‹ Œuvres complètesChapitre 186 sur 594 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche '- D'aucun gage , Narcisse , ils n'honorent sa couche ; L'empire vainement demande un héritier

NARCISSE

Que tardez-vous, seigneur, à la répudier? L'empire, votre cœur, tout condamne Octavie. Auguste , votre aïeul , soupiroit pour Livie ; Par un double divorce ils s'unirent tous deux ' , Et vous devez l'empire à ce divorce heureux Tibère , que l'hymen plaça dans sa famille , Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul , jusques ici , contraire à vos désirs, N'osez par un divorce assurer vos plaisirs^

NÉRON

Et ne connois-tu pas l'implacable Agrippine ?

Mon amour inquiet déjà se l'imagine

Qui m'amène Octavie, et d'un œil enflammé

Atteste les saints droits d'un nœud qu'elle a formé -,

Et , portant à mon cœur des atteintes plus rudes ,

Me fait un long récit de mes ingratitudes.

De quel front soutenir ce fâcheux entretien ? -

NARCISSE

N'êtes- VOUS pas, seigneur, votre maître et le sien? Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle? Vivez, régnez pour vous : c'est trop régner pour elle. Craignez- vous ? Mais, seigneur, vous ne la craignez pas; Vous venez de bannir le superbe Pallas , Pallas , dont vous savez qu'elle soutient l'audace.

NÉRON

Éloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace, J'écoute vos conseils, j'ose les approuver; Je m'excite contre elle , et tâche à la braver : Mais , je t'expose ici mon âme toute nue , Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue , Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ; Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle ; Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : Mon génie étonné tremble devant le sien. Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance , Que je la fuis partout, que même je l'offense,

4 . Anguste répudia Scribonie ; et Livie, quoique enceinte de plusieurs mois, se sépara de Claude Tibère Néron, dont elle avait déjà un fils.

214 BHITANNICUâ.

Et que , de temps en teiâps , j'irrite ses ennuis , Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis. Mais je t'arrête trop : retire-toi , Narcisse ; Britannicus pourroit t'accuser d'artifice.

NARCISSE

Non , non ; Britannicus s'abandonne à ma foi : Par son ordre , seigneur , il croit que je vous vol , Que je m'informe ici de tout ce qui le touche , Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche. Impatient surtout de revoir ses amours , Il attend de mes soins ce fidèle secours.

NÉRON

J'y consens ; porte-lui cette douce nouvelle : Il la verra.

NARCISSE

Seigneur, bannissez-le loin d'elle.

NÉRON

J'ai mes raisons , Narcisse ; et tu peux concevoir Que je lui vendrai chef le plaisir de la voir. Cependant vante-lui ton heureux stratagème ; Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même , Qu'il la voit sans mon ordre. On ouvre; la voici. Va retrouver ton maître, et l'amener ici.

Page 1