‹ Œuvres complètes: Édition accompagnée d'une notice sur Alfred de ..., Volume 8Chapitre 35 sur 42 · VUL · texte numérisé non relu

VUL

fois, qu'elle m'aimait et qu'elle me pardonnait. Je parlais d'expier mes torts et de me brûler la cervelle si je recommençais à la maltraiter. Ces élans du cœur duraient des nuits entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes, énervant, insensé. Puis le matin venait, le jour paraissait; je tombais sans force, je m'endormais, et je me réveillais le sourire sur les lèvres, me moquant de tout et ne croyant à rien.

Durant ces nuits de volupté terrible, Brigitte ne paraissait pas se souvenir qu'il y eût en moi un autre homme que celui qu'elle avait devant les yeux. Lorsque jelui demandais pardon, elle haussait les épaules, comme pour me dire : — Ne sais-tu pas que je te pardonne? Elle se sentaitgagnée de ma fièvre. Que de fois je l'ai vue, pâle de plaisir et d'amour, me dire qu'elle me voulait ainsi, que c'était sa vie que ces orages; que les souffrances qu'elle endurait lui étaient chères ainsi payées, qu'elle ne se plaindrait jamais tant qu'il resterait dans mon cœur une étincelle de notre amour; qu'elle savait qu'elle en mourrait, mais qu'elle espérait que j'en mourrais moi-même; enfin que tout lui était bon, lui était doux, venant de moi, les msultes comme les larmes, et que ces délices étaient son tombeau.

Cependant, les jours s'écoulaient, et mon mal empirait sans cesse; mes accès de méchanceté et d'ironie

prenaient un caractère sombre et intraitable. J'avais, au milieu de mes folies, de véritables accès de fièvre, qui me frappaient comme des coups de foudre ; je m'éveillais tremblantde tous mesmembresetcouvertd'une sueur froide. Un mouvement de surprise, une impression inattendue me faisait tressaillir jusqu'à effrayer ceux qui me voyaient. Brigitte, de son côté, quoiqu'elle ne se plaignît pas, portait sur le visage des marques d'une altération profonde. Quand je commençais à la maltraiter, elle sortait sans mot dire et s'enfermait. Dieu merci, je n'ai jamais porté la main sur elle; dans mes plus grands accès de violence, je serais plutôt mort que de la toucher.

Un soir, la pluie fouettait les vitres ; nous étions seuls, les rideaux fermés. — Je me sens d'humeur joyeuse, dis-je à Brigitte, et cependant ce temps horrible m'attriste malgré moi. Il ne faut pas nous laisser faire, et, si vous êtes de mon avis, nous nous divertirons en dépit de l'orage.

Je me levai et j'allumai toutes les bougies qui se trouvaient dans les flambeaux. La chambre, assez petite, en fut tout à coup éclairée comme d'une illumination. En même temps, un feu ardent (nous étions à l'hiver) y répandait une chaleur étouffante. — Allons, dis-je, qu'allons-nous faire en attendant qu'il soit temps de souper?

Je pensai qu'alors, à Paris, c'était le temps du carnaval . Il me sembla voir passer devant moi les voitures

de masques qui se croisent aux boulevards. J*en tendais la foule joyeuse se renvoyer, à l'entrée des théâtres, milleproposétourdissants;jevoyaislesdanses lascives, les costumes bariolés, le vin et la folie; toute ma jeunesse me fit bondir le cœur. — Déguisons-nous, dis-je àBrigitte. Ce serapournousseuls ; qu'importe? Si nous n'avons pas de costumes, nous avons de quoi nous en faire, et nous en passerons le temps plus agréablement.

Nous prîmesdans une armoire des robes, des châles, des manteaux, des écharpes, des fleurs artificielles ; Brigitte, comme toujours, montrai tune gaieté patiente. Nous nous travestîmes tous deux; ellevoulut me coiffer elle-même; nous avions mis du rouge, et nous nous étions poudrés ; tout ce qu'il nous fallait pour cela s'était trouvé dans une vieille cassette, qui venait, je crois, de la tante. Enfin, au bout d'une heure, nous ne nous reconnaissions plus l'un l'autre. La soirée se passa à chanter, à imaginer mille folies; vers une heure du matin, il fut temps de souper.

Nous avions fouillé dans toutes les armoires; il y en avait une près de moi qui était restée entr'ouverte. En m'asseyant pour me mettre à table, j'y aperçus sur un rayon le livre dont j'ai déjà parlé, où Brigitte écrivait souvent.

— N'est-ce pas le recueil de vos pensées? demandaije en étendant le bras et en le prenant. Si ce n'est pas une indiscrétion, laissez-moi y jeter les yeux.

J'ouvris le livre, quoique Brigitte fit un geste pour

m'en empêcher; à la première page, je tombai sur ces mots : c Ceci est mon testament. >

Tout était écrit d'une main tranquille; j'y trouvai d'abord un récit fidèle, sans amertume et sans colère, de tout ce que Brigitte avait souffert par moi depuis qu'elle était ma maltresse. Elle annonçait une ferme détermination de tout supporter tant que je l'aimerais, et de mourir quand je la quitterais. Ses dispositions étaient faites; elle rendait compte, jour par jour, du sacrifice de sa vie. Ce qu'elle avait perdu, ce qu'elle avait espéré, l'isolement affreux où elle se trouvait jusque dans mes bras, la barrière toujours croissante qui s'interposait entre nous, les cruautés dont je payais son amour et sa résignation, tout cela était raconté sans une plainte; elle prenait à tâche, au contraire, de me justifier. Enfin elle arrivait au détail de ses affaires personnelles et réglait ce qui regardait ses héritiers. C'était par le poison, disait-elle, qu'elle en finirait avec la vie. Elle mourrait de sa propre volonté, et défendait expressément que sa mémoire servît jamais de prétexte à quelque démarche contre moi. < Priez pour lui! > telle était sa dernière parole.

Je trouvai dans l'armoire, sur le même rayon, une petite boîte que j'avais déjà vue, pleine d'une poudre fine et bleuâtre, semblable à du sel.

— Qu'est-ce que c'est que cela?demandai-je à Brigitte en portant la boîte à mes lèvres. Elle poussa un cri terrible et se jeta sur moi.

— Brigitte, lui dis-je, dites-moi adieu. J'emporte cette boîte; vous m'oublierez et vous vivrez, si vous voulez m'épargner un meurtre. Je partirai cette nuit même, et ne vous demande point de pardon; vous me l'accorderiez que Dieu n'en voudrait pas. Donnez-moi un dernier baiser.

Je me penchai sur elle et la baisai au front. — Pas encore! s'écria-t-elle avec angoisse. Mais je la repoussai sur le sofa et m'élançai hors de la chambre.

Trois heures après, j'étais prêt à partir, et les chevaux de poste étaient arrivés. La pluie tombait toujours, et je montai à tâtons dans la voiture. Au même instant, le postillon partit; je sentis deux bras qui me serraient le corps, et un sanglot qui se collait sur ma bouche.

C'était Brigitte. Je fis tout au monde pour la décidera rester; je criai qu'on arrêtât; je lui dis toutcequejepus imaginer pour lui persuader de descendre ; j'allai même jusqu'à lui promettre que je reviendrais un jour à elle, lorsque le temps et les voyages auraient effacé le souvenir du mal que je lui avais fait. Je m'efforçai de lui prouver que ce qui avait été hier serait encore demain; je lui répétai que je ne pouvais que la rendre malheureuse, que s'attacher à moi, c'était faire de moi un assassin. J'employai la prière, les serments, la menace même; elle ne me répondit qu'un mot : — Tu pars, emmène-moi ; quittons le pays, quittons le passé. Nous ne pouvons plus vivre ici ; allons ailleurs, où tu voudras;

allons mourir dans un coin de la terre. Il faut que nous soyons heureux, moi par toi, toi par moi.

Je Tembrassai avec un tel transport que je crus sentir mon cœur se briser. — Pars donc! criai-je au postillon. Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et les chevaux partirent au galop.

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