ACTE IV, SCÈNE V
Lâche , indigne du jour que je Vavois laissé 1
Âh ! je respire enfin ; et ma joie est extrême
Que le traître, une fois, se soit trahi lui*- môme.
Libre des soins cruels où j'allois m*engager ,
Ma tranquille fureur n'a plus qu'à se venger
Qu'il meure : vengeons-nous. Courez : qu'on le saisisse
Que la main des muets s'arme pour son supplice ;
Qu'ils viennent préparer ces nœuds infortunés
Par qui de ses pareils les jours sont terminés.
Cours , Zatime , sois prompte à servir ma colère.
ZATIME.
Ah, madame!
ROXANE
Quoi donc?
ZATIME.
Si, sans trop vous déplaire, Dans les justes transports , madame , où je vous vois J'osois vous faire entendre une timide voix : Bajazet , il est vrai , trop indigne de vivre , Aux mains de ces cruels mérite qu'on le livre ; Mais, tout ingrat qu'il est, croyez-vous aujourd'hui Qu*Amurat ne soit pas plus à craindre que lui? Et qui sait si déjà quelque bouche infidèle Ne l'a point averti de votre amour nouvelle? Des cœurs comme le sien, vous le savez assez, Ne se regagnent plus quand ils sont ofibusés ; Et la plus prompte mort , dans ce moment sévère , Devient de leur amour la marque la plus chère.
ROXANE
Avec quelle insolence et quelle cruauté Ils se jouoient tous deux de ma crédulité I Quel penchant, quel plaisir je sentois à les croire! Tu ne remportois pas une grande victoire , Perfide , en abusant ce cœur préoccupé , Qui lui-même craignoit de se voir détrompé! Moi qui , de ce haut rang qui me rendoit si fière , Dans le sein du malheur t'ai cherché la première Pour attacher des jours tranquilles , fortunés , Aux périls dont tes jours étoient environnés. Après tant de bontés , de soins , d'ardeurs extrêmes , Tu ne saurois jamais prononcer que tu m'aimes! Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer? Tu pleures, malheureuse! ah! tu devois pleurer Lorsque , d'un vain désir à ta perte poussée , Tu conçus de le voir la première pensée.
340 BAJAZET
Tn pleures! et ringrat, toot prêt i te trahir. Prépare les discours dont il Teut t'éUoair: Pour plaire à ta rirale , il prend soin de sa TÎe. Ab! traître, to mourras!... Quoi! tu n'es point partiet Ta. Mais nous-méme allons , précipitons nos pas : Qu'il me roie , attentire au soin de son trépas , Lui montrer à la fois, et l'ordre de son firère. Et de sa trahison ce gage trop sincère. Toi, Zatime, retiens ma rÎTale en ces lieux. Qu'il n'ait, en expirant que ses cris pour adieux. Qu'elle soit cependant fidèlement serrie : Prends soin d'elle : ma haine a besoin de sa vie. Ah! si pour son amant facile à s'attendrir, La peur de son trépas la fit presque mourir, Quel surcroît de vengeance et de douceur nouyelle De le montrer bientôt pâle et mort devant elle , De voir sur cet objet ses regards arrêtés Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés! Va, retiens 'la. Surtout, garde bien le silence. Moi.... Mais qui vient ici diflërer ma vengeance?