DE PAUL-LOUIS COURIER
Assez de gens connaissent la brochure intitulée : Stmrpie discours. Lorsqu'elle parut , on la lut ; et déjà on n'y pensait plus, quand le gouvernement s'avisa de réveiller l'attention publique sur cette bagatelle oubliée, en persécutant son auteur qui vivait aux champs , loin de Paris. Le pauvre hojnme, étant à labourer un jour , reçut un long papier signé Jacquinot Pampeluns , dans lequel on l'accusait d'avoir offensé la morale publique) en disant que la cour autrefois ne vivait pas exemplairement; d'avoir en même temps offensé la personne du Roi , et de ce non content , provoqué à offenser ladite personne. A raison de quoi Jacquinot proposait de le mettre en prison et l'y retenir douze années , savoir : deux ans pour la morale, cinq ans pour la personne du Roi, et cinq pour la provocation. Si jamais homme tomba des nues , ce fut Paul-Louis, à la lecture de ce papier timbré. fl quitte ses bœufs , sa charrue , et s'en vient courant à Paris , où il trouva tous ses amis non moins surpris de la colère de ce monsieur de Pampelune , et en grand émoi la plupart. Il n'alla point voir Jacquinot ,
comme lui conseillaient quelques-uns , ni le substitut de Jacquinot , qu'on lui recommandait de voir aussi , ni le président , ni les juges, ni leurs suppléants , ni leurs clercs , non qu'il ne les crût honnêtes gens et de fort bonne compagnie , mais c'est qu'il n'ayait point envie de nouvelles connaissances. U se tint coi ; il attendit, et bientôt il sut que Jacquinot , ayant dà premièrement faire approuver son accusation par un tribunal , ne sais quel , les juges lui avaient rayé l'offense 4 la personne du Roi et la provocation d'offense. Celait le meilleur et le plus beau de son papier rifmritoir*; chose fâcheuse pour Pampelune ; bonne affaire pour Paul-Louis, qui en eut la joie qu'on peut croire , se voyant acquitté par-là de dix ans de prison sur doue , et néanmoins encore inquiet de ces deux qui restaient, se f&t accommodé & un an avec Jacquinot pour n'en entendre plus parler, s'il n'eàt trouvé Maître Berville , jeune avocat déjà célèbre , qui lui défendit de transiger, se faisant fort de le tirer de U. Votre cause, lui disait-il , est imperdable de tout point ; il n'y en eut jamais de pareille, et jedéfie M. Régtetdefaireun jury qui vous condamne. Où M. Régie! trouvern-t-il douae individus qui déclarent que vous offensez la morale en copiant les prédicateurs ? que vous c o r rompe» les mesura publiques en blâmant les mœurs co r rompu es et la dépravation des cours? Régie! n'aura jamaisdouze hommes qui fassent cette déclaration, qui se chargent de cet opprobre. Ailes , bonhomme , laisses-mot Caire, et si Ton vous condamne, je me mets en prison pour vous.
Paul-Louis toutefois doutait un peu. Maître Berville , se disait-il , est dans l'âge où Ton s'imagine que le bon sens et l'équité ont quelque part aux affaires du monde , où Ton ne saurait croire encore
Les hommes assez vils , scélérats et pervers
Pour Caire une injustice aux yeux de l'univers, (i)
Or, comme dans cette opinion qu'il a du monde en général , il se trompe visiblement , il pourrait bien se tromper aussi dans son opinion sur le cas particulier dont il s'agit. Ainsi raisonnait Paul-Louis; et cependant écoutait le jeune homme bien disant, auquel i la fin il s'en remet, lui confiant sa cause imperdable. Il la perdit , comme on va le voir ; il fut condamné tout d'une voix , déclaré coupable du fait et des circonstances par les jurés , choisis , triés , tous gens de bien , propriétaires , ayant 9 dit-on , pignon mut rue , et de probité non suspecte. Mais , par la clémence des juges, il n'a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître Jacquinot, qui, à ce que l'on dit, en est piqué au vif, et promet de s'en venger sur le premier auteur, ayant quelque talent, qui lui tombera entre les mains. De fait, pour un écrit tel que le Simple Discoure, goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde , on ne pouvait guéres en être quitte à meilleur marché aujourd'hui.
(t) Molière.
Ce foi le 28 août dernier , au lieu ordinaire des séances de la Cour d'assises , que la cause appelée , comme on dit au barreau , l'accusé comparut. La salle était pleine. On jugea d'abord un jeune homme qui avait fait quelques sottises 1 4 ce qu'il paraissait du moins , ayant perdu tout son argent dans une maison privilégiée du Gouvernement, avec des femmes protégées , taxées par le Gouvernement , après quoi le Gouvernement accusa Paul-Louis , vigne-
ron , d'offense i la morale publique , pour avoir écrit un discours contre la débauche. Mais il fout conter tout par ordre. On lut l'acte d'accusation, puis le président prit
la parole et interrogea Paul-Louis.
Le président. Votre nom?
Courier. Paul-Louis Courier.
Le président. Votre état?
Courier. Vigneron.
Le président. Votre âge ?
Courier. Quarante-neuf ans.
Le président. Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu'à l'assassinat, la débauche | la prostitution?
Courier* Voici ce que j'ai dit : Il n'y a pour les nobles qu'un moyen de fortune , et de même pour tous ceux qui ne veulent rien faire; ce moyen , c'est la prostitution. La cour l'appelle galanterie. Tai voulu me servir du mot propre , et nommer la chose par son nom.
Le président. Jamais le mot de galanterie n'a eu cette signification. Au reste, si l'histoire a fait quelques
proches à des famille» nobles, ils peuvent également s'appliquer aux familles qui n'étaient pas nobles.
Courisr. Qu'appelez-vous reproches , M. le président ? Tous les Mémoires du temps vantent cette galanterie, et la noblesse en était fiera comme de son plus beau privilège, La noblesse prétendait devoir seule fournir des mai* tresses aux princes , et quand Louis XV prit le& siennes dans la roture , les femmes titrées se plaignirent.
Le président- Jamais l'hiatoire n'a fait l'éloge de la prostitution.
Usurier. De la galanterie , M* le président , de la galanterie.
Le président. Voua avez .employé le mot de prostitution. Vous savez ce que voua dites. Voua êtes un homme instruit. On rend justice 4 vos talents , à vos rares coiw naissances.
Courier. J'ai employé ce mot faute d'antre plus précis. H en faudrait un autre. Car, 4 dire vrai , cette espèce de prostitution n'est pas celle des femmes publiques. Ella est différente et infiniment pire.
Le président. Comment la souscription pour S. A. R. Mgr. le duc de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idées ?
Courier. Dans ce que j'ai écrit , il n'y a rien contre la Famille Royale.
Le président. Aussi n'est-ce pas de quoi l'on vous accuse ici.
Courier. C'est qu'on ne l'a pas pu , M. le président. On
(192) eut bien voulu faire admettre cette accusation. Hais il n'y a pas ea moyen. On cherchait on délit plu» grave ; on n'a trouvé que ce prétexte d'offense a la morale publique.
Le pr4*id*nt. Voua insultez une classe, une partie de la nation.
Courier. Je n'insulte personne. J'ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle , dans laquelle je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point a la cour. J'en ai vit à l'armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait-ce insulter les Romains de dire que leurs aïeux furent des voleurs, des brigands? Ferais-je tort aux Américains si je les déclarais descendus de malfaiteurs et de gens condamnés 4 la déportation ? J'ai voulu montrer l'origine des grandes fortunes dans la noblesse, et de la grande propriété.
Le président. Vous avec outragé tout le corps de la noblesse ,' l'ancienne et la nouvelle , et vous ne respectes pas plus l'une que l'antre.
Cottrisr. Sans m' expliquer la-dessus , je vous ferai remarquer , H. le président, que j'ai spéeifié , particularisé la noblesse de race et d'antique origine.
L» président. Eh bien , dans l'ancienne noblesse , il y a des familles sans tache , qui ne doivent rien aux femmes : les NoaiUes, les Richelieu
Courier. Les Richelieu ! Tout le monde sait l'histoire du pavillon d'Hanovre, et de la guerre d'Allemagne. Madame de Pompadour étant premier ministre
Le président. Assez; point de personnalités.
Courier, Je réponds à vos questions , M. le président. Sans madame de Maintenon , les Noailles...
Le président. On ne vous demande pas ces détails his-
toriqnes.
Courier. La prostitution , M. le président; toujours la prostitution.
Le président. Les faveurs de la cour s'obtiennent sur le champ de bataille, par des services....
Courier. Par les femmes, M. le président.
Le président. Votre décoration de la Légion- d'Honneur, ravez-vous donc eue par les femmes ?
Courier. Ce n'est pas une faveur, et je n'ai pas fait fortune : il s'agit des fortunes. Je n'ai jamais eu rien de commun avec la cour, et puis je ne suis pas noble.
Le président. Vous avez la noblesse personnelle, vous êtes noble.
Courier. J'en doute , M. le président , permettez-moi de vous le dire; je doute fort que je sois noble. Mais enfin , je veux bien m'en rapporter à vous.
( A chaque réponse de l'accusé il s'élevait dans rassemblée un murmure qui peu i peu se changeait en applaudissements. L'avocat -général crut devoir mettre ordre à cela. M. le président ,dit-il , ce bruit est contraire i la loi.)
Le président. Messieurs , point d'applaudissements. < Vous n'êtes pas au spectacle. Je ferai sortir d'ici tous les perturbateurs. — Prévenu , vous avez dit que la cour mangerait Chambord.
Courier. Oui. Qu'y a-t-il en cela qui offense la monte?
Le président. Mais , qu'entende* -voua par la cour ?
Courier. La définir serait difficile. Toutefois je dirai que la conr est composée des courtisans, des gens qui n'ont point d'antre état que de faire valoir leur dévouement, leur soumission respectueuse , leur fidélité inviolable.
Le président. U n'y a point chez nous de courtisans en titre. La cour, ee sont les généraux , les maréchaux, les hommes qui entourent le roi. Et que veut dire encore : Les prêtres donnent tout 4 Dieu ? Cela est contre la religion.
Courier. Contre les piètres tout an pins. Ne confondons point las prêtres avec la religion , comme on vent toujours faire.
Le président. Les prêtres sont désintéressés; ils neveulent rien que pour les pauvres.
Courier. Oui , le Pape se dit propriétaire de la terre entière. Cest donc pour la donner aux pauvres. An reste , ce que j'ai écrit n'offense pas même les prêtres ; car il signifie simplement : Les prêtres voudraient que tout fut consacré i Dieu.
Après cet interrogatoire , où le public ne parut pas un seul moment indifférent , l'avocat-général , maître Jean de Broe , prit la parole , ou , pour mieux dire , prit son papier , car il lisait. Cest un homme de petite taille , qui parle des grands magistrats , et assure que la noblesse leur appartient de droit avec ce qui s'ensuit, honneurs et privilèges , d'où l'on peut sans faute conclure que , dans
cette affaire , croyant plaider sa propre cause et combattre pour ses foyers , il y aura mis tout son savoir. Il prononça un discours long , et que peu de gens auront lu imprimé dans le Moniteur, mais que personne ne comprendrait si on le rapportait ici , tant les pensées en sont obscures , le langage impropre. C'est vraiment une chose étrange à concevoir que cette barbarie d'expression dans les apôtres du grand siècle. Les amis de Louis XIV ne parlent pas sa langue. On entend célébrer Bossuet , Racine , Fénélon en style de Marat , et la cour polie en jargon des antichambres de Fouché. Il y en a chez qui cette bizarrerie passe toute créance ; et si je citais une phrase comme celle-ci , par exemple : Qui profitera dan bon coup ? Lee konnétee gène ? Laieeez donc. Jïe eoni et bitte I vous la croiriez de quelque valet , et des moins Jduquée. Elle est du marquis de Gastelbajac , imprimée sous son nom , dans le Coneervateur. Ainsi parlent ces gens nés autrement que nous , c'est-à-dire bien nés , qui se rangent âpart, avec quelque raison ; classe privilégiée , supérieure , distinguée. Voilà leur langage familier. Veulent-ils s'exprimer noblement ? ce ne sont qu'altesses , majestés , excellences , éminences. Ils croient que le style noble est celui du blason. Malheur des courtisans , ne point connaître le peuple, qui est la. source de tout bon sens. Ds ne voient en leur vie que des grands et des laquais» leur être se compose de manières et de bassesses.
Je dis donc , revenant à maître de Broe , que pour peux qui remploient ,
11 ne s'agit pas d'un impôt dans la souscription proposée pour l'acquisition de Chambord, et le mot même indique un acte volontaire. De quoi donc s'avise Paul- Louis de contrarier la souscription , qui ne l'oblige point, ne lui coûtera rien? C'est fort mal fait à lui. Cela le déshonore. Vous ne voulez pas souscrire ? eh bien, ne souscrivez pas. Qui voue forée? Un moment, de grâce entendons-nous, M. F avocat-général. Je ne souscrirai pas, sans doute , si je ne veux ; car je n'ai point d'emploi , de place qu'on me puisq&.ôt£r. Je ne cours aucun risque, en ne souscrivant pas , d'être destitué. Mais je paierai pourtant, si ma commune souscrit; je paierai malgré moi, si mon maire veut faire sa cour i mes dépens. Et quand je dis doucement: je ne veux pas payer, vous, monsieur de Broë , vous criez : en prison , ajoutant que je suis maître, qu'il dépend bien de moi , que la souscription est toute volontaire, que ce n'est pas un impôt. Comment l'en tendez-vous?
Or , cette pensée noble , cette récompense noble , cette souscription noble et libre, comme on voit , l'auteur entreprend de l'arrêter. Il veut empêcher de souscrire les gens qui en seraient tentés , paralyser Tilan , glacer Félon des censrs un peu plus généreux que le sien , tandis que maître Jean , par de nobles discours , chauffe l'élan des cœurs. Mais ne le copions pas ; j'ai promis de le traduire , et de l'abréger surtout , afin qu'on puisse le lire.
Voilà l'objet de la brochure. Elle est écrite contre IVlan, et on ne saurait s'y méprendre. Puis il 7 a des ac-
( 199) cessoires , dés diatribes contre les rois , les prêtres et les nobles.
Il est vrai que l'auteur ne parle pas des prêtres , ou n'en dit qu'un seul mot bien simple , et que partout; il loue les princes. Mais ce sont des parachutés. Il ne pense pas ce qu'il dit des princes , et pense oe qu'il ne dît pas des prêtres.
Deux remarques ensuite : i*. L'auteur ne s'afflige point de la mort du duc de Berry , ne se réjouit point de la naissance du duc de Bordeaux. JX n'a pas dit un mot de mort ni de naissance. U n'y a ni alégresse ni désolation dans sa brochure. 2°. L'auteur parle du jeune prince comme d'un enfant i la mamelle. Il dit le maillot , simplement, sans dire V auguste maillot; la bavette, et nop pas la royale bavette. Il dit, chose horrible, de ce prince,, qu'un jour son métier sera de régner.
Après s'être étendu beaucoup sur tous ces points , maître de Broë déclare enfin qu'il ne s'agit pas de tout cela* Ce n'est pas là-dessus que porte l'accusation, dit-il. On n'attaque pas le fond de Ja brochure , ni même les aoceasoires dont nous venons de parler, mais des propositions incidentes seulement. Là-dessus il s'écrie: VoUà U tetnom fixé.
Puis il entame un autre exorde.
Dans les affaires de cette nature , on n'examine que les passages déterminés suivant la loi par lacté même d'accusation. Or, U y en a quatre ici.
La loi est fort insuffisante. Les écrivains sont si adroits,
qu'ils échappent souvent an procureur du roi. Il faut leur appliquer , d'une membre f rappante , la loi (style de Broe). La liberté d'écrire jouit de tous eee droits; elle est libre (Broé tout pur), bien qu'elle aille en prison quelquefois. Elle enjambe sur la lèoemce (Broe! Broé!) par l'excessive indulgence des magistrats*.
On avait d'abord essayé , dans le premier réquisitoire, d'accuser l'auteur de cet écrit d'offense à la personne du roi. On y a renoncé par réflexion.
Vient enfin l'examen des passages inculpés, dont le premier est celui-ci :
« Car la cour donne tout au prince, comme les prê- » très tout 4 Dieu , et ces domaines , ces apanages , » ces listes civiles , ces budgets ne sont guéres autre- » ment pour le roi que le revenu des abbayes n'est pour » Jésus-Christ. Achetez, donnes Chambord, c'est la » cour qui le mangera , le prince n'en sera ni pis ni » mieux. »
Les prêtres tout à Dieu ! Ah? oui , demandes aux panvies. Tirade d'éloquence. Les abbayes ! Oh! non. H n'y a plus d'abbayes. Tirade de haut style sur la révolution. De morale, pas un mot, ni des phrases inculpées.
Le second passage est celui-ci :
« Mais A Chambord, qu'apprendra-t-il? Cequepeu- » vent enseigner et Chambord et la cour. Là , tout est » plein de ses aïeux. Pour cela précisément je ne l'y » trouve pas bien ; et j'aimerais mieux qu'il vécdt avec • nous qu'avec ses ancêtres »
Maître de Broë n'examine point non plus ce passage, ni oe qu'il peut avoir de contraire à la morale. U le cite et le laisse là, sans autrement s'en occuper. Mais, dit-il, ensuite de ces phrases , il y en a d'autres horribles. 11 ne les lira pas, parce qu'il n'en est point parlé dans l'acte d'accusation. Cependant elles sont horribles. Beau mouvement d'éloquence 4 propos de ces phrases , dont il n'est pas question et qu'on n'accuse pas. L'auteur , dit maître Jean, représente nos rois, ou du moins quelques-uns, comme ayant mal vécu et donné en leur temps de fort mauvais exemples. Il les peint corrompus, dissolus , pleins de vices , et condamne leurs déportejnents sans avoir égard aux convenance*. Les tableaux qu'il en fait (non de sa fantaisie, mais d'après les histoires ) sont scandaleux d'abord, et en outre immoraux, licencieux, ddshonnêtes. Le scandale abonde de nos jours , et la brochure y ajoute encore , mettant les vieux scandales à côté des nouveaux. Chapitre le plus long de tous et le meilleur par conséquent , sur la différence qu'il y a de l'historien au pamphlétaire , qu'il appelle aussi libelliste. L'un peut dire la vérité , parce qu'il fait de gros volumes qu'on ne lit pas. L'autre ne doit pas dire vrai , parce qu'on le lit en petit volume. L'auteur de la brochure va vous conter qu'il a copié les historiens , mensonge , Messieurs , mensonge odieux y aussi dangereux que coupable. Car l'histoire n'est pas toute dans sa brochure. Il devait copier tout ou rien. Il montre le laid, cache le beau. Louis eut des bâtards, mensonge. Car ce n'est pas le beau de son histoire. Il y
( 202 ) avait bien d'autres choses a voua dire de Louis-le-Grand. Ne les pas dire tontes , selon maître de Broé, c'est mentir, et de plus, insulter la nation. Qui ne sent, dit-il? qui ne sent... Il croit que tout le monde sont cela. Venges, Messieurs, vengez la nation, la morale.
Outre les historiens, Paul-Louis cite les pères et les prédicateurs , morts il 7 a long-temps ; naître de Broé lui répond par une autorité vivante ; c'est celle de Monseigneur le garde-des-eceaux actuel, dont il rapporte (en s'inclinent) les propres paroles extraites d'un de ses discours , page 40 , sans songer que peut-être ailleurs Monseigneur a dit le contraire.
Et puis l'Écriture et les pères et les sermons de Massillon appartiennent aux honnêtes gens. Les écrivains ne doivent pas s'en servir pour se justifier. Développement de cette proposition appliquée a l'auteur d'au roman. condamné , qui osa dernièrement alléguer l'Evangile.
Nota. Que cet épisode sur les horribles phrases dont on ne parle pas, occupe deux colonnes entières du Monitewr.
Troisième passage.
« Sache» qu'il n'y a pas en France une seule famille » noble , mais je dis noble de race et d'antique origine , s qui ne doive sa fortune aux femmes ; vous m'entendez. » Les femmes ont iatl les grandes maisons; ce n'est p*s, s comme vous croyez bien, en cousant les chemises de » leurs époux, ni en allaitant leurs enfants. Ce que nous
appelons , nous autres , honnête femme , mère de xa-
milli . à quoi nous attachons tant de prix , trésor pour
» nous, serait la ruine du courtisan. Que voudriez-vous » qu'il fit d'une dame honêtta, sans amant, sans intri- » gue , qui , sous prétexte de vertu , claquemurée dans » son ménage, s'attacherait 4 son mari? Le pauvre homme » verrait pleuvoir les grâces autour de lui , et n'attrape- » tait jamais rien. De la fortune des familles nobles, il » en parait bien d'autres causes , telles que le pillage , » les concussions , l'assassinat , les proscriptions , et sur- » tout les confiscations. Mais qu'on y regarde , et on
* verra qu'aucun de ces moyens n'eût pu être mis en » œuvre sans la faveur d'un grand, obtenue par quelque » femme ; car, pour piller, il faut avoir commandements , » gouvernements , qui ne s'obtiennent que par les fem- » mes ; et ce n'était pas tout d'assassiner Jacques Cœur » ou Ife maréchal d'Ancre, il fallait, pour avoir leurs » biens , le bon plaisir , l'agrément du roi , c'est-à-dire » des femmes qui gouvernaient alors le roi ou son mi- » nistre. Les dépouilles des huguenots , des frondeurs , » des traitants , autres faveurs , bienfaits qui coulaient ,
* se répandaient par les mêmes canaux aussi purs que » la source. Bref, comme il n'est, ne fut, ni ne sera » jamais , pour nous autres vilains, qu'un moyen de for- » tune , c'est le travail ; pour la noblesse non plus il n'y
» en a qu'un, et c'est , c'est la prostitution, puis-
» qu'il faut, mes amis, l'appeler par son nom. »
Quatrième exorde pour fixer encore le terrain. La charte fiait des* nobles qui descendent de leurs pères, et d'autres nobles qui ne descendent de personne , et
puis de grands magistrats qui sont nobles aussi. Longue dissertation i la fin de laquelle il déclare qu'il ne s'agit pas de la noblesse , qu'il ne la défend pas.
Mais l'auteur outrage une classe , une giniraliU d'individu*. l\ offense la morale évidemment. L'honneur de certaine* famille* fait partie de la morale , et l'auteur blesse ces familles , quaud il répète mot à mot ce que l'histoire en dit, et qui est imprimé partout. Il blesse la morale ; et le pis c'est qu'il empêche toutes les autres familles d'imiter celles-là, de vivre noblement. Réprimez, Messieurs, réprimez. Oui, punissons, punissons. Ne souffrons pas , ne permettons pas , etc.
Maître Jean , qui appelle toujours l'auteur de la brochure libelliste , et l'associe dans sa réplique , aux écrivains les plus déshonorés en ce genre , ajoute que c'est Y avidité qui afait écrire Paul-Louis, qu'il écrit par epéculation, qu'il est fabricant et marchand de libelles diffamatoires; et quand il disait cela , maître Jean de Broè venait de lire i haute voix une déclaration de l'imprimeur Bobée portant que jamais Paul-Louis n'a tiré nulle rétribution des ouvrages par lui publiés. N'importe, c'est un compte à régler du libelliste 4 l'imprimeur. Et quoi? maître Jean , selon vous, rien ne se fait gratis au monde, rien par amour? tout est payé ? Je vous crois , même les réquisitoires , même le zèle et le dévouement.
Quatrième passage inculpé :
« O vous législateurs nommés par les préfets, pré- » venez ce malheur (celui du morcellement des grandes
» propriétés ) ; faites des lois , empêchez que tout le monde » ne vive! ôtez la terre an laboureur et le travail à l'arti- » san , par de bons privilèges , de bonnes corporations. » Hâtez-vous ; l'industrie , aux champs comme à la ville , » envahit tout , chasse partout l'antique et noble bar- * barie. On vous le dit , on vous le crie : que tardez-vous » encore? Qui vous peut retenir? peuple, patrie, hon- » neur, lorsque vous voyez là emplois, argent , cordons » et le baron de Frimont? »
Il y a ici injure à la nation entière. Car on l'accuse de se laisser mener par les préfets , et ceux-ci de mener la nation. Quelle insigne fausseté I Voyez la médisance ! Accuser la nation d'une si lâche faiblesse, les préfets d'une telle audace , n'est-ce pas outrager à la fois et la morale publique et celle des préfets? Il faut donc venger la morale , qui est, dit maître de Broë, le patrimoine du peuple. Oui, que le peuple ait la morale; c'est son vrai patrimoine. Cela vaut mieux que des terres ; et vengeons , punissons. Variations sur cet air : oui, punissons, vengeons.
Pour conclure, maître de Broë prie , dans son patois , les jurés de réprimer vigoureusement tous ceux qui écrivent en français , et se font lire avec plaisir. Sûr de son affaire, il s'écrie : La êoeiéU sera satisfaite! (C'est laso- MtddeJiiuê.)
Tel fut , en substance , le dire de M. l'avocat-génénri ; et tontes ses raisons , si longuement déduites que personne , hors les intéressés , n'eut la patience de l'écouter,
furent encore étendues , développées , amplifiées dans le résumé très-prolixe qu'en fit M. le président , où même il ajouta du sien, disant que l'auteur de la brochure écrivait pour encourager la prostitution , et gâter, par ce vilain mot, l'innocence des courtisans. Mais ceci vint ensuite; il s'agit à présent de la belle harangue de maître de Broe. Ce discours , m'a-t-on dit, n'est pas extraordinaire au barreau , où l'on entend des choses pareilles , chaque jour, en plein tribunal , prononcées avec l'assurance que n'avaient pas les Daguesseau. Nous en sommes surpris, nous à qui cela est nouveau, et concevons malaisément qu'un homme, siégeant, comme on dit, sur les fleurs de lis , sachant lire , un homme ayant reçu l'éducation commune, puisse manquer asses de sens, d'instruction, de goût , pour ne trouver dans ces paroles d'un paysan A un grand prince, ton mitier tirade régner, qu'une injure, et ne pas sentir que ce mot vulgaire de miiier , relève x ennoblit l'expression , par cela même qu'il est vulgaire , tellement qu'elle ne serait pas déplacée dans un poème, une composition du genre le plus élevé , une ode A la louange du prince. Si on n'en saurait dire autant des autres termes employés par l'auteur , dans le même endroit , ils ont tous du moins le ton de simplicité naïve convenable an personnage qui parle, et le public ne s'y est pas trompé , souverain juge en ces matières. Personne ayant le sens commun n'a vu là-dedans rien d'offensant pour le jeune prince , auquel il serait A souhaiter qu'on fit entendre ce langage de bonne heure , et toute sa vie. Mais il
ne faut pas l'espérer. Car tous les courtisans sont des Jean de Broe qui croient ou font semblant de croire qu'on outrage un grand, quand d'abord pour lui parler on ne se met pas la face dans la boue. Ils ont leurs bonnes raisons, comme dit la brochure , pour prétendre cela , et trouvent leur compte à empêcher que jamais front d'homme n'apparaisse à ceux qu'ils obsèdent. Cependant, il faut l'avouer, quelques-uns peuvent être de bonne foi , qui , habitués comme tous le sont aux sottes exagérations de la plus épaisse flagornerie , finissent par croire insultant , tout ce qui est simple et uni ; insolent, tout ce qui n'est pas vil. C'est par M, je crois, qu'on pourrait excuser maître de Broc?. Car il n'était pas né peut-être avec cette bassesse de sentiments. Mais une place, une cour à faire
Le même jour qui met an homme libre aux fers Loi ravit la moitié de sa vertu première.
Et voilà comme généralement on explique la persécution élevée contre cette brochure, au grand étonnement des gens les plus sensés du parti même qu'elle attaque. Répandue dans le public , elle est venue aux mains de quelques personnages comme Jean de Broe , mais placés au-dessus et en pouvoir de nuire , qui , aux seuls mots de métier^ de layette , de bavette , sans examiner autre chose , aussi incapables d'ailleurs de goût et de discernement,
que d'aucune pensée tant soit peu généreuse, crurent
l'occasion belle pour déployer du zélé , et crièrent outrage aux personnes sacrées. Mais on se moqua d'eux , il fallut
renoncer à cette accusation. Un duc, homme d'esprit , quoiqu'infatué de son nom, trouva ce pamphlet piquant, le relut plus d'une fois, et dit : Voilà un écrivain qui ne nous flatte point du tout. Mais d'autres ducs ou comtes , et le sieur Siméon , qui ne sont pas gens à rien lire , ayant ouï parler seulement du peu d'étiquette observée dans cette brochure , prirent feu l£-dessus, tonnèrent contre l'auteur , comme ce président qui jadis voulut faire pendre un poète pour avoir tutoyé le prince dans, ses vers. Si maître Jean a des aïeux , s'il descend de quelqu'un, c'est de ce bon président , et si vous n'en sortez, vous en devez sortir (1) , maître Jean Broè'. Mais qu'est-ce dohc que la cour , où des mots comme ceux-là soulèvent, font explosion ? et quelle condition que celle des souverains entourés, dés le berceau , de pareilles gens! Pauvre enfant! O mon fils , né le même jour , que ton sort est plus heureux. Tu entendras le vrai , vivras avec les hommes , tu connaîtras qui t'aime ; ni fourbes, ni flatteurs n'approcheront de toi.
Après l'a vocat-général , M« Berville parla pour son client, «t dit :
Messieurs les Jurés, Si , revêtus du ministère de la parole sacrée, vous veniez annoncer aux hommes les vérités de la morale , on ne vous verrait point, sans doute, timides censeurs, faciles moralistes , composer avec la corruption et dégrader; par des ménagements prévaricateurs , votre auguste
(i) Boileau.
ractère. Vous sauriez vous armer , pour remplir vos devoirs , d'indépendance et d'austérité. La haine du vice ne se cacherait point sous les frivoles délicatesses d'un langage adulateur ; vos paroles , animées d'une vertueuse énergie , lanceraient tour à tour sur les hommes dépravés les foudres de l'indignation et les traits pénétrants du sarcasme. Vous n'iriez point contrister le pauvre , alarmer la conscience du faible, et baisser, devant le vice puissant , un œil indignement respectueux; mais votre voix généreuse autant que sévère, flétrirait jusque sous la pourpre , les bassesses de la flatterie et de la corruption des cours. Faudrait-il vous applaudir ou vous plaindre? Je sais quel .prix vous serait dû. : sais-je quel prix vous serait réservé! Seriez-vous offerts à l'estime publique en apôtres des mœurs , de la vérité ? Seriez-vous traduits en criminels devant la cour d'assises ?
Qu'a fait de plus l'auteur que je défends? A l'exemple des écrivains les plus austères , il a opposé aux vices brillants des cours la simplicité des vertus rustiques; on a pris contre lui la défense des cours : il s'est indigné contre des scandales; on s'est scandalisé de son indignation : il a plaidé la cause de la morale publiquement outragée; on l'accuse d'avoir outragé la morale publique.
Je ne dois point vous dissimuler, Messieurs les Jurés,' l'embarras extrême que j'ai éprouvé lorsqu'il s'est agi de préparer la défense de cette cause. Ordinairement , l'expérience des doctrines du ministère public , que nous
partageons rarement , mais que du moins nous avons api. i4
pris à connaître, nous permet de prévoir, en quelque façon, le système de l'accusation , d'en démêler Terreur et de méditer nos réponses. Ici , je l'avoue , j'ai vainement cherché à deviner le système du ministère accusateur; il m'a été impossible de concevoir par quels arguments , je ne dis pas raisonnables, mais du moins soutenables, on pourrait trouver dans les pages incriminées un délit d'outrage à la morale publique; et l'accusation doit à l'excès même de son absurdité , l'avantage de surprendre son adversaire et de le trouver désarmé.
Soyons juste, toutefois, et, après avoir écouté l'orateur du ministère public, reconnaissons que l'embarras de l'accusation a dû surpasser encore l'embarras de la défense. Vous en pouvez juger par le soin avec lequel on a constamment évité d'aborder la question. Vous aviez imaginé , sans doute , que , dans une accusation $ outrage à la morale publique , on allait commencer par définir la morale publique ; et puis expliquer comment l'auteur l'avait outragée. Point du tout. Vous avez entendu de nombreux mouvements oratoires ; d'éloquentes amplifications sur le clergé , sur la noblesse , sur François I er , sur Louis XIV, sur le duc de Bordeaux, sur Chambord ; des personnalités améres (et beaucoup trop amères) contre l'écrivain inculpé.... mais de la morale publique , pas un mot : tout se trouve traité dans le réquisitoire du ministère accusateur , hormis l'accusation.
Ainsi , je me félicitais d'avoir enfin a défendre , en matière de délits de la presse, une cause étrangère à la poli-
( 2" ) tique. «Du moine, medisais-je, je ne serai plus condamné à traiter ces questions si délicates , que l'on n'aborde qu'avec inquiétude^jue Ton ne discute jamais avec une entière liberté. Je n'aurai plus à redouter dans mes juges la dissidence des opinions, l'influence des préventions politiques. Tout le monde est d'accord sur les principes de la morale; nous parlerons, le ministère public et moi , on langage commun , que toutes les opinions pourront
comprendre et juger
Et voilà qu'on nous fait une morale politique! Voilà qu'on s'efforce encore , dans une cause où la politique n'a rien à démêler , de parler aux passions politiques f « On commence par reprocher à M. Courier d'avoir dit irrespectueusement , en parlant du duc de Bordeaux , que son métier est de régner un jour , et d'avoir employé d'autres expressions également familières , sans songer que c'est un villageois que l'auteur a mis en scène , et que le langage d'un villageois ne peut pas être celui d'un académicien! On lui impute à crime à* avoir traité un pareil sujet sans dire un seul mot de F auguste naissance du jeuns prmee; de sorte que désormais les écrivains devront répondre à la justice, non -seulement de ce qu'ils auront dit, mais encore de ce qu'ils n'auront pas dit! Enfin, par une réflexion un peu* tardive, on reconnaît que ce n'est pas là l'objet de l'accusation ; et cependant on a cru pouvoir se permettre d'en faire un sujet d'accusation !
Vous le voyez, Messieurs les Jurés, la marche incer-
laine de l'accusation trahit à chaque pas sa faiblesse et sa nullité. Aux définitions , qu'on n'ose donner , on substitue les lieux-communs oratoires , à défaut de la raisoA qu'on ne peut convaincre , on cherche à soulever les passions ; au délit de la loi , qu'on ne peut établir , on s'efforce de substituer le délit d'opinion.
Ce n'est point ainsi que procédera la défense ; tout , I chez elle , sera clair et précis. Mais avant d'aborder la discussion relative à l'écrit, qu'il nous soit permis de rappeler les considérations personnelles à l'écrivain. Ces considérations ne sont pas indifférentes. Dans les délits purement politiques, la criminalité peut , jusqu'à certain point | être indépendante du caractère de l'auteur : la passion , l'erreur, le préjugé peuvent -faire d'un honnête homme, un citoyen coupable : mais l'auteur d'un outrage à la morale publique est nécessairement un homme immoral : il y a incompatibilité entre la moralité de la conduite et l'immoralité des principes, et justifier l'auteur , c'est déjà justifier l'ouvrage.
Paul-Louis Courier , l'un de nos savants les plus estimés et de nos plus spirituels écrivains, entra, au sortir de ses études, dans le corps du génie militaire. Officier d'artillerie , distingué par ses talents , il pouvait fournir une carrière brillante ; mais lorsqu'il vit le chef de l'armée envahir le pouvoir et dévoifer la liberté , il refusa de servir la tyrannie , il s'éloigna. Retiré à la campagne , il partagea ses journées entre les utiles travaux de l'agriculture et les nobles travaux des lettres et des arts. Gendre
d'un helléniste célèbre (1) , il marcha sur ses traces avec honneur ; nous devons à ses recherches le complément de l'un des précieux monuments de la littérature ancienne : l'ouvrage de Longus offrait une lacune importante. M. Courier, dans un manuscrit vainement exploré par d'autres mains , découvrit le passage jusqu'alors inconnu , et donna un nouveau prix à sa découverte par l'habileté avec laquelle, imitant le vieux style et les grâces naïves d' Amyot , il compléta la traduction en même temps que l'original. Ce succès eut pour lui des suites assez fâcheuses : par un bizarre effet de la fatalité qui semble le poursuivre , l'auteur qu'on accuse aujourd'hui pour un écrit moral , fut alors persécuté à l'occasion d'un roman pastoral. Sa fermeté triompha de la persécution. Depuis ce temps , retiré A la campagne , cultivateur laborieux , père, époux, citoyen estimable, il a constamment vécu loin de la capitale , étranger aux partis , quelquefois persécuté , jamais persécuteur; refusant, pour garder son indépendance, les places qu'on lui offrit plus d'une fois; se délassant, par l'étude des lettres, de ses travaux agricoles, et ne tirant aucun profit de ses ouvrages, que les applaudissements du public et l'estime des juges éclairés. C'est là qu'il s'occupait encore d'un nouveau travail, honorable pour sa patrie , lorsqu'une accusation , bien imprévue sans doute , est venue l'arracher à ses études , A ses champs, à sa famille t étrange récompense dek fcoiùmès qui font la gloire de leur pays !
(i) M. Clavier , de l'institut.
Voilà l'écrivain immoral que Ton traduit devant tous ! voilà le UbêUutê qu'on signale à votre indignation ! Certes, il conviendrait que l'accusation y regardât à deux fois , avant de s'attaquer à de tels hommes.
Par quelle inconcevable fatalité tout ce qu'il y a de plus honorable dans la littérature française , semble-t-il successivement appelé à siéger sur le banc des accusés? Tourà-tour le spirituel rédacteur de la correspondance administrative et l'ingénieux Ermite de] la Chmuêêie-d'Anlm, l'auteur des deux Gendres et l'auteur des Délateur* , ont .porté sur ce banc leurs lauriers ; les Bergasse et les Lacretelle leurs cheveux blancs , l'archevêque de Matines sa $oge épiscopale, le peintre de Marius ses. longues infortunes. La Cour d'assises semble être, devenue une suc-
cursale de l'Académie française Messieurs , cette
exhubérance de poursuites , cette succession d'attaques , non pas contre d'obscurs pamphlétaires , mais contre les plus distingués de nos écrivains ; cette guerre déclarée par le ministère public à la partie la plus éclairée de la nation française , révèle nécessairement une erreur fondamentale dans les doctrines de l'accusation, Lorsqu'en dépit des persécutipns ,. des emprisonnements , des amendes y les iqeil)enrs ..esprjtp s'obstinent à comprendre la loi , à user de la loi dans un sens opposé au pouvoir qui les accuse , il est évident que ce pouvoir entend mal 1a loi , et sç fftit illusion par un faux, système. .Cette erreur., involontaire sans doute , le ministère patrie ftop* sanxa gré de la lui signaler. Elle consiste à considérer comme
coupable , non ce qui est qualifié délit par la loi , mais ce qui déplaît aux organes de l'accusation ; sans réfléchir que la liberté de la presse n'est pas la liberté de dire ce qui plaît au pouvoir , mais ce qui peut lui déplaire* Une proposition nous blesse ; nous commençons par poser en principe qu'il faut mettre l'auteur en jugement. Ensuite , romme pour mettre un homme en jugement, il faut bien s'appuyer sur un texte de loi , nous cherchons dans la loi pénale quelque texte qui puisse , tant' bien que mal, s'ajuster à l'écrit en question. Les uns sont trop précis ; il n'y a pas moyen d'en faire usage ; d'autres sont rédigés d'une manière plus vague , et par conséquent plus élastique ; on s'en empare , et c'est ainsi que , dans les ppocàt de la presse , nous voyons revenir sans cesse ces açcu&ations banales d'attaque contre fautoritj çanetitujipfcnette du Roi et des Chambres , de provocation à la rfe'ffrbiiêeance au» lois , d'outrage* à ta morale pudique* . ,
Voilà précisément ce qui est arrivé dans le procéft de M. Courier. On ne l'accusait pas seulement, dans 1$ principe | d'outrage à la morale 'publique : d'autres t&ttep avaient été essayés : mais leur rédaction, trop précise, n*a pas permis de s'en servir} il a fallu les abandonner. L'qur trage à la morale publique est resté seul , parce que lf sens de ces termes , fixé , à la vérité , au* yeux des jurôr consultes , offre pourtant , aux personnes qui n'ont point étudie la législation , une sorte de latitude et d'arbitraire dont l'accusation peut profiter.
Aussi, remarquez avec quel soin l'accusation a évité
de définir la morale publique* En bonne logique, pourtant, c'est par cette définition qu'elle aurait dû commencer : la première chose à faire , quand on signale un délit , c'est d'expliquer en quoi consiste ce délit : et c'est la première chose que l'accusation ait oubliée ! Cela s'explique facilement : son intérêt est d'éluder les définîtipns , afin que le vague qui peut exister dans les termes de la loi favorise l'extension illimitée qu'elle cherche à leur donner. Nous, dont l'intérêt, au contraire , est de tout éclaircir, nous suivrons une marche opposée, et nous nous demanderons, avant d'entrer dans la discussion , ce que la loi entend par le délit $ outragé à la morale publique.
Pourquoi lisons-nous dans la loi ces mots : outrage à la morale publique? Pourquoi le législateur n'a-t-Q pas dit simplement : les outrages à la morale ? Que signifie cette épithéte [publique) qu'il a cru devoir ajouter?
Messieurs, il faut le reconnaître : ces expressions sont un avertissement donné par le législateur aux fonctionnaires chargés de poursuivre les délits; un avertissement de ne point intenter d'accusations téméraires , de ne point faire du code pénal , le vengeur de leurs doctrines personnelles , de ne point voir une infraction dans ce qui pourrait contrarier leurs opinions particulières. La morale du législateur n'est point la morale d'un homme , d'une secte, d'une école : c'est cette morale absolue , universelle, immuable , contemporaine de la société ellemême, toujours constante au milieu des vicissitudes
( 21? ) ciales , émanée de la Divinité , et supérieure à toutes les opinons humaines; qui n'est point de réflexion mais de sentiment , point de raisonnement mais d'inspiration ; qu'on ne trouve point autre à Paris , autre à Philadelphie. C'est cette morale qui sanctionne la foi des engagements , consacre la couche conjugale , unit par un lien sacré les pères et les enfants ; c'est elle qui flétrit le mensonge , le larcin , le meurtre , l'impudicité :' c'est celle-là seule qui prend le nom de morale publique, parce que , fondée sur l'assentiment de tous les hommes , elle a son témoignage , sa garantie dans la conscience publique.
Quel est donc l'écrivain qui outrage la morale publique ? C'est celui qui ose mentir à l'honnêteté naturelle , à la conscience universelle ; celui dont le langage soulève dans tous les cœurs le mépris et l'indignation. N'allez point chercher ailleurs les caractères d'un tel délit. Ici , toute argumentation est vaine : le cri de la conscience outragée , voilà le témoignage que l'accusation doit invoquer ; c'est la voix du genre humain qui doit prononcer la condamnation.
Si l'écrit qui vous est déféré outrageait en effet la morale publique, vous n'eussiez point supporté de sang-froid la lecture des passages inculpés. Vos murmures auraient à l'instant même révélé votre horreur et votre indignation : un cri de réprobation se serait élevé parmi vous : vos regards se seraient détournés avec dégoût de l'auteur immoral, et votre conscience n'aurait pas attendu pour se soulever les sillogismes d'un orateur.
Est-ce là, j'ose vous le demander! l'iinpressioQ qu'a produite sur vos esprits la lecture de l'ouvrage? Avezvous ressenti du dégoût, de l'indignation ? de l'horreur excitée par l'écrit, avez-vous passé au mépris pour l'auteur? Non, je ne crains pas de le proclamer devant vous-mêmes ; non , telle n'est point l'impression que vous avez éprouvée. Je pose en fait qu'il n'est point dans cette enceinte un seul homme, je n'en excepte pas même l'orateur de l'accusation , qui , au sortir de cette audience , refusât de se trouver dans le même salon avec l'écrivain qu'on accuse; qui n'y conduisît ses enfants ; qui ne s'honorât d'une telle société. Condamnes maintenant l'écrivain immoral et scandaleux!
Non, ce n'est pas contre des écrits tels que celui qui nous occupe qu'est dirigée la sévérité des lois. Les lois ont voulu frapper ces auteurs infâmes qui se jouent de ce qy'il 7 a de plus sacré , et dont les pages révoltantes font frémir à-la-fois la pudeur et la nature. C'est contre ces écrits monstrueux que le législateur s'est armé d'une juste rigueur ; c'est contre eux qu'il a voulu donner des garanties à la société; et qu'il me soit permis de m'étonner que ses intentions aient pu être méconnues au point de traduire un père de famille estimable , un écrivain distingué, un citoyen honorable , sur le banc préparé pour les de Sades et pour les Arétins.
C'est en vain que dans un discours travaillé avec un art digne d'une meilleure cause, on a cherché à vous faire illusion sur vos propres impressions , à déguiser sous l'é-
clat des ornements oratoires, la nullité de l'accusation. Que signifient , dans une accusation $ outragé à la moral* jwblifuê, ces argumentations , ces insinuations artificieuses , ces inductions subtiles , ces déclamations éloquentes ? Quoi ! la morale publique est outragée , et il faut que le ministère public tous en fasse apercevoir ! Quoi I la morale publique est outragée , et il faut que l'élégante indignation d'un orateur vienne vous avertir de vous indigner! Ah! la discussion du ministère public prouve du moins une chose , c'est que , puisqu'il est besoin de discuter pour établir l'outrage à la morale publique, il n'existe point d'outrage A la morale publique.
.Toôtefbis, examinons cette discussion elle-même, et puisqu'on vous a parlé dû caractère général de l'ouvrage et du caractère particulier des passages attaqués , suivons l'accusation dans la double carrière qu'elle s'est tracée.
Considéré dans son caractère-général , l'écrit de M. Courier est , je ne crains pas d'en convenir , une critique de la souscription de Chambord. L'acquisition de ce domaine lui parait une mauvaise affairé pour le prince , pour le pays , pour Chaiùbord même.
Pour lé prince : .Ce n'est pas lui qui en profitera ; ce seront les courtisans : ce sacrifice imposé aux communes , en son nom , affaiblira l'affection dont il a besoin pour régner : .enfin , le séjour de Çhambon) , plein de souvenirs funestes pour les mœurs, pourra corrompre sa jeunesse.
Pour lé pays : La cour viendra l'habiter ; les fortunes
des habitants , leur innocence , pourront souffrir de ce dangereux voisinage.
Pour Chmmbord : Douze mille arpents de terre rendus à la culture, vaudraient mieux que douze mille arpents consacrés à un parc de luxe.
Certes , il serait difficile de trouver dans ces idées générales rien de contraire à la morale publique. La dernière est une vue d'économie politique, que je crois très-juste, et qui , dans tous les cas , n'a rien à démêler avec la morale; les deux premières, sont, au contraire, conformes aux principes de la morale la plus pure.
En conséquence de ses réflexions, M. Courier blâme l'opération de Chambord : il la croit inspirée moins par l'amour du prince et de son auguste famille , que par la flatterie et par des vues d'intérêt personnel. A cette occasion , il s'élève , au nom de la morale , contre l'esprit d'adulation et contre la licence des cours.
Et ce qu'il 7 a de remarquable , c'est que les considérations présentées par M. Courier contre la souscriptionde Chambord se retrouvent , en grande partie , dans le rapport soumis à S. M. par le ministre de l'intérieur (1). M. Courier craint que ce présent ne soit plus onéreux que profitable au jeune prince. — Le ministre avait dit « qu'on a exprimé le désir de la conservation de Cham- » bord son* songer à ce qvtelle coûtera de réparation* » foncière* et d'entretien , à toute* le* depen*** qu'exige- » ront son ameublement et son habitation. »
(•) Voir le Journal d* Paru, eu 3i décembre iSao.
IL Courier se demande si ee sont les commîmes qui ont conçu la pensée d'acheter Chambord pour le prince. « Non pas, répond-il, les nôtres, que je sache, de ce » côté-ci de la Loire; mais celles-là peut-être qui ont » logé deux fois les cosaques.... Là , naturellement, on » s'occupe d'acheter des châteaux pour les princes, et » puis on songe à refaire son toit et ses foyers. » Le ministre avait dit, presque dans les mêmes tenues : « Les » conseils qui ont voté l'acquisition de Chambord n'ont » point été arrêtés par Us embarras de fmancss qu'é- » prouvent presque 'toutes les communes , les unes » épuisées par la suite des guerres , par l'invasion » et long séjour des ÉTRANGERS; les aulres apauvries » par les fléau* du ciel, la frêle, Us gelées , les inonda- » tiens , Us incendies; obligées la plupart de recourir à » des impositions extr ao rdinaires pour acquitter les
* charges courantes DE leurb DETTES. Dans d'autres s circonstances , l'administration devrait examiner pour » chaque commune si Us moyens répendent à son
* zeU. *
« Mous allons, dit M. Courier, nous gêner et augmen- » ter nos dettes pour lui donner (an prince) une chose