II. - SUR LA CONVALESCENCE DU ROI
Revenez , troupes fugitives , Plaisirs, Jeux, Grâces, Ris, Amours, Qui croyiez déjà sur nos rives Entendre le bruit des tambours :
Louis vit ; et la perfidie De l'insolente maladie Qui l'avoit osé menacer , Pareille à ces coups de tonnerre Qui ne font que bruire et passer, N'a fait qu'épouvanter la terre.
Mais vous ne sauriez vous résoudre
A venir sitôt en des lieux
Où vous avez cru que la foudre
Étoit prête à tomber des cieux ;
Et , dans la frayeur où vous êtes ,
Vous avez beau voir sur vos têtes
Le ciel tout à fait éclairci ,
Vous ne vous rassurez qu'à peine ,
Et n'osez plus paroître ici
Que Louis ne vous y ramène.
Tel , sur l'empire de Neptune ,
Paroît le timide nocher
Qu'un excès de bonne fortune
A sauvé d'un affreux rocher :
Ses yeux , où la mort paroît peinte ,
Regardent longtemps avec crainte
L'horrible sommet de l'écueil;
Et le voyant si redoutable ,
Il tremble encore ; et le cercueil
Lui paroît presque inévitable.
Mais , à moins que d'être insensible , Pouvoit-on n'être point troublé?
Malgré leur constance invincible , Les Vertus mêmes ont tremblé :
Elles craignaient que l'Injustice, Levant toute barrière au Vice , Ne leur fît des maux inouïs ; Et , sous la conduite d'Astrée , Si nous eussions perdu Louis , Alioient quitter cette contrée.
Vous savez que s'il vous caresse Pour se délasser quelquefois , Il donne toute sa tendresse Aux vertus dignes des grands rois , Et qu'il suit bien d'autres maximes Que ces princes peu magnanimes ,
Qui n*aspirent à rien de beau , Qu'un honteux loisir empoisonne, Et qu'on voit descendre au tombeau Sans être pleures de personne.
En cette aventure funeste
Tout le monde a versé des pleurs;
Jamais la colère céleste
N'avoit plus effrayé les cœurs :
Non pas même au temps de nos pères ,
Lorsque les destins trop sévères
Éteignirent ce beau soleil,
Henri , dont l'éclat admirable
Promettoit un siècle pareil
A celui que chante la Fable.
Ce que ni l'aïeul ni le père
N'ont point fait au siècle passé,
Aujourd'hui la France l'espère
Du grand roi qu'ils nous ont laissé :
Et si la Fortune irritée ,
Par une fin précipitée ,
Eût traversé notre repos ,
Nous pourrions bien dire à cette heure
Que le ciel donne les héros
Seulement afin qu'on les pleure.
Je sais que sa gloire devance
Le cours ordinaire du temps,
Et que sa merveilleuse enfance
Est pleine d'exploits éclatans ;
Qu'il a plus forcé de murailles ,
Plus gagné d'illustres batailles ,
Que n'ont fait les plus vieux guerriers :
Aussi les Parques, étonnées,
Croyoient , en comptant ses lauriers ,
Qu'il avoit vécu trop d'années.
Mais enfin , quoique la Victoire S'empresse à le couvrir d'honneur , Il n'est point content de sa gloire , S'il n'achève notre bonheur :
Il veut que par toute la France La paix ramène l'abondance , Et prévienne tous nos besoins ; Que les biens nous cherchent en foule ,
Et que sans murmures ni soins Son aimable règne s'écoule.
Qu'il vive donc , et qu'il jouisse Des fruits de sa haute valeur :
Que devant lui s'évanouisse Toute apparence de douleur :
Qu'auprès des beaux yeux de Thérèse Son grand cœur respire à son aise , Et que de leurs chastes amours Naisse une famille féconde A qui , comblé d'heur et de jours , Il puisse partager le monde.
Et vous, conspirez à sa joie,
Amours, Jeux, Ris, Grâces, Plaisirs,
Et que chacun de vous s'emploie
A satisfaire ses désirs :
Empêchez que son grand courage ,
Qui dans mille travaux l'engage ,
Ne le fasse trop tôt vieillir :
Rendez ses beaux jours toujours calmes,
Et faites-lui toujours cueillir
Autant de roses que de palmes.
m. — LA RENOMMÉE AUX MUSES.
On alloit oublier les filles de Mémoire ;
Et , parmi les mortels , L'Ignorance et l'Erreur alloient ternir leur gloire ,
Kt briser leurs autels :
Il falloit qu'un héros , de qui la terre entière
Admire les exploits , Leur offrît un asile , et fournît de matière
A leurs divines voix.
Elles étoient au ciel ; et la Nymphe qui vole
Et qui parle toujours Ne les vit pas plus tôt , qu'elle prit la parole ,
Et leur tint ce discours :
« Puisqu'un nouvel Auguste aux rives de la Seine Vous appelle en ce jour ,
Muses , pour voir Louis , abandonnez sans peine Le céleste séjour.
A Aussi bien voyez-vous que plusieurs des dieux mêmes,
De sa gloire éblouis , Prisent moins le nectar que le plaisir extrême
D'être près de Louis.
« k peine marchoit-il , que la fille sacrée
Qui se plaît au^ combats, Et Thémis , qui préside aux balances d*Âstrée ,
Conduisirent ses pas.
« Les Vertus qui dès lors suivirent leur exemple ,
Virent avec plaisir Que le cœur de Louis étoit le plus beau temple
Qu'elles pussent choisir.
n Aussi prompte que tout , nous vîmes la Victoire
Suivre ses étendards, Jurant qu'à si haut point elle mettroit sa gloire ,
Qu'on le prendroit pour Mars.
« On sait qu'elle marchoit devant cet Alexandre ,
Et que , plus d'une fois , Bile arrêta la Paix toute prête à descendre
Sur l'empire françois.
« Mais enfin ce héros, plus craint que le tonnerre,
Après tant de hauts faits , A trouvé moins de gloire à conquérir la terre
Qu'à ramener la Paix.
« Ainsi , près de Louis , cette aimable déesse
Établit son séjour; Et de mille autres dieux , qui la suivent sans cesse ,
Elle peupla sa cour.
« Entre les déités dont l'immortelle gloire
Parut en ces bas lieux , On vit venir Thérèse ; et sa beauté fit croire
Qu'elle venoit des cieux.
« Vous-même , en la voyant , avouerez que l'Aurore
Jette moins de clartés.
Bût-elle tout l'éclat et les habits encore
Dont vous la revêtez.
« Mais , quoique dans la paix Louis semble se plaire
Quel orgueil aveuglé Osera s'exposer aux traits de sa colère
Sans en être accablé?
« Ah ! si ce grand héros vous paroît plein de charmes
Dans le sein de la Paix , Que vos yeux le verront terrible sous les armes ,
S'il les reprend jamais !
« Vous le verrez voler , plus vite que la foudre ,
Au milieu des hasards , Faire ouvrir les cités , ou renverser en poudre
Leurs superbes remparts.
« Qu'il fera beau chanter tant d'illustres merveilles
Et de faits inouïs !
Et qu'en si beau sujet vous plairez aux oreilles
Des peuples de Louis !
« Songez de quelle ardeur vous serez échauffées,
Quand , pour vous écouter , Vous trouverez ce prince à l'ombre des trophées
Qu'il viendra de planter !
(( Ainsi le grand Achille , assis près des murailles
Où l'on pleuroit Hector , De ses braves aïeux écoutoit les batailles,
Et les siennes encor.
« Quoi que fasse Louis , soit en paix , soit en guerre ,
Il vous peut inspirer Des chants harmonieux qui de toute la terre
Vous feront admirer.
« Qu'on ne nous parle plus de l'amant d'Eurydice :
Quoi gu'on dise de lui , Le Strymon n'a rien vu que la Seine ne puisse
Voir encore aujourd'hui.
t Je vous promets bien plus : la Fortune, sensible
A des charmes si doux , Laissera désormais la rigueur inflexible
Qu'elle eut toujours pour vous.
« En vain de vos lauriers on se paroit la tôte ; Et vos chantres fameux
Êtoient les plus sujets aux coups de la tempête , Et les plus malheureux.
« C'est en vain qu'autrefois les lions et les arbres Vous suivoient pas à pas :
La Fortune, toujours plus dure que les marbres, Ne s'en émouvoit pas.
« Mais ne la craignons plus : Louis contre sa haine Vous protège aujourd'hui ;
Et , près de cet Auguste , un illustre Mécène ' Vous promet son appui.
• Les soins de ce grand homme apaiseront la rage
De vos fiers ennemis; Et, quoi qu'il vous promette, il fera davantage
Qu'il ne vous a promis.
« Venez donc , puisque enfin vous ne sauriez élire
Un plus charmant séjour Que d'être auprès d'un roi dont le mérite attire
Tant de dieux à sa cour.
« Moi-même auprès de lui je ferois ma demeure ,
Si ses exploits divers Ne me contraignoieut pas de voler à toute heure
Au bout de l'univers. »
Là finit son discours ; et la troupe immortelle
Qui l'avoit écouté , Voulut voir le héros que la Nymphe fidèle
Leur avoit tant vanté.
Sa présence effaça dans leur âme charmée
Le souvenir des cieux; Et dans le même instant , la prompte Renommée
L'alla dire en tous lieux.