‹ Œuvres ComplètesChapitre 38 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le langage â'action et celui des sons articules , considérés

dans leur origine.

§ I . Tant que les enfans dont je viens de parler ont vécu séparément, l'exercice des opérations de leur âme a été borné à celui de la perception et de la conscience, qui ne cesse point quand on est éveillé ; à celui de l'attention , qui avait lieu toutes les fois

« l'on serait porté a admettre l'opinion de Diodore de Sicile « et de Vitruve, que les premiers hommes ont vécu pendant « un temps dans les cayemes et les forêts, à la manière des « bétés, n'articulant que des sons confus et indéterminés, jus- « qu'à ce que, s'étant associés pour se secourir mutuellement, « ils soient arrivés par degrés à en former de distincts par le « moyen de signes ou de marques arbitraires convenues entre eux , afin que celui qui parlait pût exprimer les idées qu'il a avait besoin de communiquer aux autres : c'est ce qui a « donné lieu aux différentes langues ; car tout le monde con- « vient que le langage n'est point inné.

« Cette origine du langage est si naturelle, qu'un père de « l'église (Grég. Niss.) , et Richard Simon , prêtre de l'Ora- « toire , ont travaillé l'un et l'autre à l'établir, mais ils auraient « pu être mieux informés; car rien n'est plus évident, par <i rÉcrithre Sainte, que le langage a eu une origine différ- « rente. Elle nous apprend que Dieu enseigna la religion au <t premier homme, ce qui ne permet pas de douter qu'il ne loi f ait enméme temps enseigné à parler. (En effet,la connaissance « de la religion suppose beaucoup d'idées et un grand exer- I. i3

194 ESSAI SUR l'oRIGINB

que quelques perceptions les affectaient d'une manière plus particulière; à celui de la réminiscence, quand des circonstances qui les avaient frappés se représentaient à eux avant que les liaisons qu'elles avaient formées eussent été détruites, et à un exercice fort peu étendu de l'imagination. La perception d'un besoin se liait, par exemple, avec celle d'un objet qui avait servi à les soulager. Mais ces sortes de liaisons, formées par hasard, et n'étaat paS| entretenues pai', la réflexion , ne subsistaient pas long-temps. Un jour le sentiment de la iaun rappelait à ces enfans un arbre chargé de fruit qu'ils avaient vu la veille : le lendemain cet arbre était oublié, et le même sentiment leur rappelait un autre objet. Ainsi l'exercice de l'imagination n'était point à leur pouvoir; il n'était

(1 cice des opérations de Pâme, ce qui n'a pu. avoir lieu que « par le secours des signes; je Tai démontré dans la première « partie de cet ouvrage.)... Quoique, ajoute plus bas M.War- « burthoo y Dieu ait enseigné le langage aux hommes, .cepen n dant il ne serait pas raisonnable de supposer que ce langage « se soit étendu au delà des nécessités alors actuelles de « l'homme y et qu'U n'ait pas eu par kii-méme la capa- «i cité de le perfectionner et de l'enrichir. Ainsi le premier (c langage a nécessairement été stérile et borné. » Tout cela me parait fort exact. Si je suppose deux enfans dans la nécessité d'imaginer jusqu'aux premiers signes du langage, c'est parce que j*ai cru qu'il ne suffîsaU pas pour) an philosophe de dire qu'une chose a été faite par des voies extraordinaires, mais qu'il était de sou devoir d'expliquer commen' elle aurait pu se faire par des moyens naturels.

que Teflét des circonstances où ils se trouvaient '•

§ a. Quand ils vécurent ensend[>le, ils eurent occasion de donner plus d'exercice à ces premières opérations, parce que leur commerce réciproque leur fit attacher aux cris de chaque pas^ sion les perceptions dont ils étaient les signes naturels. Ils les accompagnaient ordinatreâ3ent de quelque mouvement, de quelque geste ou de quelque action, dont l'expression était encore plus sensible. Par exemple, celui qui souffrait parce qu'il était privé d'un objet que ses besoins lui rendaient nécessaire, ne s'en tenait pas à pousser des cris ; il faisait des efforts pour l'obtenir ; il agitait sa tête, ses bras et toutes les parties de son corps. L'autre, ému à ce spectacle, fixait les yeux sur le même objet ; et sientant passer dans son âme des sentimens dont il n'était pas encore capable de se rendre raison , il souffrait de vob souffrir ce misérable. Dès ce moment il se sent intéressé à le soulager, et il obéit à cette impression autant qu'il est en son pouvoir. Ainsi par le seul instinct, ces hommes se demandaient et se prêtaient des secours. Je dis p€ur le seul instinct, car la réflexion n'y pouvait encore avoir

* Ce que j'avance ici sur les opérations de l'âme de ces enfans ne saurait être douteux^ après ce qui a été prouvé dans la première partie de cçt Ëssai^ section il) ch. i, 11,111, iv et V, et section ly.

196 ESSAI SUR l'origine

part. L'un ne disait pas : Il faut rrC agiter de telle manière pour lui fait^ connaître ce qui ni* est nécessaire ^ et pour rengager à me secourir; ni l'autre : Je vois à ses mouçemens quHl veut telle chose j je vais lui en donner la jouissance : mais tous deux agissaient en conséquence du besoin qui les pressait davantage.

§ 3. Cependant les mêmes circonstances ne pureVit se répéter souvent, qu'ils ne s'accoutumassent enfin à attacher aux cris des passions et aux différentes actions du corps des perceptions qui y étaient exprimées d'une manière si sensible. Plus ils se familiarisèrent avec ces signes, plus ils furent en état de se les rappeler à leur gré. Leur mémoire commença à avoir quelque exercice; ils purent disposer eux-mêmes de leur imagination, et ils parvinrent insensiblement à faire avec réflexion ce qu'ils n'avaient fait que par instinct ^ D'abord tous deux se tirent une habitude de connaître à ces signes les sentimens que l'autre éprouvait dans le moment ; ensuite ils s'en servirent pour se communiquer les sentimens qu'ils avaient éprouvés. Celui, par exemple, qui voyait un lieu où il avait été effrayé , imitait les cris et les mouvemens qui étaient les signes de la frayeur, pour avertir l'autre de ne pas s'exposer au danger qu'il avait couru.

^ Cela répond à la difficulté que je me suis faite dans la première partie de cet ouvrage, sect. 11, ch. v.

§ 4* L'usage de ces signes étendit peu à peu l'exercice des opérations de Tânie, et à leur tour celles-ci, ayant plus^d'exercice , perfectionnèrent les signes et en rendirent l'usage plus familier. Notre expérience prouve que ces deux choses s'aident mutuellement. Avant qu'on eût trouvé les signes algébriques, les opérations de l'âme avaient assez d'exercice pour en amener l'invention : mais ce n'est que depuis l'usage de ces signes qu'elles en ont eu, assez pour porter les mathématiques au point de perfection où nous les voyons.

§ 5. Par ce détail on voit comment les cris des passions contribuèrent au développement des opérations de l'âme, en occasionant naturellement le langage d'action ; langage qui ^ dans ses commèncemens , pour être proportionné au peu d'intelligence de ce couple, ne consistait vraisemblablement qu'en contorsions et en agitations violentes.

^ 6. Cependant ces hommes ayant acquis l'habitude de lier quelques idées à des signes arbitraires, les cris naturels \euT servirent de modèle pour se faire un nouveau langage. Ils articulèrent de nouveaux sons , et , en les répétant plusieurs fois et les accompagnant de quelque geste qui indiquait les objets qu'ils voulaient faire remarquer, ils s'accoutumèrent à donner des noms aux choses. Les premiers progrès de ce langage furent

igS ESSAI SUR l'originï

néanmoins très-lents. L'organe de la parole était si inflexible, qu'il ne pouvait facilement articuler que peu de sons fort simples. Les obstacles pour en prononcer d'autres empêchaient même de soupçonner que la voix fôt propre à se varier au delà du petit nombre de mots qu'on avait imaginé.

§"7. Ce couple eut un enfant, qui, pressé par des besoins qu'il ne pouvait faire connaître que difficilement, agita toutes lès parties de son corps. Sa langue fort flexible se replia d'une manière extraordinaire, et prononça un mot tout nouveau. Le besoin continuant donna encore lieu aux mêmes effets; cet enfant agita sa langue comme la première fois, et articula encore le même son. Les parens surpris , ayant enfin deviné ce qu'il voulait, essayèrent, en le lui donnant , de répéter le même mot : la peine qu'ils eurent à le prononcer fit voir qu'ils n'auraient pas été d'eux-mêmes capables de l'inventer.

Par un semblable moyen , ce nouveau langage ne s'enrichit pas beaucoup. Faute d'exercice, l'organe de la voix perdit bientôt dans l'enfant toute sa flexibilité. Ses parens lui apprirent à faire connaître ses pensées par des actions , manière de s'exprimer dont les images sensibles étaient bien plus à sa portée que des sons articulés. On ne put attendre que du hasard la naissance de quelque nouveau mot ; et pour en augmenter , par une voix aussi lente , considérablement le nombre, il fallut

D£S CONNAISSANCES HIJMAlNJîS. 199

sans doute plusieurs générations. Le langage d'action, alors si naturel, était un grand obstacle à surmonter. Pouvait-on l'abandonner poui* un autre dont on ne prévoyait pas encore les avantages, et dont la difficulté se faisait si bien sentir.

§ 8. A mesure que le langage des sons articulés devînt plus abondant , il fiit plus pro]M*e à exercer de bonne heure l'organe de la voix, et à lui conserver sa première flexibilité. 11 parut alors aussi commode que te langage d'action : on se servit également de l'un et de l'antre ; enfin , l'usage des sons articulés devint si facile , qu'il prévalut.

§ 9. 11 y a donc eu un temps où la conversation était soutenue par un discours entremêlé de mots et d'actions. «L'usage et la coutume % ainsi oc qu'il est arrivé dans la plupart des antres choses « de la vie , changèrent ensuite en ornemetit ce a qui était dû à la nécessité : mais la pratique subit sista encore long -temps après que la nécessité « eut cessé, singulièrement parmi les Orientaux, « dont le caractère s'accommodait natinrelleilaent « d'une forme de conversation qui exerçait si « bien leur vivacité par le mouvement, et la con- « tentait si fort par une représentation perpétuelle (c d'images sensibles.

« L*Écriture- Sainte nous fournit des exemples

* Essai sur les HicrogL^ § 8 cl 9.

200 ESSAI SUR l'oRIGIBTB

«c sans nombre de cette sorte de conversation. En « voici quelques-uns : Quand le faux prophète « agite ses cornes de fer, pour marquer la déroute <x entière des Syriens^ : quand Jérémie, par l'ordre (c de Dieu, cache sa ceinture de lin dans le trou « d'une pierre , près de TEuphrate ' r qùadd il a brise un vaisseau de terre à la vue du peuple ^ : <€ quand il met à son col des liens et des jougs \ <x et quand il jette un livre dans TEuphrate ^ : « quand Ézéchiel dessine par Tordre de Dieu le c( siège de Jérusalem sur de la brique ^ : quand il or pèse dans une balance les cheveux de sa tête et « le poil de sa barbe 7 : quand il emporte les meu- « blés de sa maison ^, et quand il joint ensemble « deux bâtons pour Juda et Israël 9, Par ces acc( tions les prophètes instruisaient le peuple de « la volonté du Seigneur, et conversaient en « signes. »

Quelques personnes, pour n'avoir pas su que le langage d'action était chez les Juifs une manière

* 3 Reg.ixu, II.

' Ch. XIII.

3 Ch. XIX.

^ Ch. XXVIII.

5 Ch. Li.

« Ch. IV.

7 Ch. V.

8 Ch. xii.

9 Ch. XXXV1II| XVI.

DES GONlCAISSANGliS HUMAINES. 20I

commune et familière de converser, ont osé traiter d'absurdes et de fanatiques ces actions des prophètes» M. Warbùrthon détruit parfaitement ' cette accusation. « L'absurdité d'une action, dit-il, conc< siste en ce qu'elle est bizarre et ne signifie rien : c( or l'usage et la coutume rendaient sages et sence sées celles des prophètes. A l'égard du fanatisme ce d'une action, il est indiqué par ce tour d'esprit a qui fait qu'un homme trouve du plaisir à faire ce des choses qui ne sont point d'usage, et à se sercc vir d'un langage extraordinaire. Mais un pareil ce fanatisme ne peut plus être attribué aux procc phètes, quand il est clair que leurs actions étaient ce des actions ordinaires, et que leurs discours ce étaient conformes à l'idiome de leur pays.

ce Ce n'est pas seulenxent dans l'Histoire^Sainte ce que nous rencontrons des exemples de discours «c exprimés par des actions. L'antiquité profane ce en est pleine.... Les premiers oracles se renée daient de cette manière , comme nous l'appreee nons d'un ancien dire d'Heraclite : que le roi ^ ce dont V oracle esta Delphes y ne parle ni ne se tait , ce mais s'exprime par signes : preuve certaine que ce c'était anciennement une façon ordinaire de se ce faire entendre, que de substituer des actions aux ee paroles* ».

§ lo. Il paraît que ce langage fut surtout con-

' Essai sur les HiérogL, § 9.

* Essai sur les HiérogL^ § 10.

^O'À ESSAI SUR l'origine

serve pour instruire le peuple des choses qui Tin* téressaienf davantage , telles que la police et la religion : c'est qu'agissant sur l'imagination avec plus de vivacité, il faisait une impression plus du* rable. Son expression avait même quelque chose de fort et de grand , dont les langues , encore stériles, ne pouvaient approcher. Les anciens appelaient ce langage du nomde danse: voilà pourquoi il est dit que David dansait devant l'arche.

§ II. Les hommes, en perfecticmnant leur goût, donnèrent à cette danse plus de variété, plus de grâce et plus d'expression. Non*-seulement on assujettit à des règles les mouvem^ns des bras et les attitudes du corps, mais encore on traça les pas que les pieds devaient former. Par-là la danse se divisa naturellement en deux arts qui lui furent subordonnés : l'un, qu'on me permette nne expression conforme au langage de l'antiquité, fut la danse des gestes; il fiit conservé pour concourir à communiquer les pensées des hommes; l'autre fiit principalement la danse des pas ; on s'en servit pour exprimer certaines situations de l'âme, et particulièremrat la joie : on l'employa dans les occasions de réjouissance , et son principal objet fat le plaisir.

lia danse des pas provient donc de celle des gestes : aussi en conserve-t-elle encore le caractère. Chez les Italiens, parce qu'ils ont une gesticulation plus vive et plus variée, eUe est panto-

DES CONNAISSANCES HUMAINES. ao3

mime. Chez nous, au contraire, elle est plus grave et plus simple. Si c'est là un avantage , il me paraît être cause que le langage de cette danse en est moins riche et moins étendu. Un danseur, par exemple, qui n'aurait d'autre objet que de donner des grâces à ses mouvemens et de la noblesse à ses attitudes , pourrait - il , lorsqu'il figurerait avec d'autres, avoir le même succès que lorsqu'il danserait seul? N'aurait-on pas lieu de craindre que sa danse, à force d'être simple, ne fât si bornée dans son expression qu'elle ne lui fournît pas asse2 de signes pour le langage d'une danse figurée ? Si cela est , plus on simplifiera cet art, plus on en bornera l'expression.

§ 12. Il y a dans la danse différens genres, depuis le plus simple jusqu'à celui qui l'est le moins. Tous sont bons, pourvu qu'ils expriment quelque chose, et ils sont d'autant plus parfaits que l'expression en est plus variée et plus étendue. Celui qui peint les grâces et la noblesse est bon; celui qui forme une espèce de conversation ou de dialogue me paraît meilleur. Le moins parfait, c'est celui qui ne demande que de la force, de l'adresse et de l'agilité, parce que l'objet n'en est pas assez intéressant : cependant il n'est pas à mépriser, car il cause des surprises agréables. Le défaut des Français , c'est de borner les arts à force de vouloir les rendre simples : par-là ils se privent quel-

204 ESSAI SUR l'origine

quefois du meilleur pour ne conserver que le bon. La musique nous en fournira encore un exemple. \

Page 1