‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 83 sur 325 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MOINIPODIO, enveloppé dans un manteau, assis sous le balcon du palais Brancadori; QUINOLA se glisse avec des précautions de voleur, et frôle Monipodio.

MONIPODIO.

Qui marche ainsi dans mes souliers?

QUINOLA, déguenillé comme à son entrée au prologue.

kTn gentilhomme qui n'en a plus.

* MONIPODIO.

O** dirait la voix de Lavradi.

QUINOLA

^ordpodio!... Je te croyais... pendu.

MONIPODIO.

Je te croyais roué de coups en Afrique.

QUINOLA

Hélas! on en reçoit partout.

Tu as l'audace de te promener ici !

QUINOLA

^ y restes bien. Moi, j'ai dans ma résille mes lettres de grâce. D attendant un marquisat et une famille, je me nomme Quinola.

THÉÂTRE

MONIPODIO.

A qui donc as-tu volé ta grâce ?

QUINOLA

Au roi.

MONIPODIO.

Tu as vu le roi (n io naire.), et tu sens la misère!...

QUINOLA

Comme un grenier de poëte. Et que fais-tu?

MONIPODIO.

Rien.

QUINOLA

C'est bientôt fait ; si ça te donne des rentes, je me sens < pour ta profession.

MONIPODIO.

J'étais bien incompris, mon ami! Traqué par nos ennei litiques...

Les corrégidors, alcades et alguazils.

MONIPODIO.

Il a fallu prendre un parti.

QUINOLA

Je te devine : de gibier, tu t'es fait chasseur?

MONIPODIO.

Fi donc! je suis toujours moi-même. •Seulement, je m'' avec le vice-roi. Quand un de mes hommes a comblé la me lui dis : « Va-t'en! » et, s'il ne s'en va pas, ah dame! la y Tu comprends... Ce n'est pas trahir.

QUINOLA

C'est prévoir...

MONIPODIO.

Oh! tu reviens de la cour. Et que veux-tu prendre ici?

QUINOLA

Écoute, (a part.) Voilà mon homme, un œil dans Barcelone D'après ce que tu viens de me dire, nous sommes amis ce

MONIPODIO.

Celui qui a mon secret doit être mon ami...

<3u1attends-tu là comme un jaloux? Viens mettre une outre à sec et notre langue au frais dans un cabaret : voici le jour...

MONIPODIO.

rSe vois-tu pas ce palais éclairé par une fête? Don Frégose, mon vicc-roi, soupe et joue chez madame Faustine Brancadori.

QUINOLA

En vénitien, Brancador. Le beau nom! Elle doit être veuve d'un patricien.

MONIPODIO.

% ingt-deux ans, fine comme le musc, gouvernant le gouverneur, «^t- (ceci entre nous) l'ayant déjà diminué de tout ce qu'il a ramassé sous Charles-Quint dans les guerres d'Italie. Ce qui vient de I** flûte...

QUINOLA

A pris l'air. L'âge de notre vice-roi?

MONIPODIO.

1 1 accepte soixante ans.

QUINOLA

Et l'on parle du premier amour! Je ne connais rien de terrible cornme le dernier, il est strangulatoire. Suis-je heureux de m'être ^l^vé jusqu'à l'indifférence! Je pourrais être un homme d'État...

MONIPODIO.

Ce vieux général est encore assez jeune pour m'employer à surveiller la Brancador; elle, me paye pour être libre; et... com- P^ends-tu comment je mène joyeuse vie en ne faisant pas de mal?

QUINOLA

Et tu tâches de tout savoir, curieux, pour mettre le poing sous

tîà gorge à l'Occasion. (Monîpodio fait un signe affirmatif.) LothlindiaZ

existe-t-il toujours?

MONIPODIO.

\oilà sa maison, et ce palais est à lui : toujours de plus en plus Propriétaire.

QUINOLA

J'espérais trouver l'héritière maîtresse d'elle-même. Mon maître Qst perdu!

THÉÂTRE

MONIPODIO.

Tu rapportes un maître?

QUINOLA

Qui me rapportera plusieurs mines d'or.

MONIPODIO.

Ne pourrais-je entrer à son service?

QUINOLA

Je compte bien sur ta collaboration ici... Écoute, MonipocH nous revenons changer la face du monde. Mon maître a promis roi de faire marcher un des plus beaux vaisseaux, sans voiles rames, contre 1er vent, plus vite que le vent.

MONIPODIO, après avoir tourné autour de Quinola.

On m'a changé mon ami.

Monipodio, souviens-toi que des hommes comme nous ne doivent s'étonner de rien. C'est petites gens. Le roi nous a donné le vaisseau, mais sans un doublon pour l'aller chercher; nous arrivons donc ici avec les deux fidèles compagnons du talent : la faim et la soif. Un homme pauvre qui trouve une bonne idée m'a toujours fait l'effet d'un morceau de pain dans un vivier : chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous pourrons arriver l la gloire nus et mourants.

MONIPODIO.

Tu es dans le vrai.

QUINOLA

A Valladolid, un matin, mon maître, las du combat, a failli partager avec un savant qui ne savait rien... Je vous Tai mis à la portt avec une proposition en bois vert que je lui ai démontrée, et vivement.

MONIPODIO.

Mais comment pourrons-nous gagner honnêtement une fortune!

QUINOLA

Mon maître est amoureux. L'amour fait faire autant de sottises que de grandes choses; Fontanarès a fait les grandes choses, il pourrait bien faire les sottises. Il s'agit, à nous deux, de protéger notre protecteur. D'abord, mon maître est un savant qui ne sait pas compter... t

MONIPODIO.

Oh* I prenant un maître, tu Tas dû choisir...

L.e dévouement, l'adresse valent mieux pour lui que l'argent et la faveur; car pour lui la faveur et l'argent seront des trébuchets. Je le connais : il nous donnera ou nous laissera prendre de quoi ûair nos jours en honnêtes gens.

MONIPODIO.

Eh ! voilà mon rêve.

QUINOLA

déployons donc, pour une grande entreprise, nos talents jusqu'ici fourvoyés... Nous aurions bien du malheur si le diable s'en fâchait.

MONIPODIO.

Ça vaudra presque un voyage à Compostelle. J'ai la foi du contrebandier : je tôpe.

QUINOLA

Tu ne dois pas avoir rompu avec l'atelier des faux monnayeurs et nos ouvriers en serrurerie.

MONIPODIO.

Dame! dans l'intérêt de l'État...

QUINOLA

Mon maître va faire construire sa machine, j'aurai les modèles <te chaque pièce, nous en fabriquerons une seconde...

MONIPODIO.

Quinola !

QUINOLA

Eh bien ? (Paquita se montre au balcon. )

Tu es le grand homme !

QUINOLA

Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criroùfcl; copie, et tu vivras heureux comme un sot! Et, d'ailleurs, si Fontanarès périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur de l'humanité?

THÉÂTRE

MONIPODIO.

D'autant plus que, selon un vieil auteur, nous sommes l'hu* uité... Il faut que je t'embrasse...

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