‹ Œuvres complètesChapitre 271 sur 594 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Je ne te presse plus , ingrat , d'y consentir :

Rentre dans le néant dont je t'ai fait sortir.

Car enfin qui m'arrête? et quelle autre assurance

Demanderois-je Aicor de son indifférence?

L'ingrat est-il touché de mes empressemens?

L'amour même entre-t-il dans ses raisonnemens ?

Ah! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse,

Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ;

Qu'engagée avec toi par de si forts liens ,

Je ne puis séparer tes intérêts des miens.

Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère;

Il m'aime , tu le sais ; et malgré sa colère ,

Dans ton perfide sang je puis tout expier,

Et ta mort suffira pour me justifier.

N'en doute point, j'y cours; et, dès ce moment même....

Bajazet, écoutez; je sens que je vous aime : Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir : Le chemin est encore ouvert au repentir. Ne désespérez point une amante en furie. S'il m'échappoil un mot , c'est fait de votre vie.

BAJAZET

Vous pouvez me l'ôter, elle est entre vos mains : Peut-être que ma mort, utile à vos desseins, De l'heureux Amurat obtenant votre grâce , Vous rendra dans son cœur votre première place.

ROXANE

Dans son cœur? Ah! crois-tu, quand il le voudroit bien .

Que, si je perds l'espoir de régner dans le tien,

D'une si douce erreur si longtemps possédée ,

Je puisse désormais souffrir une autre idée,

Ni que je vive enfin, si je ne vis pour toi?

Je te donne , cruel , des armes contre moi ,

Sans doute ; et je devrois retenir ma foiblesse :

Tu vas en triompher. Oui, je te le confesse,

J'affectois à tes yeux une fausse fierté :

De toi dépend ma joie et ma félicité :

De ma sanglante mort ta mort sera suivie.

Quel fruit de tant de soins que j'ai pris pour ta vie !

Tu soupires enfin , et semblés te troubler :

Achève , parle. •

BAJAZET

0 ciel! que ne puis-je parler!

ROXANE

Quoi donc? que dites-vous? et que viens-je d'entendre? Vous avez des secrets que je ne puis apprendre !

3i8 BAJâZET.

Quoil de vos sentimens je ne puis m'écîaircir?

Madame , encore un coup , c'est à vous de choisir : Daignez m' ouvrir au trône un chemin légitime ; % Ou bien, me voilà prêt, prenez votre victime.

ROXANE

Ah! c'en est trop enfîn, tu seras satisfait. Holà! gardes, qu'on vienne.

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