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82 LA COKFESSlOiN
pauvre, ni le riche, et qui a les vices de l'un et la misère de l'autre.
Ils disputaient sourdement sur des cartes dégoûtantes ; au milieu d'eux était une fille très-jeune et trèsjolie, proprement mise, et qui ne paraissait leur ressembler en rien, si ce n'est par la voix, qu'elle avait aussi enrouée et aussi cassée, avec un visage de rose,, que si elle avait été crieuse publique pendant soixante ans. Elle me regardait attentivement, étonnée sans doute de me voir dans un cabaret; car j'étais élégamment vôtu et presque recherché dans ma toilette. Peu h peu elle s'approcha; en passant devant ma table,, elle souleva les bouteilles qui s'y trouvaient, et, les voyant toutes trois vides, elle sourit. Je vis qu'elle avait des dents superbes et d'une blancheur éclatante ^ je lui pris la main et la priai de s'asseoir près de moi; elle le fit de bonne grâce, et demanda, pour soa compte, qu'on lui apportât à souper.
Je la regardais sans dire un mot et j'avais les yeux pleins de larmes; elle s'en aperçut et me demanda pourquoi. Mais je ne pouvais lui répondre ; je secouais la tcte, comme pour faire couler mes pleurs plus abondamment, car je les sentais ruisseler sur mes joues. Elle comprit que j'avais quelque chagrin secret, et ne chercha pas à en deviner la cause ; elle tira son mouchoir, et, tout en soupant fort gaiement, elle m'essuyait de temps en temps le visage.
Il y avait dans toute cette fille je ne sais quoi de si
horrible et de si doux, et une impudence si singulièrement mêlée de pitié, que je ne savais qu'en penser. Je voyais bien que c'était une fille, et c'était la première que j'approchais. Si elle m'eût pris la main dans la rue, elle m'eût fait horreur; mais il me paraissait si bizarre qu'une créature que je n'avais jamais vue, quelle qu'elle fût, vînt, sans me dire un mot, souper en face de moi et m'essuyer mes larmes avec son mouchoir, que je restais interdit, à la fois révolté et charmé. J'entendis que le cabaretier lui demandait.si elle me connaissait; elle répondit qu'oui, et qu'on me laissât tranquille. Bientôt les joueurs s'en allèrent ; et le cabaretier ayant passé dans son arrière-boutique après avoir fermé sa porte et ses volets au dehors, je restai seul avec cette fille.
Tout ce que je venais de faire était venu si vite, et j'avais obéi à un mouvement de désespoir si étrange, que je croyais rêver, et que mes pensées se débattaient dans un labyrinthe. Il me semblait, ou que j'étais fou, ou que j'avais obéi à une puissance surnaturelle.
— Qui es-tu? m'écriai-je tout d'un coup, que me veux-tu? d'où me connais-tu ? qui t'a dit d'essuyer mes larmes? Est-ce ton métier que tu fais et crois-tu que je veuille de toi? Je ne te toucherais pas seulement du bout du doigt. Que fais-tu là? réponds. Est-ce de l'argent qu'il te faut? Combien vends-tu cette pitié que lu as?
Je me levai et voulus sortir; mais je sentis que je
chancelais. En même temps, mes yeux se troublèrent, une faiblesse mortelle s'empara de moi, et je tombai sur un escabeau.
— Vous souffrez, me dit cette fille en me prenant le bras; vous avez bu comme un enfant que vous êtes, sans savoir ce que vous faisiez. Restez sur cette chaise et attendez qu'il passe un fiacre dans la rue; vous me direz où demeure votre mère, et il vous mènera chez vous; puisque vraiment, ajouta-t-elle en riant, puisque vraiment vous me trouvez laide.
Comme elle parlait, je levai les yeux. Peut-être fûtce rivresse qui me trompa; je ne sais si j'avais mal vu jusqu'alors ou si je vis mal en ce moment; mais je m'aperçus tout à coup que cette malheureuse portait sur son visage la ressemblance fatale de ma maîtresse. Je me sentis glacé à cette vue. Il y a un certain frisson qui prend l'homme aux cheveux ; les gens du peuple disent que c'est la mort qui vous passe sur la tête, mais ce n'était pas la mort qui passait sur la mienne.
C'était la maladie du siècle, ou plutôt cette fille Tétait elle-même, et ce fut elle qui, sous ces traits pâles et moqueurs, avec cette voix enrouée, vint s'asseoir devant moi au fond du cabaret.