‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 37 sur 325 · SCÈNE X VAUTRIN, RAOUL · texte numérisé non relu

SCÈNE X VAUTRIN, RAOUL

Vautrin rentre vers la fin du monologue; Raoul, qui est sur le devant de la scène,

ne le voit pas.

RAOUL

Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire! le suis perdu : Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s'eiplique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n est pas, après tout, la Providence. (Vautrin paraît avec une

perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d'un agent de change.) Oh ! je Connaissais l'amOUr ;

mais je ne savais pas encore ce que c'était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m'être vengé de ces deux Montsorel!

VAUTRIN

Il souffre. — Raoul, qu'as-tu, mon enfant?

RAOUL

Eh! je n'ai rien, laissez-moi.

VAUTRIN

Tu me rebutes encore ? tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami... A quoi pensais-tu là?

THÉÂTRE

RAOUL

A rien.

VAUTRIN

A rien ? Ah çà ! monsieur, croyez-vous que celui qui vous a ei seigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valei doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette eu rasse d'orgueil ? Dissimulez avec les autres ; mais, avec moi, c'e plus qu'une faute ; en amitié, les fautes sont des crimes.

Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie 4 l'Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position, tu appelles cela dissimuler.

VAUTRIN

Tu n'es encore qu'un pauvre diplomate, tu seras grand quan tu m'auras trompj. Raoul, tu as commis la faute contre laquell je t'avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendr les femmes pour ce qu'elles sont, des êtres sans conséquence enfin s'en servir et non les servir, est devenu un berger de M. c Florian; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah! li jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles, avant d'e reconnaître le creux.

RAOUL

Un sermon ?

VAUTRIN

Comment ! moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai me tré à tirer l'épée, qui t'ai appris à ne pas redouter l'ouvrier le pi fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour corps, moi qui t'ai voulu mettre au-dessus de tous les homm* enfin moi qui t'ai sacré roi, tu me prends pour une ganacta Allons, un peu plus de franchise.

RAOUL

Voulez-vous savoir ce que je pensais?... Mais non, ce serait • cuser mon bienfaiteur.

VAUTRIN

Toa bienfaiteur! tu m'insultes. T'ai-je offert mon sang, ma v suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance? Pour t'exploita

VAUTRIN

suis-je an usurier? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur, comme on attache au boulet au pied des... suffit ! ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide ! Je t'ai prié de m' adopter pour ton père, mon cœur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance ; tu peux me dire toutes tes pensées, môme les mauvaises. Parle, je comprends tout, même une lâcheté.

RAOUL

Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là !

VAUTRIN

C'est possible.

RAOUL

Je vais tout te dire.

VAUTRIN

Eh bien, mon enfant, asseyons-nous.

RAOUL

Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir. *

VAUTRIN

Où? quand? Sang d'un homme! qui t'a blessé? qui t'a manqué? Dis le lieu, nomme les gens... la colère de Vautrin passera par là!

RAOUL

Tu ne peux rien.

VAUTRIN

Enfant, il y a deux espèces d'hommes qui peuvent tout.

Et qui sont?

VAUTRIN

Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois; et... tu vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.

RAOUL

Et, comme tu n'es pas roi...

VAUTRIN

Eh bien, je règne en dessous.

RAOUL

Quel affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin?

70 THÉÂTRE

VAUTRIN

N'as-tu pas dit que le diable et Dieu s'étaient cotisés pour m fondre?

RAOUL

Ah! monsieur, vous me glacez.

VAUTRIN

Rassieds-toi! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t'étonner d rien, sous peine d'être un homme ordinaire.

RAOUL

Suis-je entre les mains d'un démon ou d'un ange? Tu m'instrui sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi; tu m'éclaire sans m' éblouir; tu me donnes l'expérience des vieillards, et tu n m'ôtes aucune des grâces de la jeunesse ; mais tu n'as pas impi nément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma persp cacité. Dis-moi d'où vient ta fortune? a-t-elle des sources hon( rables? pourquoi me défends-tu d'avouer les malheurs de mo enfance? pourquoi m' avoir imposé le nom du village où tu m'* trouvé? pourquoi m'empêcher de chercher mon père ou ma mère Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges? On s'intéresse l'orphelin, maison repousse l'imposteur! Je mène un train qui m fait l'égal d'un fils de duc et pair, tu me donnes une grande édi cation et pas d'état, tu me lances dans l'empyrée du monde, < l'on m'y crache au visage qu'il n'y a plus de Frescas. On m' demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à 1 fois un grand seigneur et un paria*, je dois* dévorer- des affront qui me poussent à déchirer vivants des marquis et des ducs : j'î la rage dans l'âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai! Veux-t qu'on m'insulte encore? Plus de secrets pour moi : Prométhé infernal, achève ton œuvre, ou brise-la.

VAUTRIN

Eh ! qui resterait froid devant la générosité de cette belle jei nesse? Comme son courage s'allume! Allez, tous les sentimentî au grand galop ! — Oh ! tu es l'enfant d'une noble race. Eh biei Raoul, voilà ce que j'appelle des raisons.

RAOUL

Ah!

VAUTRIN

VAUTRIN

Ta oae demandes des comptes de tutelle? les voici.

RAOUL

Mais en ai-je le droit? sans toi, vivrais-je?

Tais— toi. Tu n'avais rien, je t'ai fait riche. Tu ne savais rien, je t'ai donné une belle éducation. Oh! je ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... tous les pères donnent la vie à leurs enfants; moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de ta mélancolie? n'y a-t-il pas là... dans ce coffret... (u montre un coffret.) certain portrait et certaines lettres cachées, et que nous lisons avec des... Ah!...

RAOUL

Vous avez...

VAUTRIN

Oui,, j'ai... Tu es donc touché à fond?

RAOUL

A fond.

VAUTRIN

Iial>écile ! L'amouF vit de tromperie, et l'amitié de confiance. — Enfla , sois heureux à ta manière.

, RAOUL

! le puis-je? Je me ferai soldat, et... partout où grondera le canon , je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.

VAUTRIN

HeinL.. de quoi? qu'est-ce que cet enfantillage?

RAOUL

Tu t'es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n'est pas la peine de te le dire.

VAUTRIN

te te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse d'Arjos, fille d'un duc banni par le roi Ferdinand, une Aad^louse qui t'aime et qui me plaît, non comme femme, mais con*toe.un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une <j0t bieQ tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante connue une corvette noire à voiles blanches, apportant les galions d'Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies

THÉÂTRE

de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie : je t'approuve; tu as tort de l'aimer, l'amour te fera faire mille sottises... mais je suis là.

RAOUL

Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.

VAUTRIN

Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.

RAOUL

Oui, car il est impossible à l'enfant jeté dans le ménage d'un pêcheur d'Alghero de devenir prince d'Arjos, et perdre Inès, c'est mourir de douleur.

VAUTRIN

Douze cent mille livres de rente, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.

RAOUL

Si tu m'aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir?

VAUTRIN

Et d'où vient donc ton désespoir?

Le duc et le marquis m'ont tout à l'heure insulté chez eux, devant elle, et j'ai vu s'éteindre toutes mes espérances... On m'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval. J'ignore encore pourquoi la duchesse de Montsorel m'a fait venir. Depuis deux jours, elle me témoigne un intérêt que je ne puis m'expliquer.

VAUTRIN

Et qu'allais-tu donc faire chez ton rival ?

RAOUL

Mais tu sais donc tout ?

VAUTRIN

Et bien d'autres choses! Enfin, tu veux Inès de Christoval? tu peux te passer cette fantaisie.

RAOUL

Si tu te jouais de moi !

VAUTRIN

VAUTRIN

Aaoul, on t*a fermé la porte de l'hôtel de Christoval... tu seras demain le prétendu de la princesse d'Arjos, et les Montsorel seront renvoyés, tout Montsorel qu'ils sont.

RAOUL

Ma douleur vous rend fou.

VAUTRIN

Qui t'a jamais autorisé à douter de ma parole? qui t'a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne? qui paye tes dettes de jeu? qui veille à tes plaisirs? qui t'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de soialiers?

RAOUL

Toi, mon ami, mon père, ma famille!

VAUTRIN

Bien, bien, merci! Oh! tu me récompenses de tous mes sacrifices. Mais, hélas! une fois riche, une fois grand d'Espagne, une fois que tu feras partie de ce monde, tu m'oublieras : en changeant d'air, on change d'idées; tu me mépriseras, et... tu auras raison.

RAOUL

Est-ce un génie sorti des MiLle et une Nuits? Je me demande si j'existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.

VAUTRIN

Eh ! on te la fabrique en ce moment, ta famille ! Le Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.

RAOUL

Tu rallumes toutes mes espérances.

VAUTRIN

Tu veux Inès?

RAOUL

Par tous les moyens possibles.

VAUTRIN

Tu ne recules devant rien? la magie et l'enfer ne t'effrayent pas?

Va pour l'enfer, s'il me donne le paradis.

THÉÂTRE

VAUTRIN

L'enfer ! c'est le monde des bagnes et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis, c'est un bel hôtel, de riches voitures, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid; et, si tu ne m'oublies pas, je te tiens quitte.

RAOUL

Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant — moi le délire.

VAUTRIN, lui frappant sur l'épaule.

Tu es un enfant! (a part.) Ne lui en ai-je pas trop dit? (n sonn«>

RAOUL, à part.

Par moments, ma nature se révolte contre tous ses bienfaits l Quand il met la main sur mon épaule, j'ai la sensation d'un fer chaud; et cependant, il ne m'a jamais fait que du bien ! il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.

VAUTRIN

Que dis-tu là? -

RAOUL

Je dis que je n'accepte rien, si mon honneur...

On en aura soin, de ton honneur! N'est-ce pas moi qui l'ai développé? A-t-ii jamais été compromis?

RAOUL

Tu m'expliqueras...

VAUTRIN

Rien.

RAOUL

Rien?

VAUTRIN

N'as-tu pas dit « par tous les moyens possibles »?... Inès une fois à toi, qu'importe ce que j'aurai fait ou ce que je suis? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le prince d'Arjos. (a Lafouraiiio.) Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître se marie, il va dire adieu à la vie de garçon,

VAUTRIN

ses amis sont invités, allez chercher ses maltresses, s'il lui en reste! Il y a noce pour tout le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.

RAOUL

Son intrépidité m'épouvante; mais il a toujours raison.

VAUTRIN

À table!

TOUS

A table !

N'aie pas le bonheur triste, viens rire une dernière fois dans toute ta liberté; je ne te ferai servir que des vins d'Espagne, c'est gentil.

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