‹ Œuvres complètesChapitre 455 sur 594 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

Que formoit en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendoient leur arrêt? Chacune avoit sa brigue et de puissans suffrages : L'une d'un sang fameux vanloit les avantages; L'autre, pour se parer de superbes atours. Des plus adroites raains empruntoit le secours; Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice, De mes larmes au ciel j'offrois le sacrifice.

Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus..

Devant ce fier monarque, Élise, je parus. Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes, Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes foibles attraits le roi parut frappé : Il m'observa longtemps dans un sombre silence; Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance. Dans ce temps là, sans doute, agissoit sur son cœur. Enfin, avec des yeux où régnoit la douceur : M Soyez reine , » dit-il ; et , dès ce moment même , De sa main sur mon front posa son diadème. Pour mieux faire éclater sa joie et son amour, Il combla de présens tous les grands de sa cour; Et même ses bienfaits dans toutes ses provinces. Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes.

Hélas! durant ces jours de joie et de festins, Quelle étoit en secret ma honte et mes chagrins! Esther, disois-je, Esther dans la pourpre est assise, La moitié de la terre à son sceptre est soumise , Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! Sion, repaire affreux de reptiles impurs. Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées!

ÉLISE

N'avez-vous point au roi confié vos ennuis ?

ESTHER

Le roi, jusqu'à ce jour, ignore qui je suis :

Celui par qui 1?. ciel règle ma destinée

Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.

ÉLISE

Mardochée? Hé! peut-il approcher de ces lieux?

ESTHER

Son amitié pour moi le rend ingénieux.

Absent je le consulte , et ses réponses sages Pour venir jusqu'à moi trouveat mille passages :

516 ESTHER

Ua père a moins de soin du salut de son fils.

Déjà même , déjà , par ses secrets avis ,

J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques

Que formoient contre lui deux ingrats domestiques.

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion ,

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées ,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins ,

Je mets à les former mou étude et mes soins ;

Et c'est là que , fuyant l'orgueil du diadème ,

Lasse de vains honneurs , et me cherchant moi-même ,

Aux pieds de rÉtemel je viens m'humilier,

Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mais à tous les Persans je cache leurs familles.

Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,

Compagnes autrefois de ma captivité ,

De Tantique Jacob jeune postérité.

Page 1