‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 59 sur 325 · SCENE XIII VAUTRIN, LA DUCHESSE DE MONTSOREL · texte numérisé non relu

SCENE XIII VAUTRIN, LA DUCHESSE DE MONTSOREL

VAUTRIN, à part.

11 a ud père, une famille, une mère. Quel désastre ! A qui puis-je maintenant m'intéresser ? qui pourrais- je aimer? Douze ans de paternité, ça ne se refait pas.

LA DUCHESSE, venant à Vautrin.

Eh bien?

VAUTRIN

Eh bien, non, je ne vous rendrai pas votre ûls, madame, je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain. Un Raoul ne se retrouve pas! je ne vis que par lui, moi !

LA DUCHESSE

Mais peut-il vous aimer, vous, un crimin3l que nous pouvons livrer...?

VAUTRIN

A la justice, n'est-ce pa3? Je vous croyais meilleure. Mais vous °e voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble !

LA DUCHESSÊ.

Oh! qu'avez-vous fait de mon pauvre enfant?

VAUTRIN

LTn homme d'honneur.

LA DUCHESSE

Et il vous aime ?

Encore.

LA DUCHESSE

Mais a-t-il dit vrai, ce misérable, en découvrant qui vous êtes *t d'où vous sortez?

VAUTRIN

Oui, madame.

LA DUCHESSE

Et vous avez eu soin de mon fils?

THÉÂTRE

VAUTRIN

Votre fils? notre fils! Ne l'avez-vous pas vu, il est pur co un ange.

LA DUCHESSE

Ah ! quoi que tu aies fait, sois béni ! que le monde te pardo Mon Dieu (Eiie pue le genou sur un fauteuil.) !... la voix d'une mèn aller jusqu'à vous, pardonnez! pardonnez tout à cet hoi (eiio ie regarde.) Mes pleurs laveront ses mains ! Oh ! il se repei (so tournant vers Vautrin.) Vous m'appartenez, je vous changerai ! les hommes se sont trompés, vous n'êtes pas criminel, et, d'aill toutes les mères vous absoudront !

VAUTRIN

Allons, rendons-lui son fils.

Vous aviez encore Y horrible pensée de ne pas le rendre à sa n Mais je l'attends depuis vingt-deux ans.

VAUTRIN

Et moi, depuis dix ans, ne suis-je pas son père? Raoul, c'est mon àme ! Que je souffre, que Ton me couvre de honte est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle.

LA DUCHESSE

Ah ! je suis perdue ! Il l'aime comme une mère.

VAUTRIN

Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce br anneau, pur comme de Por.

LA DUCHESSE

Et... sans souillure?...

VAUTRIN

Ah! nous nous connaissons en vertu, nous autres!... et — sommes difficiles. A moi l'infamie, à lui l'honneur ! Et songez je l'ai trouvé sur la grande route de Toulon à Marseille, à d ans, sans pain, en haillons.

LA DUCHESSE

Nu-pieds, peut-être?

VAUTRLN.

Oui. Mais joli! les cheveux bouclés...

VAUTRIN

LA DUCHESSE

Vous l'avez vu ainsi ?

Pauvre ange! il pleurait. Je l'ai pris avec moi.

éLA DUCHESSE.

Et vous l'avez nourri ?

VAUTRIN

Moi! j'ai volé pour le nourrir !

LA DUCHESSE

Oh ! je l'aurais fait peut-être aussi, moi !

VAUTRIN

Tai fait mieux!

LA DUCHESSE

Oti! Il a donc bien souffert?

VAUTRIN

Jamais! Je lui ai cachi les moyens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile. Ah! je ne lui voulais pas un soupçon... ça l'aurait flétri. Vous le rendez noble avec des parchemins; moi, je l'ai fait noble de cœur.

LA DUCHESSE

Mais c'était mon fils!...

VAUTRIN

Oui, plein de grandeur, de charme, de beaux instincts : il n'y avait qu'à lui montrer le chemin.

LA DUCHESSE, terrant la main de Vautrin.

Oh! que vous devez être grand pour avoir accompli la tâche d'une mère!

Et mieux que vous autres! Vous aimez quelquefois bien mal vos enfants. — Vous me le gâterez ! — Il était d'un courage imprudent, il voulait se faire soldat, et l'empereur l'aurait accepté. Je lui ai montré le monde et les hommes sous leur vrai jour. Aussi va-t-U me renier.

LA DUCHESSE

Mon fils ingrat?

VAUTRIN

N°n, le mien.

THÉÂTRE

BUTEUX, sortant.

J'aurai donc de quoi pour Adèle!

LE DUC

Maintenant, comment savez-vous ces choses?

VAUTRIN, rendant des papiers au duc.

Voici ce que j'ai pris dans votre cabinet.

LE DUC

Ma borrespondance et les lettres de madame au vicomte de geac!

VAUTRIN

Fusillé par les soins de Charles Blondet, à Mortagne, e tobre 1792.

Mais vous savez bien, monsieur le duc...

VAUTRIN

Lui-même m'a donné les papiers que voici, parmi lesquels remarquerez l'acte mortuaire du vicomte, qui prouve que ma et lui nc% se sont pas vus depuis la veille du 10 août, car il a de l'Abbaye en Vendée accompagné de Boulard.

LE DUC

Ainsi Fernand...?

VAUTRIN

L'enfant déporté en Sardaigne est bien votre fils.

LE DUC

Et madame...?

VAUTRIN

Innocente.

LE DUC

Ah! (Tombant dans un fauteuil.) Qtl'ai-je fait?

LA DUCHESSE

Quèlle horrible preuve!... mort. Et l'assassin est là.

VAUTRIN

Monsieur le duc, j'ai été le père de Fernand, et je viens d( ver vos deux fils Pun de l'autre; vous seul êtes l'auteur de tou

LA DUCHESSE

Arrêtez ! je le connais, il souffre en cet instant tout ce qu souffert en vingt ans! De grâce, mon fils?

LE DUC

Comment! Raoul de Frescas?...

VAUTRIN

Fernand de Montsorel va venir, (a saint-charies.) Qu'en dis-tu?

SAINT-CHARLES

Tu es un héros, laisse-moi être ton valet de chambre.

VAUTRIN

Tu as de l'ambition. Et tu me suivras?

SAINT-CHARLES

Partout!

VAUTRIN

Je le verrai bien.

SAINT-CHARLES

Ah ! quel artiste tu trouves et quelle perte le gouvernement va faire!

VAUTRIN

Mlons, va m'attendre au bureau des passe-ports.

Page 1