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IV — DU TABAC

Je n'ai pas gardé sans raison le tabac pour le dernier; d'abord cet excès est le dernier venu, puis il triomphe de tous les autres.

La nature a mis des bornes à nos plaisirs. Dieu me garde de taxer ici les vertus militantes de l'amour, et d'effaroucher d'honorables susceptibilités; mais il est extrêmement avéré qu'Hercule doit sa célébrité à son douzième travail, généralement regardé comme fabuleux, aujourd'hui que les femmes sont beaucoup plus tourmentées par la fumée des cigares que par le feu de l'amour. Pour le sucre, le dégoût arrive promptement chez tous les êtres, même chez les enfants. Quant aux liqueurs fortes, l'abus donne à peine deux ans d'existence; celui du café procure des maladies qui ne permettent pas d'en continuer l'usage. XX. 40

ESSAIS ANALYTIQUES

Au contraire, l'homme croit pouvoir fumer indéûniment. Erreur. Broussais, qui fumait beaucoup, était taillé en hercule ; il devait, sans excès de travail et de cigares, dépasser la centaine : il est môrt dernièrement à la fleur de l'âge, relativement à sa construction cyclopéenne. Enfin un dandy tabacolâtre a eu le gosier gangrené, et, comme l'ablation a paru justement impossible, il est mort.

Il est inouï que Brillât-Savarin, en prenant pour titre de son ouvrage Physiologie du Goût, et après avoir si bien démontré le rôle que jouent dans ses jouissances les fosses nasales et palatales, ait oublié le chapitre du tabac.

Le tabac se consomme aujourd'hui par la bouche après avoir été longtemps pris par le nez : il affecte les doubles organes merveilleusement constatés chez nous par Brillât-Savarin : le palais, ses adhérences, et les fosses nasales. Au temps où l'illustre professeur composa son livre, le tabac n'avait pas, à la vérité, envahi la société française dans toutes Ses parties comme aujourd'hui. Depuis un siècle, il se prenait plus en poudre qu'en fumée, et maintenant le cigare infecte l'état social. On ne s'était jamais douté des jouissances que devait procurer l'état de cheminée.

Le tabac fumé cause en prime abord des vertiges sensibles; il amène chez la plupart des néophytes une salivation excessive, et souvent des nausées qui produisent des vomissements. Malgré ces avis de la nature irritée, le tabacolâtre persiste, il s'habitue. Cet apprentissage dure quelquefois plusieurs mois. Le fumeur finit par vaincre à la façon de Mithridate, et il entre dans un paradis. De quel autre nom appeler les effets du tabac fumé? Entre le pain et du tabac à fumer, le pauvre n'hésite point; le jeune homme sans le sou qui use ses bottes sur l'asphalte des boulevards, et dont la maîtresse travaille nuit et jour, imite le pauvre; le bandit de Corse que vous trouvez dans les rochers inaccessibles ou sur une plage que son œil peut surveiller, vous offre de tuer votre ennemi pour une livre de tabac. Des hommes d'une immense portée avouent que les cigares les consolent des plus grandes adversités. Entre une femme adorée et le cigare, un dandy n'hésiterait pas plus à la quitter que le forçat à rester au bagne s'il devait y avoir du tabac à discrétion ! Quel pouvoir a donc ce plaisir que le roi des rois

aurait payé de la moitié de son empire, et qui surtout est le plaisir des malheureux? Ce plaisir, je le niais, et Ton me devait cet axiome :

Fumer un cigare, c'est fumer du feu.

Je dois à George Sand la clef de ce trésor; mais je n'admets que le houka de Tlnde, ou le narguilé de la Perse. En fait de jouissances matérielles, les Orientaux nous sont décidément supérieurs.

Le houka, comme le narguilé, est un appareil très-élégant; il offre aux yeux des formes inquiétantes et bizarres qui donnent une sorte de supériorité aristocratique à celui qui s'en sert aux yeux d'un bourgeois étonné. C'est un réservoir, ventru comme un pot du Japon, lequel supporte une espèce de godet en terre cuite où se brûle le tabac, le patchouli, les substances dont vous aspirez la fumée, car on peut fumer plusieurs produits botaniques, tous plus divertissants les uns que les autres.^ La fumée passe par de longs tuyaux en cuir de plusieurs aunes, garnis de soie, de fil d'argent, et dont le bec plonge dans le vase au-dessus de l'eau parfumée qu'il contient, et dans laquelle trempe le tuyau qui descend de la cheminée supérieure. Votre aspiration tire la fumée, contrainte à traverser Teau pour venir à vous par l'horreur que le vide cause à la nature. En passant par cette eau, la fumée s'y dépouille de son empyreume, elle s'y rafraîchit, s'y parfume sans perdre les qualités essentielles que produit la carbonisation de la plante, elle se subtilise dans les spirales du cuir, et vous arrive au palais, pure et parfumée. Elle s'étale sur vos papilles, elle les sature, et monte au cerveau, comme des prières mélodieuses et embaumées vers la Divinité. Vous êtes couché sur un divan, vous êtes occupé sans rien faire, vous pensez sans fatigue, vous vous grisez sans boire, sans dégoût, sans les retours sirupeux du vin de Champagne, sans les fatigues nerveuses du café. Votre cerveau acquiert des facultés nouvelles, vous ne sentez plus la calotte osseuse et pesante de

ESSAIS ANALYTIQUES

votre crâne, vous volez à pleines ailes dans le monde de la fantaisie, vous attrapez vos papillonnants délires, comme un enfant armé d'une gaze qui courrait dans une prairie divine après des libellules, et vous les voyez sous leur forme idéale, ce qui vous dispose à la réalisation. Les plus belles espérances passent et repassent, non plus en illusions, elles ont pris un corps, et bondissent comme autant de Taglioni, avec quelle grâce! vous le savez, fumeurs ! Ce spectacle embellit la nature, toutes les difficultés de la vie disparaissent, la vie est légère, l'intelligence est claire, la grise atmosphère de la pensée devient bleue; mais, effet bizarre, la toile de cet opéra tombe quand s'éteint le houka, le cigare ou la pipe. Cette excessive jouissance, à quel prix Tavezvous conquise ? Examinons. Cet examen s'applique également aux effets passagers produits par l'eau-de-vie et le café.

Le fumeur a supprimé la salivation. S'il ne Ta pas supprimée, il en a changé les conditions, en la convertissant en une sorte d excrétion plus épaisse. Enûn, s'il n'opère aucune espèce de sputalion. il a engorgé les vaisseaux, il en a bouché ou anéanti les suçoirs, les déversoirs, papilles ingénieuses dont l'admirable mécanisme est dans le domaine du microscope de Raspail, et desquels j'attends la description, qui me semble d'une urgente utilité. Demeurons sur ce terrain.

Le mouvement des différentes mucosités, merveilleuse pulpe placée entre le sang et les nerfs, est l'une des circulations humaines les plus habilement composées. Ces mucosités sont si essentielles à l'harmonie intérieure de notre machine, que, dans les violentes émotions, il s*en fait en nous un rappel violent pour soutenir leur choc à quelque centre inconnu. Enfin, la vie en a tellement soif, que tous ceux qui se sont mis dans de grandes colères peuvent se souvenir du dessèchement soudain de leur gosier, de Tépaississement de leur salive et de la lenteur avec laquelle elle revient à son état normal. Ce fait m'avait si violemment frappé, que j'ai voulu le vérifier dans la sphère des plus horribles émotions. J'ai négocié longtemps à l'avance la faveur de dîner avec des personnes que des raisons publiques éloignent de la société : le chef de la police de sûreté et Texécuieur des hautes œuvres de la cour royale de Paris, tous deux d'ailleurs citoyens, électeurs, et pouvant jouir des

TRAITÉ DES EXCITANTS MODERNES. m

droits civiques comme tous les autres Français. Le célèbre chef de la police de sûreté me donna pour un fait sans exception que tous les criminels qu'il avait arrêtés sont demeurés entre une et quatre semaines avant d'avoir recouvré la faculté de saliver. Les assassins étaient ceux qui la recouvraient le plus tard. L'exécuteur des hautes œuvres n'avait jamais vu d'homme cracher en allant au supplice, ni depuis le moment où il lui faisait la toilette.

Qu'il nous soit permi? de rapporter un fait que nous tenons du commandant même sur le vaisseau de qui l'expérience a eu lieu, et qui corrobore notre argumentation.

Sur une frégate du roi, avant .la Révolution, en pleine mer, il y eut un vol, commis. Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères perquisitions, malgré l'habitude d'observer les moindres détails de la vie en commun qui se mène sur un vaisseau, ni les officiers ni les matelots ne purent découvrir l'auteur du vol. Ce fait devint l'occupation de tout l'équipage. Quand le capitaine et son état-major eurent désespéré de faire justice, le contre-maître dit au commandant :

— Demain matin, je trouverai le voleur. Grand étonnement.

Le lendemain, le contre-maître fait ranger l'équipage sur le gaillard en annonçant qu'il va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de tendre la main, et lui distribue une petite quantité de farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de faire une boulette avec la farine en y mêlant de la salive. Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette, faute de salive.

— Voilà le coupable, dit-il au capitaine. Le contre-maître ne s'était pas trompé.

Ces observations et ces faits indiquent le prix qu'attache la nature à la mucosité prise dans son ensemble, laquelle déverse son trop-plein par les organes du goût, et qui constitue essentiellement les sucs gastriques, ces habiles chimistes, le désespoir de nos laboratoires. La médecine vous dira que les maladies les plus graves, les* plus longues, les plus brutales à leur début, sont celles que produisent les inflammations des membranes muqueuses. Enfin le coryza, vulgairement nommé rhume de cerveau, ôte pen-

dant quelques jours les facultés les plus précieuses, et û*est cependant qu'une légère irritation des muqueuses nasales et cérébrales.

De toute manière, le fumeur géne cette circulation, en supprimant son déversoir, en éteignant l'action des papilles, ou leur faisant absorber des sucs obturateurs. Aussi, pendant tout le temps que dure son travail, le fumeur est-il presque hébété. Les peuples fumeurs, comme les Hollandais, qui ont .fumé les premiers en Europe, sont essentiellement apathiques et mous; la Hollande n'a aucun excédant de population. La nourriture ichthyophagîque à laquelle elle est vouée, l'usage des salaisons, et un certain vin de Touraine fortement alcoolisé, le vin de Vouvray, combattent un peu les influences du tabac ; mais la Hollande appartiendra toujours à qui voudra la prendre; elle n'existe que par la jalousie des autres cabinets, qui ne la laisseraient pas devenir française. Enfin le tabac, fumé ou chiqué, a des effets locaux dignes de remarque. L'émail des dents se corrode, les gencives se tuméfient et sécrètent un pus qui se mêle aux aliments et altère la salive.

Les Turcs, qui font un usage immodéré du tabac, tout en Taffaiblissant par des lessivages, sont épuisés de bonne heure. Comme il est peu de Turcs assez riches pour posséder ces fameux sérails où ils pourraient abuser de leur jeunesse, on doit admettre que le tabac, Topium et le café, trois agents d'excitations semblables, sont les causes capitales de la cessation des facultés génératives chez eux, où un homme de trente ans équivaut à un Européen de cinquante ans. La question du climat est peu de chose : les latitudes comparées donnent une trop faible difl'érence.

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