CHAPITRE VI
Brigitte dormait. Muet, immobile, j'étais assis à son chevet. Comme un laboureur, après un orage, compte les épis d'un champ dévasté, ainsi je commençai à descendre en moi-même et à sonder le mal que j'avais fait.
Je n'y eus pas plus tôt pensé que je le jugeai irréparable. Certaines souffrances, parleurexcèsmême, nous avertissent de leur terme, et plus j'éprouvais de honte et de remords, plus je sentis qu'après une telle scène il ne restait qu'à nous dire adieu. Quelque courage que pût avoir Brigitte, elle avait bu jusqu'à la lie la coupe amère de son triste amour ; si je ne voulais la voir mourir, il fallait qu'elle s'en reposât. Il était arrivé souvent qu'elle m'eût fait de cruels reproches, et elle y avait peut-être mis jusqu'alors plus de colère que cette fois; mais, cette fois, ce qu'elle m'avait dit, ce n'étaient plus de vaines paroles dictées par l'orgueil offensé, c'était la vérité qui, refoulée au fond du cœur, l'avait brisé pour en sortir. La circonstance où nous nous trouvions et mon refus de partir avec elle rendaient d'ailleurs tout espoirimpossible; elle aurait voulu pardonner qu'elle
n'en eût pas eu la force. Ce sommeil même, cette mort passagère d'un être qui ne pouvait plus souffrir, témoignait assez là-dessus ; ce silence venu tout à coup, cette douceur qu'elle avait montrée en revenantsi tristement à la vie, ce pâle visage, et jusqu'à ce baiser, tout me disait que c'en était fait, et, quelque lien qui pût nous unir, que je l'avais rompu pour toujours. De même qu'elle donnait maintenant, il était clair qu'à la première souffrance qui lui viendrait de moi elle s'endormirait du sommeil éternel. L'horloge sonna, et je sentis que l'heure écoulée emportait ma vie avec elle.
Ne voulant appeler personne, j'avais allumé la lampe de Brigitte; je regardais cette faible lueur, et mes pensées semblaient flotter dans l'ombre comme ses rayons incertains.
Quoi que j'eusse pu dire ou faire, jamais l'idée de perdre Brigitte ne s'était encore présentée à moi. J'avais cent fois voulu la quitter ; mais qui a aimé en ce monde et ne sait pas ce qui en est? Ce n'était que du désespoir ou des mouvements de colère. Tant que je me savais aimé d'elle, j'étais bien sûr de l'aimer aussi; l'invincible nécessité venait, pour la première fois, de se lever entre nous deux. J'en ressentais comme une langueur sourde, où je ne distinguais rien clairement. J'étais courbé près de l'alcôve, et, quoique j'eusse vu dès le premier instant toute l'étendue de mon malheur, je n'en sentais pas la souffrance. Ce que mon esprit comprenait, mon âme, faible et épouvantée, semblait reculer pour n'en
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rien voir. — Allons, me disais-je, cela est certain, je Tai voulu, et je l'ai fait; il n'y a pas le moindre doute que nous ne pouvons plus vivre ensemble; je ne veux pas tuer cette femme : ainsi, je n'ai plus qu'à la quitter. Voilà qui est fait; je m'en irai demain. Et, tout en me parlant ainsi, je ne pensais ni à mes torts, ni au passé, ni à l'avenir; je ne me souvenais ni de Smith ni de quoi que ce soit en ce moment ; je n'aurais pu dire qui m'avait amené là, ni ce que j'avais fait depuis une heure. Je regardais les murs de la chambre, et je crois que tout ce qui m'occupait était de chercher pour le lendemain par quelle voiture je m'en irais.
Je demeurai assez longtemps dans cet état de calme étrange. Comme un homme frappé d'un coup de poignard ne sent d'abord que le froid du fer; il fait encore quelques pas sur sa route, et,stupéfait,les yeux égarés, il se demande ce qui lui arrive. Mais peu à peu le sang vient goutte à goutte, la plaie s'entr'ouvre et le laisse couler; la terre se teint d'une pourpre noire, la mort arrive; l'homme, à son approche, frissonne d'horreur et tombe foudroyé. Ainsi, tranquille en apparence, j'écoutais venir le malheur; je me répétais à voix basse ce que Brigitte m'avait dit, et je disposais autour d'elle" tout ce que je savais d'habitude qu'on lui préparait pour la nuit ; puis je la regardais, puis j'allais à la fenêtre et j'y restais le front collé aux vitres, devant un grand ciel sombre et lourd ; puis je revenais près du lit. Partir demain, c'était ma seule pensée, et peu à peu ce mot de
^M^rftr me devenait intelligible. — Ah,Dieu ! m'écriai-je tout à coup, ma pauvre maîtresse, je vous perds, et je n'ai pas su vous aimer!
Je tressaillis à ces paroles, comme si c'eût été un autre que moi qui les eût prononcées ; elles retentirent dans tout mon être, comme dansune harpe tendue un <îoup de vent qui va la briser. En un instant, deux ans de souffrances me traversèrent le cœur, et, après elles, ^ommeleurconséquence et leur dernière expression, le présent me saisit. Comment rendrai-je une pareille douleur? Par un seul mot peut-être, pour ceux qui ont aimé. J'avais pris la main de Brigitte, et, rêvant sans doute dans son sommeil, elle avait prononcé mon nom.
Je me levai et marchai dans la chambre; un torrent de larmes coulaitdemesyeux. J'étendais lesbras comme pour ressaisir tout ce passé qui m'échappait. — Est-ce possible? répétais-je; quoi! je vous perds? je ne puis aimer que vous. Quoi! vous parlez? c'en est fait pour toujours? Quoi! vous, ma vie, mon adorée maltresse, vous me fuyez, je ne vous verrai plus? Jamais, jamais! disais-jetouthaut;et,m'adressantàBrigitte endormie, comme si elle eût pu m'entendre : Jamais, jamais, n'y comptez pas; jamais je n'y consentirai. Et qu'est-ce donc? pourquoi tant d'orgueil? N'y a-t-il plus aucun moyen de réparer l'offense que je vous ai faite? Je vous en prie, cherchons ensemble. Ne m'avez-vous pas pardonné mille fois? Mais vous m'aimez, vous ne pourrez
partir, et le courage vous manquera. Que voulez-vous que nous fassions ensuite?
Une démence horrible, effrayante, s'empara de moi subitement ; j'allais et venais, parlant au hasard, cherchant sur les meubles quelque instrument de mort. Je tombai enfin à genoux et me frappai la tête sur le lit. Brigitte fit un mouvement, et je m'arrêtai aussitôt.
— Si je l'éveillais! me dis-je en frissonnant. Que fais-tu donc, pauvreinsensé?Laisse-ladormirjusqu'au jour; tu as encore une nuit à la voir.
Je repris ma place ; j'avais une telle frayeur que Brigitte ne fût éveillée, que j'osais à peine respirer. Mon cœur semblait s'être arrêté en même temps que mes larmes. Je demeurai glacé d'un froid qui me faisait trembler, et comme pour me forcer au silence : Regarde-la, me disais-je, regarde-la, cela t'est permis.
Je parvins enfin à me calmer, et je sentis des larmes plus douces couler lentement sur mes joues. A la fureur que j'avais ressentie succédait l'attendrissement. Il me sembla qu'un cri plaintif déchirait les airs ; je me penchai sur le chevet, et je me mis à regarder Brigitte, comme si, pour la dernière fois, mon bon ange m'eût dit de graver dans mon âme l'empreinte de ses traits chéris.
Qu'elle était pâle! Ses longues paupières, entourées d'un cercle bleuâtre, brillaient encore, humides de larmes ; sa taille, autrefois si légère, était courbée comme sous un fardeau ; sa joue, amaigrie et plombée, reposait
dans sa main fluette, sur son bras faible et chancelant; son front semblait porter l'empreinte de ce diadème d'épines sanglantes dont se couronne la résignation. Je me souvins de la chaumière. Qu'elle était jeune, il y avait six mois! qu'elle était gaie, libre, insouciante! Qu'avais-je fait de tout cela? Il me semblait qu'une voix inconnue me répétait une vieille romance que depuis longtemps j'avais oubliée :
Altra volta, gicri biele, Blanch' e rossa coin' un' flore, Ma ora no. Non son più biele, Consumalis dal' amore.
C'était l'ancienne romance de ma première maîtresse, et ce patois mélancolique me semblait clair pour la première fois. Je le répétais comme si je n'eusse fait jusque-là que le conserver dans ma mémoire sans le comprendre. Pourquoi l'avais-je appris et pourquoi m'en souvenais-je? Elle était là, ma fleur fanée, prête à mourir, consumée par l'amour.
— Regarde-la, me dis-je en sanglotant ; regarde-la! Pense à ceux qui se plaignent que leurs maîtresses ne les aiment pas; la tienne t'aime, elle t'a appartenu; et tu la perds, et n'as pas su l'aimer.
Mais la douleur était trop forte ; je me levai et marchai de nouveau. — Oui, continuai-je, regarde-la; pense à ceux que l'ennui dévore, et qui s'en vont traîner au loin une douleur qui n'est point partagée. Les maux
que tu souffres, on en a souffert, et rien en toi n'est resté solitaire. Pense à ceux qui vivent sans mère, sans parents, sans chien, sans ami ; à ceux qui cherchent et ne trouvent pas, à ceux qui pleurent et qu'on en raille, à ceux qui aiment et qu'on méprise, à ceux qui meurent et qui sont oubliés. Devant toi, là, dans cette alcôve, repose un être que la nature avait peut-être formé pour toi. Depuis les sphères les plus élevées de l'intelligence j usqu'aux mystères les plus impénétrables de la matière et de la forme, cette âme et ce corps sont tes frères; depuis six mois, ta bouche n'a pas parié, ton cœur n'a pas battu une fois, qu'un mot, un battement de cœur ne t'ait répondu ; et cette femme que Dieu t'envoyait comme il envoie la rosée à l'herbe, elle n'aura fait que glisser sur ton cœur. Cette créature qui, à la face du ciel, était venue les bras ouverts pour te donner sa vie et son âme, elle se sera évanouie comme une ombre, et il n'en restera pas seulement le vestige d'une apparence. Pendant que tes lèvres touchaient les siennes, pendant que tes bras entouraient son cou^ pendant que les anges de l'éternel amour vous enlaçaient comme un seuF être des liens de sang de la volupté, vous étiez plus loin l'un de l'autre que deux exilés aux deux bouts de la terre, séparés par le monde entier. Regarde-la, et surtout fais silence. Tu as encore une nuit à la voir, si tes sanglots ne l'éveillent pas. Peu à peu, ma tête s'exaltait, et des idées de plus en plus sombres me remuaient et m'épouvantaient; une
puissance irrésistible m'entraînait à descendre en moi. Faire le mal ! tel était donc le rôle que la Providence m'avait imposé! Moi, faire le mal! moi à qui ma conscience, au milieu de mes fureurs mêmes, disait pourtant que j'étais bon! moi qu'une destinée impitoyable entraînait sans cesse plus avant dansun abîme, et à qui,, en même temps, une horreur secrète montrait sans cesse la profondeur de cet abîme où je tombais! moi qui, partout, malgré tout, eussé-je commis un crime et versé le sang de ces mains que voilà, me serais encore répété que mon cœur n'était pas coupable, que je me trompais, que ce n'était pas moi qui agissais ainsi, mais mon destin, mon mauvais génie, je ne sais quel être qui habitait le mien, mais qui n'y était pas né! moi,, faire le mal! Depuis six mois, j'avais accompli cette tâche; pas une journée ne s'était passée que je n'eusse travaillé à cette œuvre impie, et j'en avais, en ce moment même, la preuve devant les yeux. L'homme qui avait aimé Brigitte, qui l'avait offensée, puis insultée,, puis délaissée, quittée pour la reprendre, remplie de craintes, assiégée de soupçons, jetée enfin sur ce lit de douleur où je la voyais étendue, c'était moi! Je me frappais le cœur, et, en la voyant, je n'y pouvais croire. Je contemplais Brigitte; je la touchais comme pour m'assurerqueje n'étais pas trompé par un songe. Mon propre visage, que j'apercevais dans la glace, me regardai t avec étonnement. Qu'était-ce donc que cette créature qui m'apparaissait sous mes traits?qu'était-cedona
que cet homme sans pitié qui blasphémait avec ma bouche et torturait avec mes mains? Était-ce lui que ma mère appelait Octave? était-ce lui qu'autrefois, à quinze ans, parmi les bois et les prairies, j'avais vu dans les claires fontaines où je me penchais avec un cœur pur comme le cristal de leurs eaux?
Je fermais les yeux, et je pensais aux jours de mon enfance. Comme un rayon de soleil qui traverse un nuage, mille souvenirs me traversaient le cœur. — Non, me disais-je, je n'ai pas fait cela. Tout ce qui m'entoure dans cette chambre n'est qu'un rôve impossible. Je me rappelais le temps où j'ignorais, où je sentais mon cœur s'ouvrir à mes premiers pas dans la vie. Je me souvenais d'un vieux mendiant qui s'asseyait sur un banc de pierre devant la porte d'une ferme, et à qui on m'envoyait quelquefois porter, le matin, après déjeuner, les restes de notre repas. Je le voyais, tendant ses mains ridées, faible, courbé, me bénir en souriaDt. Je sentais le vent du matin glisser sur mes tempes, je ne sais quoi de frais comme la rosée qui tombait du ciel dans mon âme. Puis, tout à coup, je rouvrais les yeux, et je retrouvais, à la lueur de la lampe, la réalité devant moi.
— Et tu ne te crois pas coupable? me demandai-je avec horreur. apprenti corrompu d'hier! parce que tu pleures, tu te crois innocent? Ce que tu prends pour le témoignage de ta conscience, ce n'est peut-être que du remords? et quel meurtrier n'en éprouve pas? Si
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la vertu te crie qu'elle souffre, qui te dit que ce n'est pas parce qu'elle se sent mourir? misérable! ces voix lointaines que tu entends gémir dans ton cœur, tu crois que ce sont des sanglots ; ce n'est peut-être que le cri de la mouette, l'oiseau funèbre des tempêtes, que le naufrage appelle à lui. Qui t'a jamais raconté l'enfance de ceux qui meurentcouverts de sang? Ils ont aussi été bons à leurs jours; ils posent aussi leurs mains sur leur visage pour s'en souvenir quelquefois. Tu fais le mal et tu te repens? Néron aussi, quand il tua sa mère. Qui donc t'a dit que les pleui*s nous lavaient? Et quand bien même il en serait ainsi, quand il serait vrai qu'une part de ton âme n'appartiendra jamais au mal, que feras-tu de l'autre qui lui appartiendra? Tu palperas de ta main gauche les plaies qu'ouvrira ta main droite; tu feras un suaire de ta vertu pour y ensevelir tes crimes; tu frapperas, et, comme Brutus, tu graveras sur ton épée les bavardages de Platon! A l'être qui t'ouvrira ses bras, tu plongeras au fond du cœur cette arme ampoulée et déjà repentante ; tu conduii^as au cimetière les restes de tes passions, et tu effeuilleras sur leurs tombes la fleur stérile de ta pitié; tu diras à ceux qui te verront : — Que voulez-vous ! on m'a appris à tuer, et remarquez que j'en pleure encore, et que Dieu m'avait fait meilleur. Tu parleras de ta jeunesse, tu te persuaderas à toi-même que le ciel doit te pardonner, que tes malheurs sontinvolontaires,et tu harangueras tes nuitsd'insomnie pour qu'elles le laissenlunpeu de repos.
2&i LA CONFESSION
Mais, qui sait? tu es jeune encore. Plus tu te fieras à ton cœur, plus ton orgueil doit l'égarer. Te voilà aujourd'hui devant la première ruine que tu vas laisser sur ta route. Que Brigitte meure demain, tu pleureras sur son cercueil ; où iras- tu en la quittant? Tu partiras pour trois mois peut-être, et tu feras un voyage en Italie; tu t'envelopperas dans ton manteau comme un Anglais travaillé du spleen, et tu te diras quelque beau matin, au fond d'une auberge, après boire, que tes remords sont apaisés et qu'il est temps d'oublier pour revivre. Toi qui commences à pleurer trop tard, prends gardede ne plus pleurer un jour. Qui sait? qu'on vienne à te railler sur ces douleurs que tu crois senties ; qu'un jour, au bal, une belle femme sourie de pitié quand on lui contera que tu te souviens d'une maîtresse morte ; n'en pourrais-tu pas tirer quelque gloire, et t'enorgueillir tout à coup de ce qui te navre aujourd'hui? Quand le présent, qui te fait frissonner, et que tu n'oses regarder en face, sera devenu le passé, une vieille histoire, un souvenir confus, ne pourrais-tu par hasard te renverser quelque soir sur ta chaise, dans un souper de débauchés, et raconter, le sourire sur les lèvres, ce que tu as vu les larmes aux yeux? C'est ainsi qu'on boit toute honte, c'est ainsi qu'on marche ici-bas. Tu as commencé par être bon ; tu deviens faible, et tu seras méchant.
Mon pauvre ami, me dis-je du fond du cœur, j'ai un conseil à te donner : c'est que je crois qu'il te faut
mourir. Pendant que tu es bon à cette heure, profitesen pour n'être plus méchant; pendant qu'une femme que tu aimes est là, mourante, sur ce lit, et que tu sens l'horreur de toi-même, étends la main sur sa poitrine : elle vit encore, c'est assez; ferme les yeux et ne les rouvre plus; n'assiste pas à ses funérailles, de peur que demain tu n'en sois consolé; donne-toi un coup de poignard pendant que le cœur que tu portes aime encore le Dieu qui l'a fait. Est-ce ta jeunesse qui t'arrête? et ce que tu veux épargner, est-ce la couleur de tes cheveux? Ne les laisse jamais blanchir, s'ils ne sont pas blancs cette nuit.
Et aussi bien, que veux-tu faire au monde? Si tu sors, où vas-tu? Qu'espères-tu si tu restes? Ah ! n'est-ce pas qu'en regardant cette femme, il te semble avoir dans le cœur tout un trésor encore enfoui? N'est-ce pas que ce que tu perds, c'est moins ce qui aété que ce qui aurait pu être, et que le pire des adieux est de sentir qu'on n'a pas tout dit? Que ne parlais-tu il y a une heure? Quand cette aiguille était à cette place, tu pouvais encore être heureux. Si tu souffrais, que n'ouvraistu ton âme? si tu aimais, que ne le disais-tu? Te voilà comme l'enfouisseur mourant de faim sur son trésor; tu as fermé ta porte, avare; tu te débats derrière tes verrous. Secoue-les donc, ils sont solides ; c'est ta main qui les a forcés. insensé qui as désiré et qui as possédé ton désir, tu n'avais pas pensé à Dieu! Tu jouais avec le bonheur comme un enfant avec un hochet, et
tu ne réfléchissais pas combien c'était rare et fragile ce que tu tenais dans tes mains; tu le dédaignais; tu en souriais et tu remettais d'en jouir, et tu ne comptais pas les prières que ton bon ange faisait pendant ce temps-là pour te conserver cette ombre d'un jour. Ah ! s'il en est un dans les cieux qui ait jamais veillé sur toi, que devient-il en ce moment? Il est assis devant un orgue; ses ailes sont à demi ouvertes, ses mains étendues sur le clavier d'ivoire; il commence un hymne éternel, l'hymne d'amour et d'immortel oubli. Mais ses genoux chancellent, ses ailes tombent, sa tête s'incline comme un roseau brisé; l'ange de la mort lui a touché l'épaule, il disparait dans l'immensité!
Et toi, c'est à vingt-deux ans que tu restes seul sur la terre ! quand un amour noble et élevé, quand la force de la jeunesse allait peut-être faire de toi quelque chose! Lorsque, après de si longs ennuis, des chagrins si cuisants, tant d'irrésolutions, une jeunesse si dissipée, tu pouvais voir se lever sur toi un jour tranquille et pur! lorsque ta vie, consacrée à un être adoré, pouvait se remplir d'une sève nouvelle, c'est en ce moment que tout s'abîme et s'évanouit devant toi ! Te voilà, non plus avec des désirs vagues, mais avec des regrets réels ; non plus le cœur vide, mais dépeuplé. Et tu hésites? Qu'attends-tu? Puisqu'elle ne veut plus de ta vie, que ta vie ne compte plus pour rien; puisqu'elle te quitte, quitte-toi aussi. Que ceux qui ont aimé ta jeunesse pleurent sur toi ; ils ne sont pas nombreux. Qui a
été muet près de Brigitte doit rester muet pour toujours! Que celui qui a passé sur son cœur en garde du moins la trace intacte! Ah, Dieu! si tu veux vivre encore, ne faudrait-il pas l'effacer? Quel autre parti te resterait-il, pour consei*ver ton souffle misérable, que d'achever de le corrompre? Oui, maintenant ta vie est à ce prix. Il te faudrait, pour la supporter, non-seulement oublier l'amour, mais désapprendre qu'il existe; non-seulement renier ce qui a été bon en toi, mais tuer ce qui peut l'être encore; car que ferais-tu si tu t'en souvenais? Tu ne ferais pas un pas sur terre, tu ne rirais pas, tu ne pleurerais pas, tu ne donnerais pas l'aumône à un pauvre, tu ne pourrais pas être bon un quart d'heure, sans que tout ton sang, reflué au cœur, te crie que Dieu t'avait fait bon pour que Brigitte fût heureuse. Tes moindres actions retentiraient en toi, et, comme des échos sonores, y feraient gémir tes malheurs ; tout ce qui remuerait ton âme y éveillerait un regret, et l'espérance, ce messager céleste, ce saint ami qui nous invite à vivre, se changerait lui-même pour toi en un fantôme inexorable, et deviendrait frère jumeau du passé; tous tes essais de saisir quelque chose ne seraient qu'un long repentir. Quand l'homicide marche dans l'ombre, il tient ses mains serrées sur sa poitrine, de peur de rien toucher et que les murs ne l'accusent. C'est ainsi qu'il te faudrait faire; choisis deton âme ou de ton corps : il te faudrait tuer l'un des deux. Le souvenir du bien t'envoie au mal ; fais de toi
un cadavre, si tu ne veux être ton propre spectre. enfant, enfant ! meurs honnête ! qu'on puisse pleurer sur ton tombeau !
Je me jetai sur le pied du lit, plein d'un si affreux désespoir que ma raison m'abandonnait, et que je ne savais plus où j'étais ni cequeje faisais. Brigitte poussa un soupir, et, écartant le drap qui la couvrait, comme oppresséed'un po.idsimportun,découvritson seinblanc et nu.
A cette vue, tous mes sens s'émurent. Était-ce de douleur ou de désir? je n'en sais rien. Une pensée horrible m'avait fait frémir tout à coup. — Eh quoi! me dis-je, laisser cela à un autre! mourir, descendre dans la terre, tandis que cette blanche poitrine respirera l'air du firmament! Dieu juste! une autre main que la mienne sur cette peau fine et transparente! une autre bouche sur ces lèvres et un autre amour dans ce cœur! un autre homme ici, à ce chevet! Brigitte heureuse, vivante, adorée, et moi dans le coin d'un cimetière, tombant en poussière au fond d'une fosse ! Combien de temps pour qu'elle m'oublie, si je n'existe plus demain? combien de larmes? Aucune, peut-être! Pas un ami, personne qui l'approche, qui ne lui dise que ma mort est un bien, qui ne s'empresse de l'en consoler, qui ne la conjure de n'y plus songer! Si elle pleure, on voudra la distraire ; siun souvenir la frappe, on l'écartera; si son amour me survit en elle, on l'en guérira comme d'un empoisonnement; et elle-même,
qui, le premier jour, dira peut-être qu'elle veut me suivre, se détournera dans un mois, pour ne pas voir de loin le saule pleureur qu'on aura planté sur ma tombe! Comment en serait-il autrement? Qui regrettet-on quand on est si belle? Elle voudrait mourir de chagrin que ce beau sein lui dirait qu'il veut vivre, et qu'un miroir le lui persuaderait; et le jour où les larmes taries feront place au premier sourire, qui ne la félicitera pas, convalescente de sa douleur? Lorsque après huit jours de silence elle commencera à souffrir qu'on prononce mon nom devant elle, puis qu'elle en parlera ell e-même, en regardant languissamment, comme pour dire : Consolez -moi ; puis peu à peu qu'elle en sera venue, non plus à éviter mon souvenir, mais à n'en plus parler, et qu'elle ouvrira ses fenêtres, par les beaux matins de printemps, quand les oiseaux chantent dans la rosée; quand elle deviendra rêveuse et qu'elle dira : J'ai aimé,... qui sera là, à côté d'elle? qui osera lui répondre qu'il faut aimer encore? Ah! alors je n'y serai plus! Tu l'écouteras, infidèle; tu te pencheras en rougissant, comme une rose qui va s'épanouir, et ta beauté et ta jeunesse te monteront au front. Tout en disant que ton cœur est fermé, tu en laisseras sortir cette fraîche auréole dont chaque rayon appelle un baiser. Qu'elles veulent bien qu'on les aime, celles qui disent qu'elles n'aiment plus ! Et quoi d'étonnant? Tu es femme; ce corps, cette gorçe d'albâtre, tu sais ce qu'ils valent, on te l'a dit; quand tu les caches sous
ta robe, tu ne crois pas, comme les viei^es, que tout le monde te ressemble, et tu sais le prix de ta pudeur. Comment la femme qui a été vantée peut-elle se résoudre à ne l'être plus ? se croit-elle vivante si elle reste à l'ombre, et s'il y a silence autour de sa beauté? Sa beauté même, c'est l'éloge et le regard de son amant. Non, non, il n'en faut pas douter; qui a aimé ne vit plus sans amour; qui apprend une mort se rattache à la vie. Brigitte m'aime et en mouirait peut-être ; je me tuerai, et un autre l'aura.
Un autre! un autre! ;'épétais-je en m'inclinant, appuyé sur le lit, et mon front effleurait son épaule. N'est-elle pas veuve? pensai-je; n'a-t-elle pas déjà vu la mort? ces petites mains délicates n'ont-elles pas soigné et enseveli? Ses larmes savent combien elles durent, et les secondes durent moins. Ah, Dieu me préserve ! pendant qu'elle dort, à quoi tient-il que je ne la tue? Si je l'éveillais maintenant, et si je lui disais que son heure est venue et que nous allons mourir dans un dernier baiser, elle accepterait. Que m'importe? Est-il donc sûr que tout ne finisse pas là?
J'avais trouvé un couteau sur la table, et je le tenais dans ma main.
Peur, lâcheté, superstition ! qu'en savent-ils, ceux qui le disent? C'est pour le peuple et les ignorants qu'on nou» parle d'une autre vie; mais qui y croit au fond du cœur? Quel gardien de nos cimetières a vu un mort quitter son tombeau et aller frapper chez le prêtre?
C'est autrefois qu'on voyait des fantômes ; la police les interdit à nos villes civilisées, et il n'y crie plus du sein de la terre que des vivants enterrés à la hâte. Qui eût rendu la mort muette, si elle avait jamais parlé? Est-ce parce que les processions n'ont plus le droit d'encombrer nos rues, que l'esprit céleste se laisse oublier? Mourir, voilà la fin, le but. Dieu l'a posé, les hommes le discutent; mais chacun porte écrit au front : c Fais ce que tu veux, tu mouri^s. y^ Qu'en dirait-on, si je tuais Brigitte? ni elle ni moi n'en entendrions rien. Il y aurait demain dans un journal qu'Octave de T*** a tué sa maîtresse, et après-demain on n'en parlei-ait plus. Qui nous suivrait au dernier cortège? Personne qui, en rentrantchezsoi,nedéjeunâttranquillement;etnous,étendus côte à côte dans les entrailles de cette fange d'un jour, le monde pourraitmarcher sur nous sans que le bruit des pas nous éveillât. N'est-il pas vrai, ma bienaimée, n'est-il pas vrai que nous y serions bien? C'est un lit moelleux que la terre ; aucune souffrance ne nous y atteindrait; on ne jaserait pas dans les tombes voisines de notre union devant Dieu ; nos ossements s'embrasseraient en paix et sans orgueil ; la mort est conciliatrice, et ce qu'elle noue ne se délie pas. Pourquoi le néant t'effraierait-il, pauvre corps qui lui es promis? Chaque heure qui sonne t'y entraîne, chaque pas que tu fais brise l'échelon où tu viens de t'appuyer; tu ne te nourris que de morts ; l'air du ciel te pèse et t'écrase, la terre que tu foules te tire à elle par la plante des
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pieds. Descends, descends! Pourquoi tantd'épouvante? est-ce un mot qui te fait horreur? Dis seulement : Nous ne vivrons plus. N'est-ce pas là une grande fatiguedont il est doux de se reposer? Comment se fait-il qu'on hésite, s'il n'y a que la différence d'un peu plus tôt à un peu plus tard? La matière est impérissable, et les physiciens, nous dit-on, tourmentent à l'infini le plus petit grain de poussière sans pou voir jamais l'anéantir. Si la matière est la propriété du hasard, quel mal faitelle en changeant de torture, puisqu'elle ne peut changer de maître? Qu'importe à Dieu la forme que j'ai reçue et quelle livrée porte ma douleur? La souffrance vit dans mon crâne; elle m'appartient, je la tue; mais l'ossement ne m'appartient pas, et je le rends à qui me l'a prêté; qu'un poëte en fasse une coupe où il boira son vin nouveau ! Quel reproche puis-je encourir? et ce reproche, qui me le ferait? quel ordonnateur inflexible viendra me dire que j'ai mésusé? Qu'en sait-il? était-il en moi? Si chaque créature a sa tâche à remplir, et si c'est un crime de la secouer, quels grands coupables sont donc les enfants qui meurent sur le sein de la nourrice? pourquoi ceux-là sont-ils épargnés? De comptes rendus après la mort, à qui servirait la leçon? Il faudrait bien que le ciel fût désert pour que l'homme fût puni d'avoir vécu, car c'est assez qu'il ait à vivre et je ne sais qui l'a demandé, sinon Voltaire au lit de mort; digne et dernier cri d'impuissance d'un vieil athée désespéré. A quoi bon? pourquoi tant de luttes? qui donc
est là-haul qui regarde, et qui se plaît à tant d'agonies? qui donc s'égaie et se désœuvré à ce spectacle d'une création toujours naissante et toujours moribonde? à voir bâtir, et l'herbe pousse ; à voir planter, et la foudre tombe; à voir marcher, et la mort crie « holà »; à voir pleurer, et les larmes sèchent ; à voir aimer, et le visage se ride ; à voir prier, se prosterner, supplier et tendre les bras, et les moissons n'en ont pas un brin de froment de plus! Qui est-ce donc qui a tant fait, pour le plaisir de savoir tout seul que ce qu'il a fait, ce n'est rien? La terre se meurt; Herschell dit que c'est de froid; qui donc tient dans sa main cette goutte de vapeurs condensées, et la regarde s'y dessécher , comme un pêcheur un peu d'eau de mer, pour en avoir un grain de sel? Cette grande loi d'attraction qui suspend le monde à sa place, l'use et le ronge dans un désir sans fin; chaque planète charrie ses misères engémissantsur son essieu ; elles s'appellent d'un bout du ciel à l'autre, et, inquiètes du repos, cherchent qui s'arrêtera la première. Dieu les retient; elles accomplissent assidûment et éternellement leur labeur vide et inutile ; elles tournent, elles souffrent, elles brûlent, elles s'éteignent et s'allument ; elles descendent et remontent ; elles se suivent et s'évitent, elles s'enlacent comme desanneaux ; elles portent à leur surface des milliers d'êtres renouvelés sans cesse ; ces êtres s'agitent, se croisent aussi, se serrent une heure les uns contre les autres, puis tombent, et d'autres se lèvent; là où la vie manque, elle accourt; là où
Tairsent le vide, il se précipite; pas un désoixire, tout est réglé, marqué, écrit en lignes d'or et en paraboles de feu; tout marche au son de la musique céleste sur des sentiers impitoyables, et pour toujours; et tout cela n'est rien ! Et nous, pauvres rêves sans nom, pâles et douloureuses apparences, imperceptibles éphémères, nous qu'on anime d'un souffle d'une seconde pour que la mort puisse exister, nous nous épuisons de fatigue pour nous prouver que nous jouons un rôle et que je ne sais quoi s'aperçoit de nous. Nous hésitons à nous tirer sur la poitrine un petit instrument de fer, et à nous faire sauter la tête avec un haussement d'épaules; il semble que, si nous nous tuons, le chaos va se rétablir; nous avons écrit et rédigé les lois divines et humaines, et nous avons peur de nos catéchismes ; nous souffrons trente ans sans murmurer, et nous croyons que nous luttons; enfin la souffrance est la plus forte, nous envoyons une pincée de poudre dans le sanctuaire de l'intelligence, et il pousse une fleur sur notre tombeau.
Comme j'achevais ces paroles, j'avais approché le couteau que je tenais de la poitrine de Brigitte. Je n'étais plus maître de moi, et je ne sais, dans mon délire, ce qui en serait arrivé; je rejetai le drap pour découvrir le cœur, et j'aperçus entre les deux seins blancs un petit crucifix d'ébène.
Je reculai, frappé de crainte; ma main s'ouvrit, et l'arme tomba. C'était la tante de Brigitte qui lui avait,
au lit de mort, donné ce petit crucifix. Je ne me souvenais pourtant pas de le lui avoir jamais vu ; sans doute, au moment de partir, elle l'avait suspendu à son cou, comme une relique préservatrice des dangei*s duvoyage. Je joignis les mains tout à coup et me sentis fléchir vers la terre. — Seigneur mon Dieu! dis-je en tremblant. Seigneur mon Dieu, vous étiez là!
Que ceux qui ne croient pas au Christ lisent cette page; je n'y croyais pas non plus. Ni au collège, ni enfant, ni homme, je n'avais hanté les églises ; ma religion, si j'en avais une, n'avait ni rite ni symbole, et je ne croyais qu'à un Dieu sans forme, sans culte et sans révélation. Empoisonné, dès l'adolescence, de tous les écrits du dernier siècle, j'y avais sucé de bonne heure le lait stérile de l'impiété. L'orgueil humain, ce dieu de l'égoïste, fermait ma bouche à la prière, tandis que mon âme efirayée se réfugiait dans l'espoir du néant. J'étais comme ivre et insensé quand je vis le Christ sur le sein de Brigitte; mais bien que n'y croyant pas moi-même, je reculai, sachant qu'elle y croyait. Ce ne fut pas une terreur vaine qui, en ce moment, m'arrêta la main. Qui me voyait? j'étais seul, la nuit. S'agissait-il des préjugés du monde? qui m'empêchai t d'écarter de mesyeux ce petit morceau de bois noir? Je pouvais le jeter dans les cendres, et ce fut mon arme que j'y jetai. Ah ! que je le sentis jusqu'à l'âme, et que je le sens maintenant encore! quels misérables sont les hommes qui ont jamais fait une raillerie de ce qui peut sauver un être t
37i LA CONFESSION
Qu'importe le nom, la forme, la croyance? tout ce qui est bon n'est-il pas sacré? comment ose-t-on toucher à Dieu?
Comme, à un regard du soleil, la neige descend des montagnes, et, du glacier qui menaçait le ciel, fait un ruisseau dans la vallée; ainsi descendaitdans mon cœur une source qui s'épanchait. Le repentir est un pur encens; il s'exhalait de toute ma souffrance. Quoique j'eusse presque commis un crime, dès que ma main fut désarmée, je sentismon cœur innocent. Un seul instant m'avait rendu le calme, la force et la raison ; je m'avançai de nouveau vers l'alcôve ; je m'inclinai sur mon idole, et je baisai son crucifix.
— Dors en paix, lui dis-je, Dieu veille sur toi ! Pendant qu'un rêve te faisait sourire, tu viens d'échapper au plus grand danger que tu aies couru de ta vie. Mais la main qui t'a menacée ne fera de mal à personne ; j'en jure par ton Christ lui-même, je ne tuerai ni toi ni moi. Je suis un fou, un insensé, un enfant qui s'est cru un homme. Dieu soit loué! tu es jeune et vivante, et tu es belle, et lu m'oublieras. Tu guériras du mal que je t'ai fait, si tu ne peux le pardonner. Dors en paix jusqu'au jour, Brigitte, et décide alors de notre destin ; quel que soit TaiTêt que tu prononces, je m'y soumettrai sans murmure. Et toi, Jésus, qui l'a sauvée, pardonne-moi, ne le lui dis pas. Je ^is né dans un^ siècle jm pie, £ L j^aTheaucoup à expier. Pauvre fils de Dieu qu'on oublie, on ne m a pas appris à t'aimer. Je ne t'ai jamais
•cherché dans les temples ; mais, grâce au ciel, là où je te trouve, je n'ai pas encore appris à ne pas trembler. Une fois avant de mourir, je t'aurai du moins baisé de mes lèvres sur un cœur qui est plein de toi. Protége-le tant qu'il respirera; restes-y, sainte sauvegarde ; souviens-toi qu'un infortuné n'a pas osé mourir de sa douleur en te voyant cloué sur ta croix; impie, tu l'as sauvé du mal; s'il avait cru, tu l'aurais consolé. Par- •donne à ceux qui l'ont fait incrédule, puisque tu l'as fait repentant ; pardonne à tous ceux qui blasphèment! ils ne t'ont jamais vu, sans doute, lorsqu'ils étaient au -désespoir. Les joies humaines sont railleuses, elles dédaignent sans pitié; ô Christ! les heureux de ce monde pensentn'avoir jamais besoin de toi; pardonne : quand leur orgueil t'outrage, leurs larmes les baptisent tôt ou tard; plains-les de se croire à l'abri des tempêtes, et d'avoir besoin, pour venir à toi, des leçons sévères du malheur. Notre sagesse et notre septicisme sont dans nos mains de grands hochets d'enfants ; pardonne-nous <le rêver que nous sommes impies, toi qui souriais au Golgotha. De toutes nos misères d'une heure, la pire ■est pour nos vanités qu'elles essaient de t'oublicr.Mais, tu le vois, ce ne sont que des ombres, qu'un regard de toi fait tomber. Toi-même, n'as-tu pas été homme? C'est la douleur qui fa fait Dieu ; c'est un instrument -de supplice qui t'a servi à monter au ciel, et qui t'a porté les bras ouverts au sein de ton père glorieux ; et nous, c'est aussi la douleur qui nous conduit à toi
comme elle t'a amené à ton père; nous ne venons que couronnés d'épines nous incliner devant ton image; nous ne touchons à tes pieds sanglants qu'avec des mains ensanglantées, et tu as souffert le martyr pour être aimé des malheureux.
Les premiers rayons de l'aurore commençaient à paraître ; tout s'éveillait peu à peu, et l'air s'emplissait debruits lointainset confus. Faible etépuiséde fatigue, j'allais quitter Brigitte pour prendre un peu de repos. Comme je sortais, une robe jetée sur un fauteuil glissa à terre près de moi, et il en tomba un papier plié. Je le ramassai : c'était une lettre, et je reconnus la main de Brigitte. L'enveloppe n'était pas cachetée ; je l'ouvris et lus ce qui suit :
c 25 décembre 18..
€ Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai loin de vous, et peut-êtrene la recevrez-vous jamais. Ma destinée est liée à celle d'un homme à qui j'ai tout sacrifié ; vivre sans moi lui est impossible, et je vais essayer de mourir pour lui. Je vous aime, adieu, plaignez-nous. >
Je retournai le papier après l'avoir lu, et je vis sur l'adresse : c A M. Henri Smith, à N***, poste restante. >