‹ Œuvres complètesChapitre 50 sur 594 · Devant, pour : Avant · texte numérisé non relu

Devant, pour : Avant

ËPlTRE DÉDIGATOIRE. 49

ait répandu sa hunîère jusqu'au bout du monde , et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d'ache- Ter la leur. On a disputé chez les anciens si la fortune n'avoit point eu plus de part que la vertu dans les conquêtes d'Alexandre. Mais queUe part la fortune peut- elle prétendre aux actions d'un roi qui ne doit qu'à ses seuls conseils l'état florissant de son royaume , et qui n'a besoin que de lui-même pour se rendre redoutable à toute 'l'Europe ? Mais ,' Sire , je ne songe pas qu'en voulant louer Votre Majesté , je m'engage dans une carrière trop vaste et trop difficile ; il faut auparavant m'essayer encore sur quelques autres héros de l'antiquité ; et je prévois qu'à mesure que je prendrai de nouvelles forces, Votre Majesté se couvrira elle-même d'une gloire toute nouvelle ; que nous la reverrons peut-être , à la tète d'une armée, achever la comparaison qu'on peut faire d'elle et d'Alexandre , et ajouter le titre de conquérant à celui du plus sage roi de la terre. Ce sera alors que vos sujets devront consacrer toutes leurs veilles au récit de tant de grandes actions , et ne pas soufi^r que Votre Majesté ait lieu de se platndre, comme Alexandre , iu'elle n'a eu personne de son temps qui pût laisser à la postérité la mémoire de ses vertus. Je n'espère pas être assez heureux pour me distinguer par le mérite de mes ouvrages, mais je sais bien que je me signalerai au moins par le zèle et la profonde vénération avec laquelle je suis ,

Sire,

De Votre Majesté,

Le très-humble, très- obéissant, et très-fidèle serviteur cl sujet,

Racine.

Je ne rapporterai point ici ce que l'histoire dit de Porus, il foudroit copier tout le huitième livre de Quinte-Curce : et je m'engagerai moins encore à faire une exacte apologie de tous les endroits qu'on a voulu combattre dans ma pièce. Je n'ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait : je me fais trop justice pour avoir osé me flatter de cette espérance. Avec quelque succès qu'on ait représenté mon Alexandre , et quoique les premières personnes de la terre et les Alexandres de notre siècle se loient hautement déclarés pour lui, je ne me laisse point éblouir par ces illustres approbations. Je veux croire qu'ils ont voulu BAcnrs I 4

50 ALEXANDRE

encourager un jeune homme et m'exciter à faire encore .mieux dans la suite; mais j'avoue que, quelque défiance que j*euMe.dA moi-même , je n'ai pu m'empècher de concevoir quelque opinion de ma tragédie , quand j'ai vu la peine que se sont donnée certaines gens pour la décrier. On ne fait point tant de brigues contre un ouvrage qu'on n'estime pas; on se contente de ne plus le voir quand on l'a vu une fois , et on le laisse tomber de luimême , sans daigner seulement contribuer à sa chute. Cependant j'ai eu le plaisir de voir plus de six fois de suite à ma piàce.le visage de ces censeurs ; ils n'ont pas craint de s'exposer si souvent à entendre une chose qui leur déplaisoit ; ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs peines pour la venir critiquer,, sans compter les chagrins que leur ont peut-être coûtés les applaudissemens que leur présence n'a pas empêché le public de me donner.

Je ne représente point à ces critiques le goût de Tantiquité : je vois bien ou'ils le connoissent médiocrement. Mais de quoi se plaignent-ils ,1 si toutes mes scènes sont bien remplies, si elles sont bien liées nécessairement les unes aux autres! si tous jms acteurs ne viennent point sur le théâtre que l'on nensacbe la laîson qui les y fait venir ; et si , avec peu d'incidens et peu de matière, j'ai été assez heureux pour faire une pièce qui les a peut-être attachés malgré eux depuis le commencement jusqu'à la fin? Mais ce qui me console, c'est de voir mes censeurs s'accorder si mal ensemble : les uns disent que Taxile n'est point assez honnête homme ; les autres , qu'il ne mérite point sa perte ; les uns soutiennent qu'Alexandre n'est point assez amoureux; les autres, qu'il ne vient sur le théâtre que pour parler d'amour. Ainsi je n'ai pas besoin que mes amis se mettent en peine de me justifier, je n*ai qu'à renvoyer mes ennemis à mes ennemis; je me repose sur eux de la défense d'une pièce qu'ils attaquent en si mauvaise intelligence, et avec des sentimens si opposés '.

SECONDE PRÉFACE-

Il n*y a guère; de tragédie où l'histoire soit plus fidèlement suivie que dans celle-ci. Le sujet en est tiré de plusieurs auteurs, mais surtout du huitième livre de Quinte- Curce. C'est là qu'on peut voir tout ce qu'Alexandre fit lorsqu'il entra dans les

I . Racine écrivit ceUe préface dans un moment de dépit, et la supprima dans la suite.

SECONDE PRÉFACE. 51

Indes, les ambassades qu'il envoya aux rois de ce pays-là, les différentes réceptions qu'ils firent à ses envoyés, l'alliance que Taxile fit avec lui , la fierté avec laquelle Porus refusa les conditions qu'on lui présentoit, l'inimitié qui étoit entre Porus et Taxile, et enfin la victoire qu'Alexandre remporta sur Porus, la réponse généreuse que ce brave Indien fit au vainqueur , qui lui demandoit comment il vouloit qu'on le traitât, et la générosité ayec laquelle Alexandre lui rendit tous ses Ëtats, et en ajouta beaucoup d'autres.

Cette action d'Alexandre a passé pour une des plus belles que ce prince ait faites en sa vie , et le danger que Porus lui fit courir àan» la bataille lui parut le plus grand où il se fût jamais trouvé. n le confessa lui-même , en disant qu'il avoit trouvé enfin un péril digne de son courage. Et ce fut en cette même occasion qu'il iTéeria : « 0 Athéniens, combien de travaux j'endure pour me faire louer de vous ! » J'ai tâché de représenter en Porus un ennemi digne d'Alexandre, et je puis dire que son caractère a plu extrêmement sur notre théâtre , jusque-là que des personnes m'ont reproché que je faisois ce prince plus grand qu'Alexandre. Mais ces personnes ne considèrent pas que , dans la bataille et dans la victoire, Alexandre est en effet plus grand que Porus; qu'il n'y a pas un yers dans la tragédie qui ne soit à la louange d'Alexandre : que les invectives même de Porus et d'Axiane sont autant d'éloges de la valeur de ce conquérant. Porus a peut-être quelque chose gai intéresse davantage, parce qu'il est dans le malheur; car, comme dit Sénèque , « nous sommes de telle nature , qu'il n'y a rien au monde qui se fasse tant admirer qu'un homme qui sait être malheureux avec courage. » — « I ta afiecti sumus, ut nihil K «que magnam apud nos admirationem occupet , quam homo « fortiter miser. »

Les amours d'Alexandre et de Cléofîle ne sont pas de mon invention : Justin en parle, ausisi bien que Quinte-Curce. Ces deux historiens rapportent qu'une reine dans les Indes , nommée Cléofle , se rendit à ce prince avec la ville où il la tenoit assiégée , et qa'il la rétablit dans son royaume , en considération de sa beauté. . Elle en eut un fils, et elle l'appela Alexandre. Voici les paroles de Instin : « Régna Cleophilis reginse petit , quse , quum se dedisset <ei, coDCubitu redemptum regnum ab Alexandro recepit, ille- «eebris consecuta quod virtute non potuerat; filiumque, ab eo «genitum, Alexandrum nominavit, qui postea regno Indorum -potitus est. »

52 ALEXÀPiDRE.

PERSONNAGES ET ACTEURS

ALEXANDRE

TAXILE I '°^^ ^^^* *^* Indes.

AXIANE , reine d'une autre partie des Indes.

CLÉOFILE, sœur de Taxile.

ÉPHESTION

Suite d'âi^exaudre.

Celle pièce Tut jouée le même jour, 4 5 décembre 4665, an Paliis- Royal et à l'Hôtel de Bourgogne;

Au Palais-Royal, par la troupe de Molière, elle étoit ainsi montée :

ALEXANDRE. La Grange.

PORUS. La Thoriluère.

TAXILE. Hubert.

AXIANE. Mlle du Parc.

GLÉOFILE. Mlle Molière.

ÉPHESTION. Du Croisy.

A THôtel de Bourgogne, elle étoit ainsi montée : ALEXANDRE. Floridor.

PORUS. MOSTFLEURY.

TAXILE. Brécourt.

AXIANE. Mlle Désoeillet.

GLÉOFILE. Mile d'Ennebaut.

ÉPHESTION. Hauteroche.

La scène est sur le bord de l'Hydaspe, dans le camp de Taxile.

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