SCÈNE m. — JOCASTE, ÊTÉOCLE, POLYNICE, ANTIGONE, CRÉON, HÊMON
JOCASTB.
Me voici donc tantôt au comble de mes vœux , Puisque déjà le ciel vous rassemble tous deux. Vous revoyez un frère, après deux ans d'absence, Dans ce même palais où vous prîtes naissance ; tt moi , par un bonheur où je n'osois penser, L'on et l'autre à la fois je vous puis embrasser. Commencez donc , mes fils , cette union si chère ; Et que chacun de vous reconnoisse son frère : Tous deux dails votre frère envisagez vos traits; Hais, pour en mieux juger, voyez^-les de plus près; Surtout que le sang parie et fasse son office. Approchez, Ëtéocle; avancez, Polynice....
flè quoil loin d'approcher, vous reculez tous deuxl
32 LA THÉBàIDE.
D*où vient ce sombre accueil et ces regards fâcheux? N'est-ce point que chacun , d'une âme irrésolue , Pour saluer son frère attend qu'il le salue ; Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier , L'un ni l'autre ne veut s'embrasser le premier? Ëtrange ambition qui n'aspire qu'au crime, Où le plus furieux passe pour magnanime 1 Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux; Et les premiers vaincus sont les plus généreux. Voyons donc qui des deux aura plus de courage , Qui voudra le premier triompher de sa rage.... Quoi! vous n'en faites rien! C'est à vous d'avancer. Et , venant de si loin , vous devez commencer : Commencez , Polynice , embrassez votre frère ; Et montrez....
ÉTÉOCLE
Hé, madame ! à quoi bon ce mystère?
Tous ces embrassemens ne sont guère à propos : Qu'il parle , qu'il s'explique , et nous laisse en repos.
POLYNICE
Quoi ! faut-il davantage expliquer mes pensées ? On les peut découvrir par les choses passées : La guerre , les combats , tant de sang répandu , Tout cela dit assez que le trône m'est dû.
ÉTÉOCLE
Et ces mêmes combats , et cette même guerre , . Ce sang qui tant de fois a fait rougir la terre , Tout cela dit assez que le trône est à moi ; Et , tant que je respire , il ne peut être à toi.
POLYNICE
Tu sais qu'injustement tu remplis cette place.
ÉTÉOCLE
L'injustice me plaît, pourvu que je t'en chasse.
POLYNICE
Si tu n'en veiix sortir , tu pourras en tomber.
ÉTÉOCLE
Si je tombe , avec moi tu pourras succomber.
JOCASTE
0 dieux ! que je me vois cruellement déçue ! N'avois-je tant pressé cette fatale vue Que pour les désunir encor plus que jamais ? Ah! mes fils ! est-ce là comme on parle de paix? Quittez, au nom des dieux, ces tragiques pensées; Ne renouvelez point vos discordes passées ; Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain.