‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 65 sur 88 · I — DE LA VIE OCCUPÉE · texte numérisé non relu

I — DE LA VIE OCCUPÉE

Le thème de la vie occupée n'a pas de variantes. En faisant œuvre de ses dix doigts, l'homme abdique toute une destinée ; il devient un moyen, et, malgré toute notre philanthropie, les résultais obtiennent seuls notre admiration. Partout l'homme va se pàmam devant quelques tas de pierres, et, s'il se souvient de ceux qui les ont amoncelés, c'est pour les accabler de sa pitié; si l'architecte lui apparaît encore comme une grande pensée; ses ouvriers ne sont plus que des espèces de treuils et restent confondus avec les brouettes, les pelles et les pioches.

Est-ce une injustice? non. Semblables aux machines à vapeur, les hommes enrégimentés par le travail se produisent tous sous la même forme et n'ont rien d'individuel. L'homme-instrument est une sorte de zéro social, dont le plus grand nombre possible ne composera jamais une somme, s'il n'est précédé par quelques chiffres.

Un laboureur, un maçon, un soldat, sont les fragments uniformes d'une même masse, les segments d'un même cercle, le même outil dont- le manche est différent. Ils se couchent et se lèvent avec le soleil; aux uns, le chant du coq; à l'autre, la diaue; à celui-ci, une culotte de peau, deux aunes de drap bleu et des bottes; à ceux-là, les premiers haillons trouvés; à tous, les plus grossiers aliments : battre du plâtre ou battre des hommes, récolter des haricots ou des coups de sabre, tel est, en chaque saison,

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le texte de leurs efforts. Le travail semble être pour eux uue énigme dont ils cherchent le mot jusqu'à leur dernier jour. Assez souvent le triste pensum de leur existence est récompensé par l'acquisition d'un petit banc de bois où ils s'asseyent à la porte d'une chaumière, sous un sureau poudreux, sans craindre de s'entendre dire par un laquais :

— Allez-vous-en, bonhomme ! nous ne donnons aux pauvres que le lundi.

Pour tous ces malheureux, la vie est résolue par du pain dans la hucJie, et l'élégance, par un bahut où il y a des bardes.

Le petit détaillant, le sous-lieutenant, le commis rédsfcteur, sont des types moins dégradés de la vie occupée ; mais leur existence est encore marquée au coin de la vulgarité. C'est toujours du travail et toujours le treuil : seulement, le mécanisme en est un peu plus compliqué, et l'intelligence s'y engrène avec parcimonie.

Loin d'être un artiste, le tailleur se dessine toujours, dans la pensée de ces gens-là, sous la forme d'une impitoyable facture : ils abusent de l'institution des faux cols, se reprochent une fantaisie comme un vol fait à leurs créanciers, et, pour eux, une voiture est un fiacre dans les circonstances ordinaires, un remise les jours d'enterrement ou de mariage.

S'ils ne thésaurisent pas comme les manouvriers, afin d'assurer k leur vieillesse le vivre et le couvert , l'espérance de leur vie d'abeille ne va guère au delà : car c'est la possession d'une chambre bien froide, au quatrième, rue Boucherat; puis une capote et des gants de percale écrue pour la femme ; un chapeau gris et une demi-tasse de café pour le mari ; l'éducation de Saint-Denis ou une demi-bourse pour les enfants, du bouilli persillé deux fois la semaine pour tous. Ni tout à fait zéros ni tout à fait chiffres, ces créatures-là sont peut-être des décimales.

Dans cette cité dolente, la vie est résolue par une pension ou quelques rentes sur le grand-livre, et l'élégance par des draperies à franges, un lit à bateau et des flambeaux sous verre.

Si nous montons encore quelques bâtons de Téchelle sociale, sur laquelle les gens occupés grimpent et se balancent comme des mousses dans les cordages d'un grand bâtiment, ;ious trou-

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vons le médecin, le curé, l'avocat, le notaire, le peiii magistrat, le gros négociant, le hobereau, le bureaucrate, Toflacier supérieur, etc.

Ces personnages sont des appareils merveilleuseraent 'perfectionnés, dont les pompes, les chaînes, les balanciers, dont tons les rouages, enfin, soigneusement polis, ajustés, huilés, accomplissem leurs révolutions sous d'honorables caparaçons brodés. Mais celle vie est toujours une vie de mouvement où, les pensées ne soni encore ni libres ni largement fécondes. Ces messieurs ont à faire journellement un certain nombre de tours inscrits sur des ogenda. Ces petits livres remplacent les chieris de cour qui les harcelaient naguère au colléi^e, et leur remettent à toute heure en mémoire qu'ils sont les esclaves d'un être de raison mille fois plus capricieui, plus ingrat qu'un souverain.

Quand ils arrivent à l'âge du repos, le sentiment de la fashion s'est oblitéré, le temps de l'élégance a fui sans retour. Aussi la voiture qui les promène est-elle à marchepieds saillants à plusieurs fins, ou déjcrépite comme celle du célèbre Portai. Chez eux, le préjugé du cachemire vit encore; leurs femmes portent des rivières et des girandoles; leur luxe est toujours une épargne; dans leur maison, tout est cossu, et vous lisez au-dessus de la loge : « Parlez au suisse. » Si dans la somme sociale ils comptent comuie chiffres, ce sont des unités.

Pour les parveims de celte classe, la vie est résolue par le litre de baron, et l'élégance pur un grand chasseur bien emplumé ou par une loge à Feydeau.

Là cesse la vie occupée. Le haut fonctionnaire, le prélat, le gônî*ral, le grand propriétaire, le ministre, le valet* et les princes som dans la catégorie des oisifs et appartiennent à la vie élégante.

Après avoir achevé cette triste autopsie du corps social, un philosophe éprouve tant de dégoût pour les préjugés qui amènent les hommes à passer les uns près des autres eri s'évitant comme des couleuvres, qu'il a bosoin de se dire : « Je ne construis, pas à plaisir une nation, je Taccepte toute faite. »

t. Le valci u&t une espèce de ha-^a^Q ebseiiliel à la vie êléirante. (Sole de l'Auteur.) *

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let aperçu de la société, prise en masse, doit aider à concevoir premiers aphorismes, que nous formulons ainsi :

^ but de la vie civilisée ou sauvage est le repos.

repos absolu produit le spleen.

ui

vie élégante est, dans une large acception du terme, l'art aimer le repos.

-.'homme habitué au travail ne peut comprendre la vie éléite.

yOroUaire, Pour être fashionablc, il faut jouir du repos sans avoir isé par le travail : autrement, gagner un quaterne, être fils de lionnaire, prince, sinécuriste ou cumulard.

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'artiste est une exception : son oisiveté est un travail, et son ail un repos; il est élégant et négligé tour à tour; il revêt, n gré, la blouse du laboureur, et décide du frac porté par nnme à la mode ; il ne subit pas de lois : il les impose. Qu'il iiupe à ne rien faire, ou médite un chef-d'œuvre, sans paraître ipé; qu'il conduise un cheval avec un mors de bois, ou mène ^ndes guides les quatre chevaux d'un britschka; qu'il n'ait ^ingt-cinq centimes à lui, ou jette de Tor à pleines mains, il oujours l'expression d'une grande pensée et domine la société, liand M. Peel entra chez M. le vicomte de Chateaubriand, il se Va dans un cabinet dont tous les meubles étaient en bois de XX. 34

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chêne : le ministre trente fois millionnaire vit tout à coup les ameublements d'or ou d'argent massif qui encombrent rAngleterre écrasés par cette simplicité.

L'artiste est toujours grand. Il a une élégance et une vie à lui, parce que, chez lui, tout reflète son intelligence et sa gloire. Autant d'artistes, autant de vies caractérisées par des idées neuves. Chez eux, la fashion doit être sans force : ces êtres indomptés façonnent tout à leur guise. S'ils s'emparent d'un magot, c'est pour le transfigurer.

De cette doctrine se déduit un aphorisme européen :

Un artiste vit comme il veut, ou... comme il peut.

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Si nous omettions de définir ici la vie élégante, ce traité seraic inûrme. Un traité sans définition est comme un colonel amputé des deux jambes : il ne peut plus guère aller que cabio-caha. Définir, c'est abréger : abrégeons donc.

Définitions.

La vie élégante est la perfection de la vie extérieure et m^û^ rielle ; Ou bien :

L'art de dépenser ses revenus en homme d'esprit ; Ou encore ;

La science qui nous apprend à ne rien faire comme les autr-^ en paraissant faire tout comme eux; Mais mieux peut-être :

Le développement de la grâce et du goût dans tout ce qui uc^^ est propre et nous entoure; Ou plus logiquement :

Savoir se faire honneur de sa fortune.

Selon notre honorable ami, E. de G..., ce serait :

TRAITÉ DE LA VIE ÉLÉGANTE

lOblesse transportée dans les choses, pès P.-T. Smith :

ie élégante est le principe fécondant de Tindustrie. int M. Jacotot, un traité sur la vie élégante est inutile, I qu'il se trouve tout entier dans Télémaque. (Voir la Conn de Salente,)

tendre M. Cousin, ce serait, dans un ôrdre de pensées plus

jxercice de la raison, nécessairement accompagné de celui is, de l'imagination et du cœur, qui, se mêlant aux institurimitives, aux illuminations immédiates de Tanimalisme, va it la vie de ses couleurs. » (Voyez page kh du Cours de T/iis- 5 la Philosophie, si le mot vie élégante n'est pas véritableelui de ce rébus.) ; la doctrine de Saint-Simon :

ie élégante serait la plus grande maladie dont une société être affligée, en partant de ce principe : « Une grande for- ;t un vol. )) ant Chodruc :

est un tissu de frivolités et de billevesées, îe élégante comporte bien toutes ces définitions subalpériphrases de notre aphorisme m; mais elle renferme, lous, des questions plus importantes encore, et, pour resîle à notre système d'abréviation, nous allons essayer de les )per.

peuple de riches est un rêve politique impossible à réaliser, ition se compose nécessairement de gens qui produisent et s qui consomment. Comment celui qui sème, plante, arrose lté, est-il précisément celui qui mange le moins? Ce résultat m\ stère assez facile à dévoiler, mais que bien des gens se t à considérer comme une grande pensée providentielle, n donnerons peut-être l'explication plus tard, en arrivant au de la voie suivie par l'humanité. Pour le moment, au risque iccusé d'aristocratie, nous dirons franchement qu'un homme m dernier rang de la société n*^ doit pas plus demander ! à Dieu de sa destinée qu'une huître de la sienne. ) remarque, tout à la fois philosophique et chrétienne, tran-

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chera sans doute la question aux yeux des gens qui méditent quelque peu les chartes constitutionnelles, et, comme nous ne parlons pas à d'autres, nous poursuivrons.

Depuis que les sociétés existent, un gouvernement a donc toujours été nécessairement un contrat d'assurance conclu entre les riches contre les pauvres. La lutte intestine produite par ce prétendu partage à la Montgomery allume chez les hommes civilisés une passion générale pour la fortune, expression qui protot^-pe toutes les ambitions particulières ; car du désir de ne pas appartenir à la classe souffrante et vexée dérivent la noblesse, l'aristocratie, les distinctions, les courtisans, les courtisanes, etc.

Mais cette espèce de ûèvre qui porte Thomme à voir partoot des mâts de cocagne et à s'affliger de ne s'y être juché qu'au quart, au tiers ou à moitié, a forcément développé l'an^our-propre outre mesure et engendré la vanité. Or, comme la vanité n'est que Tart de s'endimancher tous les jours, chaque, homme a senti la nécessité d'avoir, comme un échantillon de sa puissance, un signe chargé d'instruire les passants de la place où il perche sur le grand mât de cocagne au sommet duquel les rois font leurs exercices. Et c'est ainsi que les armoiries, les livrées, les chaperons, les cheveux longs, les girouettes, les talons rouges, les mitres, les colombiers, le carreau à l'église et rencens par le nez, les particules, les rubans, les diadèmes, les mouches, le rouge, les couronnes, les souliers à la poulainc, les mortiers, les simarres, le menu vair, l'écarlate, les éperons, etc., etc., étaient successivement devenus des signes matériels du plus ou moins de repo5 qu'un homme pouvait prendre, du plus ou moins de fantaisies qu'il avait le droit de satisfaire, du plus ou moins dlionimes, d'argent, de pensées, de labeurs, qu'il lui était possible de gaspiller. Alors, un passant distinguait, rien qu'à le voir, un oisif d'un travailleur, un chiffre d'un zéro.

Tout à coup la Révolution, ayant pris d'une main puissante toute cette garde-robe inventée par quatorze siècles, et l'ayani réduite en papier-monnaie, amena follement un des plus grands malheurs qui puissent aflliger une nation. Les gens occupés se lassèrent de travailler tout seuls; ils se mirent en tête de partager la peine et le profit, par portions égales, avec de malheureux riches

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i ne savaient rien faire, sinon se gaudir en leur oisiveté!... Le monde entier, spectateur de cette lutte, a vu ceux-là mêmes i s'étaient le plus affolés de ce système le proscrire, le déclarer 3versif, dangereux, incommode et absurde, sitôt que, de tra- 1 leurs, ils se furent métamorphosés en oisifs, ^ussi, de ce moment, la société se reconstitua, se rebaronifia, recomtifia, s'enrubanisa, et les plumes de coq furent chargées pprendre au pauvre peuple ce que les perles héraldiques lui suent jadis : Vade rétro, Salarias!,.. Arrière de nous, pékinsI...

France, pays éminemment philosophique, ayant expérimenté, • cette dernière tentative, la bonté, Tutilité, la sécurité du vieux ^Cème d'après lequel se construisaient les nations, revint d'elletme, grâce à quelques soldats, au principe en vertu duquel la nité a mis en ce bas monde des vallées et des montagnes, des ^nes et des graminées.

Fit en Tan de grâce 1804, comme en Tan MCXX, il a été reconnu 'il est infiniment agréable, pour un homme ou une femme, de dire en regardant ses concitoyens : « Je suis au-dessus d'eux ; les éclabousse, je les protège, je les gouverne, et chacun voit îrement que je les gouverne, les protège et les éclabousse; car homme qui éclabousse, protège ou gouverne les autres, parle, tnge, marche, boit, dort, tousse, s'habille, s'amuse autrement a les gens éclaboussés, protégés et gouvernés. » Bit la VIE ÉLÉGANTE a surgi!...

2t elle s'est élancée, toute brillante, toute neuve, toute vieille, it,e jeune, toute Oère, loute pimpante, tout approuvée, corrigée, graentéé et ressuscitée par ce monologue merveilleusement ►«•al, religieux, monarchique, littéraire, constitutionnel, égoïste : "éclabousse, je protège, je..i » etc. -

Har les principes d'après lesquels se conduisent et vivent les qui ont du talent, du pouvoir ou de l'argent, ne ressemblent jamais à ceux de la vie vulgaire, îît personne ne veut être vulgaire!...

-«a vie élégante est donc essentiellement la science des manières. Maintenant, la question nous semble suffisamment abrégée et subtilement posée que si S. S. le comte Ravez. s'était chargé la proposer à la première Chambre septennale.

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Mais à quelle gent commence la vie élégante, et tous les oisifs sont-ils aptes à en suivre les principes?

Voici deux aphorismes qui doivent résoudre tous les doutes et ..r^ servir de point de départ à nos observations fashionables : n^j

Pour la vie élégante, il n'y a d'être complet que le ceniaun, l'homme en tilbury.

Il ne suffît pas d'être devenu ou de naître riche pour mener une vie élégante : il faut en avoir le sentiment.

« Ne fais pas le prince, a dit avant nous Solon, si tu n'as pas appris à l'être. »

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