‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 70 sur 88 · XXXII · texte numérisé non relu

XXXII

L'homme de goût doit toujours savoir réduire le besoin au simple.

Il faut que chaque chose paraisse ce qu'elle est.

La prodigalité des ornements nuit à Teffet.

L'ornement doit être mis en haut.

En toute chose, la multiplicité des couleurs sera de mauvais goût.

Nous ne chercherons pas à démontrer ici par quelq'àes apphcations la justesse de ces axiomes, car, dans les dQUX parties suivantes, nous en développerons plus rationnellement les conséquences , en signalant leurs effets à chaque détail. Cette observation nous a conduit à retrancher de cette partie les principes généraux qui devaient dominer chacune des divisions subsîdîaîres de la science, pensant qu'ils seraient mieux placés, enferme de sommaires, au commencement des chapitres dont ils régissent plus spécialement les matières.

Du reste, tous les préceptes que nous avons déjà proclamés, ' auxquels nous serons forcé de recourir souvent par la suite, pr ront paraître vulgaires à bien des gens.

ESSÂ,IS ANALYTIQUES.

Nous accepterions au besoin ce reproche conune un éloge. Cepôndant, malgré la simplicité de ces lois, que plus d'un élégantolugiste aurait peut-être mieux rédigées, déduites ou enchaînées, nous n'achèverons pas sans faire observer aux * néophytes de U fashion que le bon goût ne résulte pas encore tant de la connaissance de ces règles^ que de leur application. Un homme doit pratiquer cette science avec l'aisance quMl met à parler sa langue maternelle. Il est dangereux de balbutier dans le monde él^aot N*àvez-vous pas souvent vu de ces demirfashionables qui se faliguent à courir après la grâce, sont gênés s'ils voient un pli de moins à leur chemise, et suent sang et eau pour arriver à one fausse correction-, semblables à ces pauvres Anglais tirant à chaque mot leur pocket? Souvenez-vous, pauvres crétins de la vie élégante, que de notre xxxiii* aphorisme résulte essentiellement cet antre principe, votre condamnation éternelle :

L'élégance travaillée est à la véritable éléganee ce qu'est une perruque à des cheveux.

Cette maxime implique, en conséquence sévère, le corollaire suivant :

Le dandysme est une hérésie de la vie élégante.

En effet, le dandysme est une affectation de la mode. En se faisant dandy, un homme devient un meuble de boudoir, un maoncquin extrêmement ingénieux, qui peut se poser sur un cheval ou sur un canapé, qui mord ou tette habituellement le bout d'une canne, mais un être pensant..., jamais! L'homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n'exclut ni la pensée ni la science : elle les consacre. Elle ne doit pas apprendre seulement à jouir du temps, mais à l'employer dans un ordre d'idées extrêmement élevé.

TRAITÉ Dfe LA VIE ÉLÉGANTE.

Puisque nous avons, en commençant cette seconde partie de lotre traité, trouvé quelque similitude entre nos dogmes et ceux lu christianisme, nous la terminerons en empruntant à la théolodes termes scolastiques propres à exprimer les résultats obtenus par ceux qui savent appliquer nos principes avec plus ou moins de bonheur.

Un homme nouveau se produit, ses équipages sont de bon goût; il reçoit à merveille, ses gens ne sont pas grossiers; il donne d'ex- Bellents dhiers; il est au courant de la mode, de la politique, des mots nouveaux, des usages éphémères; il en crée même; enfin, :hez lui, tout a un caractère de confortabilisme exact. 11 est en quelque sorte le méthodiste de Tél^ance, et marche à la hauteur du siècle. Ni gracieux ni déplaisant, vous ne citerez jamais de lui un mot inconvenant, et il ne lui échappe aucun geste de mauvais ton... N^achevons pas cette peinture; cet homme a la grâce suf- * fisante.

Ne connaissons-nous pas tous un aimable égoïste qui possède le secret de nous parler de lui sans trop nous déplaire? Chez lui, tout est gracieux, frais, recherché, poétique même. 11 se fait envier. Tout en vous associant à ses jouissances, à son luxe, il semble craindre votre manque de fortune. Son obligeance, tout en discours, est une politesse perfectionnée. Pour lui, Tamitié n*est qu'un thème dont il connaît admirablement bien la richesse, et dont il mesure les modulations au diapason de chaque personne.

Sa vie est empreinte d'une personnalité perpétuelle, dont il obtient le pardon grâce à ses manières : artiste avec les artistes, vieux avec un vieillard, enfant avec les enfants, il séduit sans plaire, car il nous ment dans son intérêt et nous amuse par calc;il. 11 nous garde et nous câline parce qu'il s'ennuie, et, si nous nous apercevons aujourd'hui que nous avons été joués, demain nous irons encore nous faire tromper... Cet homme a la grâce essentielle.

Mais il est une personne dont la voix harmonieuse imprime au discours un charme également répandu dans ses manières. Elle sait et parler et se taire, s'occupe de vous avec délicatesse, ne manie que des sujets de conversation convenables; ses mots sont heureusement choisis; son langage est pur, sa raillerie caresse et sa critique ne blesse pas. Loin de contredire avec l'ignorante assu-

ESSAIS ANALYTIQUES

rance d*uD sot, elle semble chercher, eu votre compagnie, le bon sens ou la vérité. Elle ue disserte pas plus qu'elle ne dispute; elle se plaît à conduire une discussion qu'elle arrête à propos. D'humeur égale, son air est affable et riant. Sa politesse n*a rien de forcé, son empressement n*est point servile ; elle réduit le respect à n'être plus qu'une ombre douce; elle ne vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait d'elle et de vous. Entraîné dans sa sphère par une puissance inexplicable, vous retrouverez son esprit de bonne grâce empreint sur les choses dont elle s'environne ; tout y flatte la vue, et vous y respirez comme l'air d'une patrie. Dans l'intimité, cette personne vous séduit par un ton naïf. Elle est naturelle. Jamais d'effort, de luxe, d'affiche; ses sentiments sont simplement rendus parce qu'ils sont vrais. Elle est franche, sans offenser aucun amoorpropre. Elle accepte les hommes comme Dieu les a faits, pardonnant aux défauts et aux ridicules; concevant tous les âges et ne s'irritant de rien, parce qu'elle a le tact de tout prévoir. Elle oblige avant de consoler, elle est tendre et gaie : aussi l'aimerez-voos irrésistiblement. Vous la prenez pour type et lui vouez un culte.

Cette personne a la grâce divine et concomitante.

Charles Nodier a su personnifier cet être idéal dans son Ondet, gracieuse figure à laquelle la magie du pinceau n'a pas nui. Mais ce n'est rien de lire la notice : il faut entendre Nodier lui-même racontant certaines particularités qui tiennent trop à la vie privée pour être écrites, et alors vous concevriez la puissance prestigieuse de ces créatures privilégiées....

Ce pouvoir magnétique est le grand but de la vie élégante. Nous devons tous essayer de nous en emparer; mais la réussite est toujours difficile, car la cause du succès est dans une belle àme. Heureux ceux^qui l'exercent! il est si beau de voir tout nous sourire, et la nature et les hommes I...

Maintenant, les sommités sont entièrement parcourues : nous allons nous occuper des détails.

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