‹ Œuvres complètes: Édition accompagnée d'une notice sur Alfred de ..., Volume 8Chapitre 28 sur 42 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ange éternel des nuits heureuses, qui racontera ton silence? baiser, mystérieux breuvage que les lèvres se versent comme des coupes altérées ! ivresse des sens, ô volupté ! oui, comme Dieu, tu es immortelle ! Sublime élan de la créature, communion universelle des êtres, volupté trois fois sainte, qu'ont dit de toi ceux qui t'ont vantée? Ils t'ont appelée passagère, ô créatrice! et ils ont dit que ta courte apparence illuminait leur vie fugitive. Parole plus courte elle-même que le souffle d'un moribond ! vraie parole de brute sensuelle, qui s'étonne de vivre une heure et qui prend les clartés de la lamp^ éternelle pour une étincelle qui sort d'un caillou! Amour! ô principe du monde ! flamme précieuse que la nature entière, comme une vestale inquiète, surveille incessamment dans le temple de Dieu ! foyer de tout, par qu i tou t existe! les espr i ts de destruction mou rraient eux-mêmes en soufflant sur toi! Je ne m'étonne pas qu'on blasphème ton nom ; car ils ne savent qui tu es, ceux qui croient t'avoir vu en face, parce qu'ils ont ouvert les yeux; et quand lu trouves tes vrais apôtres, unis sur terre dans un baiser, tu ordonnes à leurs pau-

pières de se fermer comme des voiles, afin qu'on ne voie pas le bonheur.

Mais vous, délices! sourires languissants, premières caresses, tutoiement timide, premiers bégaiements de l'amante, vous qu'on peut voir, vous qui êtes à nous! êtes-vous donc moins à Dieu que le reste, beaux chérubins qui planez dans l'alcôve, et qui ramenez à ce monde l'homme réveillé du songe divin? Ah! chers enfants de la volupté, comme votre mère vous aime! C'est vous, causeries curieuses, qui soulevez les premiers mystères, touchers tremblants et chastes encore, regards déjà insatiables, qui commencez à tracer dans le cœur, comme une ébauche craintive, l'ineffaçable image de la beauté chérie! royaume! ô conquête! c'est vous qui faites les amants.

Et toi, vrai diadème, toi, sérénité du bonheur! premier regard reporté sur la vie, premier retour des heureux à tant d'objets indifférents qu'ils ne voient plus qu'à travers leur joie, premiers pas faits dans la nature à côté de la bien-aimée! qui vous peindra? Quelle parole humaine exprimera jamais la plus faible caresse?

Celui qui, par une fraîche matinée, dans la force de la jeunesse, est sorti un jour à pas lents, tandis qu'une main adorée fermait sur lui la porte secrète; qui a marché sans savoir où, regardant les bois et les plaines ; qui a traversé une place sans entendre qu'on lui parlait; qui s'est assis dans un lieu solitaire, riant et pleu-

îii LA CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE.

rant sans raison; qui a posé ses mains sur son visage pour y respirer un reste de parfum ; qui a oublié tout à coup ce qu'il avait fait sur terre jusqu'alors; qui a parlé aux arbres de la route et aux oiseaux qu'il voyait passer; qui enfin, au milieu des hommes, s'est montrë un joyeux insensé, puis qui est tombé à genoux et qui en a remercié Dieu ; celui-là mourra sans se plaindre : il a eu la femme qu'il aimait.

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