LIVRE PREMIER
Plus Fesprit est inquiet, plus la nature semble immuable. Les saisons, les jours, les flols, se suivent dans un ordre constant. Les migrations des animaux, celles des astres, sont soumises à la même fatalité; et la succession des années ne fait que confirmer cette servitude de la terre et du ciel. .
Au milieu de cet asservissement de l'univers, Thommo seul ne peut rester en repos, ni le jour, ni la nuit; il construit des cités, des systèmes, puis il les renverse, pour aller un peu plus loin recommencer le même travail.
iO DE lA RÉVÉLATION PAR LORGAÎSE DE LA NATURE.
Saisi de manie, en présence du spectacle immobile qui l'environne, que veut-il? que cherche-t-il? il rignore; mais il continue de marcher, de «'agiter, de briser ce qu'il vient d'élever, et ses actions répondent pour lui. En un mot, il change lorsque tout est invariable autour de lui ; c'est là, dites-vous, le signe de sa misère; non, c'est le signe de sa grandeur ; c'est pour cela qu'il est le roi de cette nature morte, roi souvent pris de vertige, comme Saûl.
En effet, il n'a pas tranquillement hérité du ver de terre par une succession légitime. Entre l'un et l'autre il y a une révolution : non-seulement il déplace son corps, mais aussi ses instincts, ses sentiments, ses dieux; il convoite, il poursuit l'infini d'une poursuite éternelle, changeant de temple, de sancluaire, de société, sans changer de désir. Otez, pour un moment, avec la liberté morale, cette convoitise de l'infini, aussitôt la vie cesse : plus d'empires, plus de peuples, plus de générations distinctes les unes des autres. Les siècles pétrifiés s'arrêtent; il faut effacer tous les livres d'histoire civile, et ajouter un chapitre à l'histoire naturelle.
1Ce n'est pas que la nature soit aussi invariable qu'elle semble l'être, puisqu'on a pu écrire l'histoire de ses époques, comme celle des époques sociales. Dans les couches du globe ont été retrouvées, avec la première chronologie, les inscriptions du monde naissant. Que d'organisations essayées, ébauchées, brisées les unes après les autres, dans le grand atelier, avant d'atteindre le moule du genre humain! Depuis les reptiles ailés, les salamandres gigantesques qui rampaient au bord du chaos, jusqu'aux grands mammifères, que d'époques, d'ères distinctes, de royautés monstrueuses, de dynasties souveraines, ont régné les unes après les autres I Enfin, l'homme s'élève, et tout
DE LA GENÈSE SPIRITUELLE. li
rentre dans la paix. Lasse de ce dernier travail, la nature retombe dans r ancienne immobilité; elle n'enfante plus rien ; son dernier fils a épuisé ses entrailles. Plus d'organisations, plus de combinaisons nouvelles. Le monde s'est-il donc arrêté? TEsprit divin qui l'a créé s'en est-il retiré? Non, la puissance de transformation n'est pas épuisée ; elle s'est réfiigiée dans le cœur et dans la conscience de l'homme. La création continue dans son sein ; il porte en lui les luttes, la nuit immense, les tempêtes, le génie de formation qui tourmentaient, bouleversaient, déchiraient auparavant le sein de la nature. Du chaos de l'univers vivant surgit un nouveau chaos, plus profond, où dorment pêle-mêle ensevelis, les ébauches, les germes, ' les embryons des sociétés futures. Le souffle de l'esprit passe* sur la face intelligente de l'abîme ; la lumière se fait dans la nuit de la pensée. Alors commencent à paraître des êtres nouveaux, moitié corps, moitié âme, des sociétés, des états; dans ces états, des dieux, puis des institutions, des législations, des œuvres d'art, qui ont une réalité égale à la réalité la plus sensible. La même puissance qui avait appelé les animaux par leurs noms, appelle à haute voix, de siècle en siècle, les races d'hommes, les empires, sur le seuil de l'histoire. L'univers organisé ne produit plus de nouvelles formes végétales, animales; mais des formes sociales, toutes différentes les unes des autres, s'engendrent dans une succession indéfinie. A la Genèse de la matière a succédé la Genèse de l'intelligence. /
Je me propose de marquer brièvement dans cet ouvrage les phases de cette Genèse spirituelle, c'est-à-dire d'étabUr le lien des civilisations entre elles, de suivre la tradition universelle, qui, du premier peuple, s'étend jusqu'au dernier, et de rechercher comment les jours s'enchaînent
dans cette grande semaine de la création de riiistoire civile. Pour rassembler dans un étroit espace tant de sociétés diverses, je dois les dépouiller de ce qu'elles ont eu de plus périssable, et m'attacher à ce qui a été pour elles le principe de vie. Or, ce principe qui renferme tout Fesprit d'une société, où le chercher? Dans les arts, dans les lettres, dans les systèmes philosophiques, dans les institutions civiles? Sans doute, si dans chaque peuple il n'était pas un élément plus profond que tout cela, plus intime, plus inséparable de l'idée même de la vie sociale. Et ce génie éternellement présent, dont se forme la substance même des peuples, que pourrait-il être, si ce n'est la religion, puisque c'est d'elle que sortent, comme autant de conséquences nécessaires, les institutions politiques, les arts, la poésie, la philosophie, et, jusqu'à un certain point, la suite même des événements? Ne croyez pas, en effet, connaître un peuple si vous n'êtes remonté jusqu'à ses dieux. Souvent la poésie, les arls, sont un vêtement de fête qui décore la douleur ; d'autres fois, la liberté politique, inscrite dans la loi, ne sert qu'à pallier la servitude morale ; et à Fégard de la philosophie, qui ne voit qu'elle n'est pas tellement inhérente à toute civilisation, qu'on ne puisse se représenter un état sans une école de métaphysiciens? Au contraire, si vous connaissez le dogme d'une société, vous savez vraiment pourquoi et comment elle vit; vous possédez son secret; il ne lui est plus donné de vous faire illusion, ni par le rire, ni par les larmes; vous ne hsez pas seulement ses pensées sur son front, mais telles qu'elles sont inscrites et formées par Dieu même au fond de son esprit.
Dans cette idée, j'entreprends d'étudier les religions des peuples qui tiennent une place dans Thistoire. Nous verrons chacun d'eux surgir sur un dogme particulier,
comme une statue sur sa base. Dans ce pèlerinage à travers les cultes du passé, errants d^autel en autel, nous n'irons pas, infatués de la supériorité moderne, nous railler de la misère des dieux abandonnés; au contraire, nous demanderons aux vides sanctuaires s'ils n'ont pas renfermé un écho de la parole dévie; nous chercherons dans cette poussière divine s'il ne reste pas quelque débris de vérité, de révélation universelle; et, dans tous les cas, nous remarquerons les relations de l'histoire politique avec les dogmes que ces peuples cachaient sous leurs symboles. Du milieu de ces cultes surgit le Dieu hébreu, qui doit vaincre tous les autres : son unité a ravi les esprits. Alors le chemin devient plus rapide; le monde se précipite vers lui ; les peuples, qui commençaient à le chercher, lui font son cortège dès qu'ils Vont aperçu. Le Christianisme nait; il appuie la société moderne sur le trépied de l'Orient, de la Grèce et de Rome. Le Mahométisme s'en détache; son dieu retourne prendre possession des déserts d'Arabie. Ce dieu mort s'empare des civilisations mortes de l'Egypte et de la Perse ; mais le Catholicisme s'accroît; tous les rameaux de la tradition se rattachent à ce grand arbre de vie; longtemps il ombrage seul la civilisation, et réconcilie l'Orient et l'Occident, le passé et l'avenir. Cependant les hommes du Nord s'en dégoûtent; l'esprit germanique se révolte le premier; la réformation éclate; l'homme se met de nouveau à la recherche de la vérité, qu'il croyait posséder. Il pensait être arrivé au port, le voilà replongé dans l'orage. Le doute s'empare du monde, le Dieu éternel vacille au fond des cœurs; mais ce tressaillement du scepticisme ne reste pas sans fruit : tout s'agite; la philosophie, les révolutions politiques entr'ouvrent ensemble l'avenir; et nous, qui paraissons un moment au milieu de ce spectacle, nous
attendons l'éclair qui doit tout éblouir, et ramener la paix que le monde a perdue.
Vie de l'Esprit divin à travers le monde, Annales de l'Eternel incarné dans le temps, que suis-je pour tenter cette histoire? J'ai souvent pensé qu'un homme, avant de mourir, se doit à lui-même de jeter un regard sur les croyances de ses frères qui l'ont précédé; et pourtant, si je ne cherchais que le repos, je renverrais jusqu'à ma dernière heure cet examen rempli de tant de péril pour l'intelligence I Mais quoi ! toujours ajourner ce qu'il y a de plus grave I ne se repaître que de ce qu'il y a de plus éphémère! le pouvons-nous? Qui me répondra d'un seul jour? personne. Il faut donc sans autres préliminaires entrer dans le sujet qui me touche le plus, qui m'effraye le plus, duquel dépendent tous les autres, et qui, s'il renferme l'abîme, renferme aussi la seule vérité capable de le combler.