .Martinc- Lecointe, Vie du P. Eudes, 1, p. 68, etc.

le P. Eudes présente aussi son livre à toutes les âmes qui veulent suivre Jésus-Christ, spécialement à celles dont il avait la charge : « Je veux dédier et donner ce petit livre, dit-il, à toutes les âmes qui désirent vous aimer, [ô bon Jésus], et spécialement à celles dont vous voulez que j aie quelque soin particulier devant vous. » Le Royaume de Jésus s'adresse donc tout particulièrement aux enfants du V. P. Eudes. S'ils veulent se remplir de l'esprit et de la piété de leur Père, c'est à ce livre surtout qu'ils doivent recourir. Le Vénérable y a condensé avec une lumineuse précision ses idées sur la vie chrétienne. sa nature, ses fondements et son complet épanouissement dans la pratique des vertus. Aucun autre de ses ouvrages ne présente les mômes avantages. Dans tous, il est vrai, on retrouve sa doctrine spirituelle ; mais elle est éparse dans le Cœur admirable ; les Regulse Domini Jesu n'en donnent qu'une idée sommaire qui a besoin d'être expliquée ; le Contrat de l'homme avec Dieu n'en indique que les principes essentiels. Seul, le Royaume de Jésus nous présente l'exposé complet et méthodique de la doctrine du P. Eudes, et nous apprend à la réduire en pratique dans les détails de la vie.

Il est vrai que, dans ce livre, œuvre de sa jeunesse, le Vénérable ne traite pas delà dévotion auxSacrés Cœurs de Jésus et de Marie, qui plus tard lui devint si chère. Mais les ouvrages spéciaux qu'il a composés sur cette matière comblent cette lacune. Et puis, comme on l'a remarqué1, la théorie de la dévotion aux Sacrés Cœurs est déjà en germedansle Royaume de Jésus, et quant aux actes qui en constituent la

1 Le Doré, Les Sacrés Cœurs et le V. ./. Eudes, 1, eh. ;f : II, ch. !)-!(; : Dauphin, Les Sacrés Cœurs de Jésus cl de Marie, -2" p., ili. (i : Granger, Les Arc/tires de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus cl au saint Cœur de Marie, 11, p. ."ûii et passiai.

pratique, on les y rencontre à chaque instant. C'est pourquoi le P. Eudes ne jugea pas à propos de refondre, ni même de retoucher son ouvrage dans les nombreuses éditions qu'il en fit. Sauf de légères additions étrangères à la dévotion aux Sacrés Cœurs, il le laissa toujours tel qu'il était sorti de sa plume en 1637.

Au reste, de tous les livres composés par lui, c'est le Royaume de Jésus que le P. Eudes lui-même jugeait le plus propre à inculquer à ses enfants l'esr prit et la piété qu'il voulait leur infuser. 11 entendait

?[u'on s'en servît, à la Probation, de préférence à out autre, pour la formation des novices de sa Congrégation. Témoin la belle lettre qu'il écrivit en 1651 à M. Mannoury, directeur de la Probation, au sujet d'un postulant qu'il lui envoyait : « Vous aurez soin, lui dit-il, de le former dans l'esprit de Notre-Seigneur... ainsi qu'il est déclaré dans le Royaume de Jésus , dont vous devez recommander beaucoup la lecture et la pratique à ceux que vous avez à diriger '. » Souvent d'ailleurs nos Constitutions et notre Manuel nous renvoient au Royaume de Jésus. C'est là, par exemple, que nous devons prendre YExercice du Baptême et YExercice de la préparation à la mort que nous avons à faire chaque année, et il serait aisé d'y retrouver littéralement ou à peu près la plupart des actes dont se composent nos exercices quotidiens.

Le P. Eudes recommandait également l'usage du Royaume de Jésus aux Religieuses de Notre-Dame de Charité. « Quand quelqu'une de nos Sœurs est en grand danger, écrivait-il un jour à la Mère Patin, il est bon que quelques-unes des autres partagent entre elles les exercices de la préparation à la mort

1 Gostil, Annales de la Congrégation de Jésus et Marie, 1, p. 259;. Martine, Vie du P. Eudes, I, p. 341.

•qui sont en la VIIe partie «lu Royaume de Jésus* . »

Quant au V. P. Eudes lui-même, on peut dire que le Royaume de Jésus fut la règle constante de sa vie. «0 bon Jésus, dit-il dans ['Elévation qui ouvre son livre, je vous offre tous ces actes et exercices, avec intention et désir de les faire continuellement et actuellement de cœur et d'esprit, comme je les fais incessamment par écrit et par ce livre, sur lequel ils demeureront toujours imprimés... Regardez et recevez, en vertu de l'intention présente que j'en ai par votre grâce, tous ces actes et exercices, comme si je les pratiquais continuellement par une actuelle application d'esprit et de cœur. »

Dans son Testament, il lègue son crucifix à son successeur, « le priant de faire, tous les soirs et tous les matins, les actes qui sont marqués dans le Royaume de Jésus au regard du Crucifix ». Ce qui donne à penser qu'il les faisait lui-même matin et soir, comme l'affirme d'ailleurs le P. Hérambourg2.

« Dans sa retraite ordinaire, dit le P. Ory3, il se livrait tous les ans, pendant dix jours, aux pratiques pieuses prescrites dans La Vie et le Royaume de Jésus pour se disposer au grand et terrible passage [du temps à l'éternité].

Au reste, dans le livre où le P. Hérambourgnous a retracé avec tant d'onction les vertus du Vénérable, on ne trouve guère autre chose que la mise en œuvre des enseignements et des pratiques du Royaume de Jésus. C'est donc ce petit livre qui a conduit notre V. Instituteur à ces admirables vertus dont l'héroïcité vient d'être proclamée par le Souverain Pontife; ou plutôt, le Royaume de Jésus est le retlet de sa piété et de ses ver-

1 Ory, Les Origines de Notre-Dame de Charité, p. 130. s Testament du Père Eudes, .art. 15. Hérambourg, Ver/us du J». Eudes, p. 107.

•! Les Origines de Notre-Dame de Charité, p. 180.

tus, et, comme on la dit1, le « miroir de sa sainteté ».

Aussi ce livre a-t-il toujours été tenu en très haute estime par les enfants du P. Eudes. Le P. Hérambourg2 l'appelle « un écoulement du Ciel ». « Il est tout plein d'une exquise piété, écrit le P. Martine', et fait sentir à ceux qui le lisent le feu du divin amour dont était embrasé son auteur » Beaucoup d'Eudistes et de Religieuses de Notre-Dame de Charité en ont fait leur manuel préféré, et sont parvenus à une haute sainteté en s'y conformant dans leur vie de chaque jour.

En dehors même des Congrégations fondées par le P. Eudes, le Royaume de Jésus a toujours été très estimé. Le Bénédictin Mathieu de la Dangie pensait que « les plus saints et plus vertueux y peuvent acquérir de très grandes lumières et y rencontrer un ample sujet de progrès à laperfection* ». S'il en faut croire les PP. CostiP et Le Beurier6, une desplus célèbres communautés de France décida de ne point recevoir de pensionnaire qui ne l'apportât avec soi. Le théologien qui réédita ce livre à Rennes en 18(i9, affirme dans son Avant-Propos, que plusieurs communautés et séminaires l'adoptèrent comme manuel. Il dut être en effet très répandu dans les séminaires dirigés par les Eudistes avant la Révolution de 1789, et l'on peut croire qu'on en fit souvent usage dans les nombreuses communautés de Bénédictines, de Carmélites et d'Ursulines, où se fit sentir l'influence du Vénérable.

A notre époque, le cardinal Mermillod appréciait tellement le Royaume deJésus^ qu'il songea, parait-il. à en donner une nouvelle édition, et il est proba-

1 Édition de Rennes, 18(59. Avant -propos.

* Cité par Martine-Lecointe, Vie du /'. Eudes, 1. p. 72. 3 Vie du P. Eudes, I, p. "Ï2.

* Approbation du Royaume de Jésus.

s Annales de la Congrégation île Jésus et Marie. I, p. 644. 6 Cité par le li. P. Le Dore, Les Sacrés-Cœurs, I. p. 33.

INTRODUCTION \i

ble que-, s'il avait réalisé ce dessein, il aurait rendu à ce beau livre, en le rajeunissant un peu, sa popularité d'autrefois.

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