ACTE I, SCÈNE III. 3ii
ROXANE
Je sais que des sultans l'usage m'est contraire;
Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi
De ne point à l'hymen assujettir leur foi.
Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse ,
Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse ;
Mais toujours inquiète avec tous ses appas ,
Esclave^ elle reçoit son maître dans ses bras ;
Et, sans sortir du joug où leur foi la condamne,
Il faut qu'un fils naissant la déclare sultane.
Amurat plus ardent, et seul jusqu'à ce jour,
A voulu que l'on dût ce titre à son amour.
J*en reçus la puissance aussi bien que le titre ;
Et des jours de son frère il me laissa l'arbitre.
Mais ce même Amurat ne me promit jamais
Que l'hymen dût un jour couronner ses bienfaits :
Et moi , qui n'aspirois qu'à cette seule gloire ,
De ses autres bienfaits j'ai perdu la mémoire.
Toutefois, que sert-il de me justifier?
Bajazet , il est vrai , m'a tout fait oublier.
Malgré tous ses malheurs , plus heureux que son frère ,
Il in*a plu , sans peut-être aspirer à me plaire :
Femmes, gardes, vizir, pour lui j'ai tout séduit;
En im mot, vous voyez jusqu'où je l'ai conduit. .
Grâces à mon amour , je me suis bien servie
Du pouvoir qu' Amurat me donna sur sa vie.
Bajazet touche presque au trône des sultans :
II ne faut plus qu'un pas; mais c'est où je l'attends.
Malgré tout mon amour, si dans cette journée
Il ne m'attache à lui par un juste hyménée ;
S'il ose m' alléguer une odieuse loi ,
Quand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi,
Dès le même moment, sans songer si je l'aime.
Sans consulter enfin si je me perds moi-même ,
J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer
Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer.
Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce :
Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.
Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui
Me prêter votre voix pour m'expliquer à lui :
Je veux que , devant moi , sa bouche et son visage
Me découvrent son cœur sans me laisser d'ombrage ,
Que lui-même, en secret amené dans ces lieux,
Sans être préparé se présente à mes yeux.
Adieu. Vous saurez tout après cette entrevue.
312 BAJAZET