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de la société contre les meoaces des rouges, en même temps qu'il se présentait à la multitude comme le procureur de la Révolution. Le peuple, ingrat, infidèle à Tamitié , ne trouve à cette nouvelle que des railleries ignobles sur la perte des vingtcinq francs. Les montagnards étaient dépopularisés, savez-vous pourquoi? parce qu'ils étaient indemnisés. Le peuple, qui accueille sans sommeiller une liste civile de douze millions, attendu, dit-il, que cela fait aller le commerce, regarde Tindemnité de ses représentants comme un vol fait à sa bourse. Vingt-cinq francs par jour! des démocrates!... La démocratie, c*est Tenvie.
Il n'y avait pas jusqu'à la hardiesse du coup de main qui n'amusât le peuple. On trouvait charmant d'avoir été prendre au lit ces hommes qui la veille parlaient de mettre Bonaparte à Vincennes, et d'en finir avec la république. — Bravo ! bien touché I disaient les faubouriens. Aucune victoire de l'empereur ne les impressionna plus vivement.
Cependant l'acte du 2 décembre n'en restait pas moins un attentat au premier chef contre la constitution et contre l'assemblée, partant contre la république elle-même. L'appel au peuple ne pouvait le couvrir : l'appel d'un individu au peuple ne peut prévaloir contre le droit écrit du peuple. Pour que, l'appel au peuple pût être pris en considération, il aurait fallu au préalable, remettre les«choses in statu quo. Au point de vue de la légalité, Bonaparte était donc coupable, passible de l'article 68 de la constitution. Bien vrai était-il que cette constitution avait été maintes fois violée par ceux qui parlaient maintenant de la défendre. Mais enfin elle était la loi, le monument de la Révolution et de la liberté ; loin qu'il fallût déchirer le pacte, la démocratie n'avait d'appui que là.
Le peuple ne voulut rien entendre. Le peuple est toujours pour qui l'appelle , et par cela seul que Bonaparte se soumettait à sa décision, il était sûr d'être absous.
L'avenir dira, à la vue des actes de Louis -Napoléon, si le coup d'État du 2 décembre fut, je ne dirai pas légitime, il n'y a point de légitimité contre la loi , mais , au point de vue de l'utilité pubUque, excusable. Tout ce qu'il m'appartient de faire, c'est d'en rechercher les éléments, la signification, la fatalité; c'est, en rendant justice à ceux qui s'armèrent pour lecombattre, de sauver l'honneur national. "^ ^ ^^' '' ^oog
54 LÀ RéYOLUTION SOCIALE
La Montagne a fait noblement son devoir. Elle a scellé de son sang une cause, juste, mais désespérée. Ce sang, celui dt plusieurs milliers de citoyens, la proscription en masse du parti démocratique, ont lavé la patrie et régénéré la Révolu» tion. L'empereur à Sainte-Hélène disait, parlant des Espa* gnols : « Ma politique exigeait que l'Espagne entrât dans mon système : le changement de sa dynastie était nécessaire. Le peuple espagnol s'est soulevé; c'était pour lui ime question d'honneur : je n'ai rien à dire.. » Qu'il me soit permis en ce moment de m'emparer des paroles de l'empereur. Le salut de la patrie, je veux le croire, et la politique de Louis-Napoléon, politique de progrès sans doute, exigeaient qu'il obtînt, à tout prix, une prorogation et une extension d'autorité. Les républicains ne pouvaient, sans lâcheté et sans parjure, permettre cette usurpation. Us se sont immolés : honneur à euxl Qu'on repousse leur principe, qu'on condamne leurs théories, qu'on proscrive leurs personnes, à la bonne heure I Que les sycophantes de la tribune, de la presse et de la chaire reçoivent le prix de leurs calomnies : c'est de droit. La postérité rendra i une pieuse justice aux vaincus, la France citera leurs noms avec orgeuil. i
Après l'héroïque Baudin, après Miot, qui, seul entre ses collègues, a retenu le privilège de la déportation , on cite , parmi les protestants les plus énergiques, Victor Hugo^ le grand poëte; Michel (de Bourges), le profond orateur; Jules Favre, le Cicéron républicain ; Crémieux, Chamaraule , Madier-Mont* jau, Victor Schœlcher, Marc Dufraisse, le colonel Forestier, la rédaction du NationaL Le journal qui représentait plus spécialement la constitution de 1848 ne devait pas y survivre : pourquoi les haines qu'il soulevait jadis ne sont-elles pas restées avec lui sous la barricade î...
Que l'étranger, mieux instruit sur l'état de notre pays, la question posée en février , le degré d'intelligence des masses, le jeu des situations , la marche des partis , nous condamne à présent, s'il Tosel La nation française, qui a accompli déjà de si grandes choses, n'a pas atteint sa majorité. Des préjugés vivaces, une éducation superficielle, donnée par la corruptioo civilisée plutôt que par la civilisation ; de romanesques légendes en guise d'instruction historique ; des modes plutôt que des coutumes ; de la vanité plutôt que de la fierté ; une niaiserie
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poverbiale, qui servait déjà, il y a dix-neuf siècles, la fortune e César autant que le courage de ses légions; une légèreté [tti trahit l'enfantillage; le goût des parades et Tentrain des umifestations tenant lieu d'esprit public; l'admiration de la irce et le culte de Faudace suppléant au respect de la justice : û est , en raccourci , le portrait du peuple français. De toutes es nations civilisées, c'est encore la plus jeune : que fera cet enfant devenu homme!.. . Toujours nous avons suivi nos maîtres, et nos querelles d'écoliers nous divisant en une multitude de bandes, toujours nous avons succombé dans nos protestations contre l'autorité, quand nous n'avons pas eu pour auxi' fiaire une fraction de l'autorité elle-même.
Au 2 décembre, après une campagne de trente mois de rassemblée législative contre les institutions qu'elle était chargée de défendre, le pouvoir exécutif, maître de l'armée, appuyé du clergé, de la bourgeoisie, d'une partie considérable de la classe moyenne, qu'eflrayaient les éventualités de 52, tente un coup d'foat. Comme Charles X au 15 juillet 1830, le gouvernement partage la représentation nationale et les classes élevées : reste le peuple. Mais, tandis que Charles X, en violant la charte, attaquait la Révolution , Bonaparte se réclame de la Révolution et ne déchire le pacte, il le dit du moins, que pour arriver aux partis royalistes : dès ce moment, la multitude, si elle n'est pas pour lui tout entière, devient neutre. Les blouses de Saint-» Antoine refusèrent nettement de marcher : la Montagne les trouva jouant au billard et n'en put même obtenir un asile pour délibérer. Sur le boulevard, près de la mairie du cinquième arrondissement, un poste ayant été enlevé par des insurgés, ceux-ci furent assaillis par une bande d'ouvriers, et con* traints de faire usage de leurs armes contre ces étranges alliéB du pouvoir. Dans le quartier Saint - Marceau et la me Mouffetard, on se fût attiré un méchant parti en arrachant seulement un pavé. Ailleurs, le peuple fraternisait avec la troupe contre l'émeute et lui fournissait des vivres : on eût dit des compères du coup d'État. Des bourgeois, chiffonniers parvenus, fusillés par des soldats ivres jusque dans leurs foyers, n'en applaudissaient pas moins à la répression des 6nyandi, dont le Constitutionnel et la Patrie leur racontaient les sinistres exploits. Dans quelques dépar^ments, si l'on en croit les relations officielles, le mouvement eut plus de gravité : celf
tint à renrégimentation formée de longue main par les sociétéi secrètes. Les paysans, en quelques endroits, étaient descendai sur la ville, avec leurs femmes et des sacs : ne diraitron pas lei hommes de Brennus! Mais à peine la nouvelle se répand qui Paris les rouges ont le dessous, vite les paysans se retirent el «e prononcent pour Bonaparte.
Le véritable Amphitryon Est PAmphitryon où Ton dîne.
Il n'y a pas de gens plus à leur aise, dans les moments critiques, que nos Sosies gaulois.
Étonnez-vous, après cela, des 7,600,000 voix données \é 20 décembre à Louis-Napoléon. Oh I Louis -Napoléon est bien réellement l'élu du peuple. Le peuple, dites-vous, n'a pas été libre! le peuple a été trompé 1 le peuple a eu peurl Vains pré* textes. Est-ce que des hommes ont peurl est-ce qu'ils se trompent en cas pareil! est-ce qu'ils manquent de liberté! C'est nous, républicains, qui l'avons répété sur la foi de nos traditions les plus suspectes : La voix du peuple est la voix de Dieu. Eh bien! la voix de Dieu a nommé Louis-Napoléon. Comme expression de la volonté populaire, il est le plus légitime des souverains. Et à qui vouliez- vous donc que le peuple donnât^ ses suffrages î Nous l'avons entretenu, ce peuple, de 89, de 92,1 de 93 ; il ne connaît toujours que la légende impériale. Est-ce qu'il se souvient du comte de Mirabeau, de M. de Robespierre, de son ami Marat, du Père Duchesne? Le peuple ne sait que deux choses, le bon Dieu et l'empereur, comme jadis il savait le bon Dieu et Charlemagne. Si les mœurs du peuple se sont incontestablement adoucies depuis 89, sa raison est restée au même niveau. En vain nous avons expliqué à ce monarque imberbe les Droits de l'homme et du citoyen; en vain nous l'avons fait jurer par cet adage : La république est au-dessus du suffrage universel; il prend toujours ses houseaux pour ses jambes, et il pense que le mieux battant est celui qui a le plus raison.
Comprendrons-nous, enfin, que la république ne peut avoir le même principe que la royauté, et que prendre le suffrage universel pour base du droit public, c'est affirmer implicitement la perpétuité de la monarchie! Nous sommes réfutés par
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pire propre principe; nous avons été vaincus, parce que, à la luite de Rousseau et des plus détestables rhéteurs de 93, pus n'avons pas voulu reconnaître que la monarchie était le poduit, direct et presque infaillible, de la spontanéité popu- ^re ; parce que, après avoir aboli le gouvernement par la grâce it Dieu y nous avons prétendu, à Taide d'une autre fiction, instituer le gouvernement par la grâce du Peuple; parce que, m lieu d'être les éducateurs de la multitude, nous nous lommes faits ses esclaves. Comme à elle, il nous faut encore les manifestations visibles, des symboles palpables, des mirbton^. Le roi détrôné, nous avons mis la plèbe sur le trône. Bans vouloir entendre qu'elle était la racine d'où surgirait tôt BU tard une tige royale, l'oignon d'où sortirait le lis. A peine délivrés d'une idole, nous n'aspirons qu'à nous en fabriquer une autre. Nous ressemblons aux soldats de Titus, qui, après la prise du Temple, ne pouvaient revenir de leur surprise, en ne trouvant dans le sanctuaire des Juifs ni statue, ni bœuf, ni •ne, ni phallus, ni courtisanes. Ils ne concevaient pas ce Jéhovah invisible : c'est ainsi que nous ne concevons pas la Liberté sans proxénètes I
Qu'on pardonne ces réflexions amères à un écrivain qui joua tont de fois le rôle de Cassandre ! Je ne fais point le procès à la démocratie, pas plus que je n'infirme le suffrage qui a renouvelé le mandat de Louis-Napoléon. Mais il est temps que disparaisse cette école de faux révolutionnaires, qui, spéculant sur l'agitation plus que sur l'intelligence, sur les coups de main plus que sur les idées, se croient d'autant plus vigoureux et logiques, qu'ils se flattent de mieux représenter les dernières couches de la plèbe. Et croyez -vous donc que ce soit pour plaire à cette barbarie, à cette misère, et non pas pour la combattre et la guérir, que nous sommes républicains, socialistes et démocrates! Courtisans de la multitude, c'est vous qui êtes les embarreurs de la révolution, agents secrets des monarchies que balaye la liberté et que relève le suffrage universel.
Qui donc a nommé la Constituante, pleine de légitimistes, de dynastiques, de nobles, de généraux et de prélats! — Le suffrage universel.
Qui a fait le 10 décembre 1848! — Le suffrage imiversel.
Qui a produit la Législative! -^ Le suffrage universelle^
58 LA DEVOLUTION SOGULfi
Qui a donné le blanc-seing du 20 décembre! •— Le suffra^ universel .
Qui a choisi le Corps législatif de 52? —Le suffrage universej
Ne peut-on pas dire aussi que c'est le suffrage univers^ qui a commencé la réaction lo 16 avril ; qui s'est éclipsé deï rière le dos de Barbés le 15 mai; qui est resté sourd à Tapp^ du 13 juin ; qui a regardé passer la loi du 31 mai ; qui s'e$ croisé les bras le 2 décembre!...
Et je le répète, lorsque j'accuse ainsi le suffrage universel je n'entends nullement porter atteinte à la Constitution établie et au principe du pouvoir actuel. J'ai moi-même défendu U suffrage universel, comme droit constitutionnel et loi de l'État et puisqu'il existe, je ne demande point qu'on le supprimcj mais qu'il s'éclaire, qu'il s'organise et qu'il vive. Mais il doij être permis au philosophe, au républicain, de constater, pou^ l'intelligence .de Thistoire et l'expérience de l'avenir, que 1^ suffrage universel, chez un peuple dont l'éducation a été aussi négligée que le nôtre, avec sa forme matérialiste et héliocen^ trique, loin d'être l'organe du progrès, est la pierre d'achoppé^ ment de la liberté.
Pauvres et inconséquents démocrates ! Nous avons fait des philippiques contre les tyrans ; nous avons prêché le respect des nationalités, le libre exercice de la souveraineté des peuples; nous voulions prendre les armes pour soutenir, envers et contre tous, ces belles, ces incontestables doctrines. — Et de quel droit, si le suffrage universel était notre règle, suppo-l 8ions*nous que la nation russe fût le moins du monde gênée par le tsar; que les paysans polonais, hongrois, lombards, toscans, soupirassent après leur délivrance; que les lazzaroni fussent pleins de haine pour le roi Bomba, et les transté vérins d'horreur pour monsignor Antonelli ; que les Espagnols et les Portugais rougissent de leurs veines dona Maria et Isabelle, quand notre peuple à nous, malgré l'appel de ses représentants, malgré le devoir écrit dans la Constitution, malgré le sang versé et la proscription impitoyable, par peur, par bêtise, par contrainte ou par amour, je vous laisse le choix, donne 7,600,000 voix à l'homme que le parti démocratique détestait le plus, qu'il se flattait d*avoir usé, ruiné, démoli, par trois ans de critiques, d'excitations, d'insultes; quand il fait de cet homme un dictateur, un empereur logizedby Google
Je ne suis pour rien dans la formation du pouvoir actuel : je voudrais que tous ses adversaires, royalistes et démocrates, pussent en dire autant. Je n*ai cessé de combattre, dans la république et hors de la république, les éléments divers qui devaient fatalement l'amener; je puis, comme Pilate, me laver Jes doigts de cette création spontanée : Dieu sait ce que j'ai ose pour en étouffer le germe 1 II n'y avait pas de président de la République, que déjà je prévoyais qu'il en serait de la sou« veraineté du peuple comme de la Jérusalem d'Êzéchiel, qui se pâmait d'amour pour l'Assyrien et l'Égyptien, et que je tonnais contre la folie de la moderne Ooliba. Comme toujours, la voix du prophète s'est perdue dans le désert, et la fornication s'est accomplie. Puisqu'il est inutile de parler ni contre ni potir, qu'il me soit au moins permis de raisonner suRl... Aux puis* sants les puissantes vérités. C'est leur droit et c'est notre de* voir, pourvu qu'il ne s'y mêle ni perfidie ni offense, Absque dolo et injuria !
Je veux dire à Louis*Napoléon la bonne aventure. Je ne fais à mes prédictions qu'une réserve : c'est qu'il reste parfaitement le maître, à ses risques et périls, de me faire mentir, et de tromper l'irrévocable destin. Le décret est inflexible : mais rbomme a la liberté de désobéir sur la perte de son âme ! Car, disait la loi des XII Tables, interprète de l'éternelle Providence, <c Quiconque manquera à la loi sera sacré, » c'est»à-dire, dans le langage antique, imité plus tard par l'Église, dévoué aux dieux infernaux, anathème. Qui secus faxU, sacer esto !
Combien, depuis 60 ans, ont été ainsi sacrés, pour leur
ignorance aussi bien que pour leur rébellion ! Louis XVI, S(icei estol Napoléon, Sacer esio! Charles X, Sacer esto! Louis-Phi lippe, Sacer esto! Et parmi les républicains, la Gironde, Dan Ion, Robespierre, Ledru-Rollin, Cavaignac, chacun avec les siens. Rien n'a pu les sauveç, ni leur éloquence, ni leur éner gie, ni leur vertu. Qu'ils n'aient pas voulu, ou qu'ils n'aient pas compris, l'arrêt a été le même : Sacri sunto !
Louis-Napoléon a aussi son mandat, d'autant plus impératif, qu'il se l'est adjugé de vive force. Le connaît-il î Dans le dis cours d'ouverture du Corps législatif, il a laissé entendre que si les partis n'étaient pas sages il pourrait se faire empereur, sinon, qu'il se contenterait du titre de Président. Eh quoil Prince, vous ne savez pas au juste ce que vous représentez, l'Empire ou la République î A peine entré dans le labyrinthe, vous avez perdu votre fil! Comment donc espérez- vous de vaincre le Minotaure î Prenez garde que le sang des martyrs du 2 décembre ne s'élève contre vous : Sacer esto !
Il serait possible, et je dois encore l'en avertir, que, tout en suivant son étoile, Louis-Napoléon succombât avant d'avoir achevé son œuvre. C'est la destinée ordinaire des initiateurs de sceller de leur sang leur initiation. Eux aussi, ils sont des victimes expiatoires : la vengeance des vieux intérêts et des vieilles idées les poursuit à mort. Le peuple qu'ils servent ne se lève pas pour les sauver : plus il conquiert de bien-être, moins il garde de reconnaissance. Dans ce rude métier de l'apostolat révolutionnaire, il faut travailler gratis^ souvent même donner son sang avec sa fortune. Mais lequel vaut le mieux, pour un chef d'État, de périr par le fer de Ravaillac ou par celui de Guillotinî de mourir de la mort des martyrs ou de celle des réacteurs î Sacré pour la gloire ou sacré pour la honte, Bonaparte, voilà ce que je lis dans ton étode : Sacer esto !
Pour tirer l'horoscope d'un homme, deux conditions sont nécessaires : connaître sa signification historique et fonctionnelle, s'assurer de ses inclinations. La destinée de cet homme sera la résultante de ces deux éléments.
Un homme, dans toutes les circonstances de sa vie, n'est jamais que Tex^ession d'une idée. C'est par elle qu'il se fortifie ou se perd, suivant qu'il en procure la manifestation ou qu'il marche à contre-sens de son influence. L'homme du pou-
voir surtout, en raison des intérêts généraux qu'il représente, ne peut avoir de volonté, d'individualité, que son idée même. II cesse de s'appartenir, il perd son libre arbitre, pour devenir serf du destin. S'il prétendait, dans des vues personnelles, s'écarter de la ligne que lui trace son idée, ou si par erreur il en déviait, il ne serait plus l'homme du pouvoir, ce serait un usurpateur, un tyran...
Quel est donc, d'abord, au point de vue de sa signification historique, Louis-Napoléon î Telle est la première question à laquelle nous ayons à répondre.
Je l'ai dit déjà : Louis-Napoléon est, de même que son oncle, un dictateur révolutioùnaire, mais avec cette différence que le premier Consul venait clore la première phase de la révolution, tandis que le Président ouvre la seconde. La série historique nous l'a déjà démontré.
Ceux qui déclament contre les idées révolutionnaires réfléchissent-ils que le rôle des rois de France, pendant la troisième race, c'est la révolution; que les états-généraux, sous saint Louis, Philippe le Bel, Charles V, Louis XI, Louis XII, Charles IX, Henri III, Henri IV, Louis XHI, c'est la révolution; que le sage Turgot, le philanthrope Necker, le vertueux Malesherbes, c'est la révolution!
Passons sur les états-généraux de Louis XVI, par lesquels, après un despotisme de 175 ans, la nation reprenait, pour la réformer et la développer, sa constitution traditionnelle; passons sur la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire, qui ne firent après tout que renouer cette chaîne des temps, brisée par les rois. Mais l'Empereur, qui rappela les nobles et les prêtres, et n'eut garde pourtant de leur rendre leurs biens; qui rouvrit les églises, en sanctionnant la consti- I tution du clergé et la sécularisation du culte, c'est la révolution; mais la Charte de 1814, qui enfanta celles de 1830 et 1848, c'est le pacte révolutionnaire.
Et celui qui, une première fois, en vertu de cç pacte, fut élu Président de la République; qui, se prévalant de ce même pacte, bien qu'il en déchirât la dernière cédule, et arguant des complots monarchiques, vient de se faire réélire pour dix ans chef de cette même République; celui-là, dis-je, reniant son principe, son droit, si je puis ainsi dire, sa propre légitimité, serait un homme de contre-révolution! — Je l'en défie,
Or, non-seulement Louis-Napoléon 4)orte en lui, sur le front et sur l'épaule, le stigmate révolutionnaire; il est l'agent d'une nouvelle période, il exprime une formule supérieure de la Révolution. Car l'histoire ne stationne ni ne se repète, pas plus que la vie dans les plantes et le mouvement dans l'univers. Quelle est donc cette formule dont le tour semble être arrivé, et quQ représente, à peine de non-sens, Louis-Napoléon î
Est-ce cette République, honnête et modérée, sagement progressive, raisonnablement démocratique, qui prévalut après le 24 février! — Mais Louis-Napoléon en a renversé le monument; il en poursuit partout les défenseurs. S'il ne voulait que cette République, qu'avait- il besoin de faire arrêter à son domicile le général Cavaignac, le 2 décembre î II devait lui dire : Général, vous m'avez remis, il y a trois ans, le gouvernail de la République. Je le dépose à mon tour en vos civiques mains, après avoir chassé les royalistes. Convoquez la Haute-Cour, je rendrai devant elle compte de ma conduite.
La monarchie constitutionnelle et bourgeoise! — Retirezvous, en ce cas, dirai-je à Louis-Napoléon : ce n'est pas à vous de dépenser cette liste civile, c'est au comte de Paris. Puisque vous n'avez violé le contrat que pour remettre les choses in slalu quOj allez-vous-en. La bourgeoisie entend gérer ses affaires; le pouvoir, elle le veut pour elle; elle ne reconnaît au chef de l'État d'autorité que celle qu'elle-même lui a mesurée. Sa maxime est connue : Le Roi règne et ne gouverne pas. Certes, il ne vous manquera pas de recrues comme l'honorable M. Devinck, candidat d'opposition monarchique avant le 2 décembre, aujourd'hui adhérent de TElysée, qui trouveront que tout est bien dans votre système. Ces gens-là, en jurant pour vous, méconnaissent l'esprit de leur caste. La bourgeoisie vous boude ; elle se sépare de vous de plus en plus : il serait absurde que vous en fussiez le représentant.
La monarchie, dite légitime î — Place alors au comte de Chambord! vous n'êtes pas le Roi, vous êtes V Usurpateur. Henri V vous le fait assez entendre quand il engage ses fidèles serviteurs et sujets à vous prêter leur concours en tout ce que vous faites contre la révolution, et qu'en raême temps il leur recommande de vous refuser le serment.
L'empireî On le dit, le gouvernement a l'air d'y croire. U inclinerait peut-être à cette idée ! — Mais, reprendrai-je, prenez
^rde. Vous confondez votre tradition domestique avec votre mandat politique, votre extrait de baptême avec votre Idée. Une tradition, si populaire qu'elle soit, quand elle n*a trait qu'à la dynastie et ne se fond pas dans les tendances d'une époque, loin d'être une force vive, est un danger. On peut s'en servir pour escalader le pouvoir : elle est inutile pour l'exercer. C'est pour cela que dans l'histoire la tradition apparaît constamment vaincue : foi de nos pères, royalisme de nos pères, mœurs, coutumes, préjugés, vertus et vices de nos pères, vous êtes flnis à jamais! Et toi, sublime Empereur, reste aussi sur ta colonne : tu perdrais de ta taille, si tu t'avisais d'en descendre.
Caligula a beau être le fils du grand Germanicus et de la vertueuse Agrippine, Chéréas poignarde sans respect cette tradition ^ide. En vain Commode se recommande des Antonins, Héliogabale de Mammée et de Sévère : ces fils de famille, qui n'affirment d'eux-mêmes que leur hérédité, soulèvent le monde impatient. Le talent et la vertu, non moins que la débauche et le crime, sont impuissants à soutenir une idée passée à l'état de tradition. Julien, espèce de Chateaubriand païen devenu césar, qui en pleine révolution chrétienne écrivit le génie du polythéisme, grand homme de guerre et grand homme d'État, âme stoïque ; Julien entreprend de ressusciter la tradition idolâtre, la vraie tradition impériale. Il est vaincu par le Galiléen ! De quoi sont morts les Stuarts, rois légitimes d'Ecosse et d'Angleterre! de leur fidélité à la tradition. Pourquoi Henri V ne rentrera-t-il pas en France ? c'est qu'il n'est et ne veut être toujours que le monument d'une tradition ; c'est qu'il a perdu le fil des Idées, qu'il n'a point de fonction historique, point de mandat. Ce descendant de Robert le Fort ne connaît de ses ancêtres que les armoiries : il ne sait pas qu'ils furent pendant neuf siècles les chefs de la Révolution ; il ne sait pas que son aïeul Hugues Capet, point de départ de la Constitution nationale et de la décadence de la féodalité, fut roi vraiment légitime, quoi qu'on ait dit; tandis que Louis XIV et Louis XV, par qui fut interrompu le mouvement constitutionnel , et Charles X, qui essaya d'y faire obstacle, perdirent la légitimité. Henri V! c'est la royauté française dans son impénitence finale. oigtized by Google
Et puis, avec quoi faire et soutenir un empire? on dit :
rarmée. Or, sauf le respect dû au soldat, Tesprit moderne répugne à cette influence. Napoléon, qui ne fut empereur que par Tarmée, qui fit manœuvrer tant de légions et avec tant de succès, réprouva lui-même. Ils n'en veulent plus ! disait-il sur la fin de sa carrière. C'est qu'en effet, avec la meilleure volonté du monde, nous n'en pouvions plus... Maintenant les causes d'affaiblissement de l'esprit guerrier, qui chez la nation la plus belliqueuse et dans les circonstances les plus favorables eurent raison de l'Empereur, ont redoublé d'intensité; et sans partager les illusions du Congrès de la Paix, on peut douter que Napoléon lui-même, s'il vivait de notre temps, fût autre chose qu'uti Lamoricière ou un Changarnier. La France, autant et peut-être plus que le reste de l'Europe , avec ses myriades d'industries séparées, sa propriété morcelée, sa population besogneuse, vivant au jour le jour , cherchant le travail, ne pouvant un seul moment, même pour la défense des libertés publiques, se distraire de ses labeurs, la France est devenue réfractaire au métier des armes. La bourgeoisie, la classe moyenne, le peuple même, sont de moins en moins sympathiques à l'uniforme : il n'y a plus que le prêtre qui fraternise avec le soldat. Le pays compte ce qu'il lui coûte, et n'attend qu'une occasion de rappeler dans leurs foyers ces enfants, armés pour la défense de l'ordre et le maintien de sa dignité. Qui prouverait l'inutilité de cette protection soldatesque aurait vaincu l'empire, tant les dispositions du pays laissent peu de chance à cette hypothèse de gouvernement 1
Empire, monarchie constitutionnelle et légitime, république de modération et de vertu : rien de tout cela ne fournit une raison d'existence au gouvernement du 2 décembre, n'explique le rôle de Louis-Napoléon. Il faut donc conclure, ainsi qu'il est résulté pour nous de la situation de la France au 24 février, des lacunes laissées par la première révolution, des questions soulevées par le socialisme, de l'éviction des démocrates, delà proclamation du 2 décembre, de l'adhésion du peuple aux promesses contenues dans cette proclamation, que le 2 décembre est le signal d'une marche en avant dans la voie révolutionnaire, et que Louis-Napoléon en est le général. Le veut-il t le sait-il î peut-il soutenir ce fardeau? c'est ce que la suite nous apprendra. Quant à présent, il s'agit pour nous, je le repète,
^ pas des inclinations et de la capacité du sujet, mais de sa
signification. Or, cette signification du 2 décembre, l'histoire la démonti*e, c*e^ la Révolution démocratique et sociale...
Mais, peut-être que cette démonstration, toute de chronologie, pèche par la base ; peut-être qu'une science plus haute, en nous révélant à la fois le principe des sociétés, la destination des gouvernements, la cause des révolutions, nous ferait apercevoir le vice de la donnée historique, et prouverait que le but du 2 décembre et le rôle providentiel de Louis-Napoléon, c'est, tout au rebours, d'arrêter dans une mer immobile le torrent révolutionnaire, échappé lui-même d'un océan supérieur à travers les fissures d'un terrain bouleversé.
Sans doute, nous dira-t-on, tout gouvernement repose sur une idée dont il est l'agent, et qui en même temps constitue sa force. Ils sont donnés l'un par l'autre ; ils se produisent l'un l'autre : leur action est réciproque et leur existence commune. Ainsi l'idée religieuse est tout à la fois principe et produit d'une autorité : c'est elle qui fit la puissance des Numa, des Constantin, des Charlemagne, des Califes et des Papes. Ainsi encore la centralisation politique, ce qu'on a appelé mystiquement droit divin^ à cause de sa spontanéité, est produit et principe d'autorité : c'est elle qui détermina la formation des anciennes monarchies, qui dans la Grèce démocratique assura la prépondérance des rois de Macédoine, qui en France illustra la troisième race de rois; qui, après le 21 janvier, se servit des régicides eux-mêmes pour recomposer la monarchie.
Mais d'où savez-vous que l'idée gouvernementale ou sociale, comme vous voudrez, doive se modifier indéfiniment, jusqu'à ce qu'elle laisse l'Humanité, élevée au plus haut degré de civilisation, sans formes politiques] D'où savez-vous que tout pouvoir qui se substitue à un autre est pour cela même un pouvoir de révolution, condamné à servir une révolution nouvelle, laquelle aurait pour terme inévitable de remporter? Qui vous dit, enfin, qu'un gouvernement ne puisse pas, d'une vue plus haute, se dérober à ce qu'il vous plaît d'appeler sa raison historique f et. sans remonter le cours des siècles, revenir à la source de tout gouvernement, laquelle se retrouve au fond de toutes les traditions, et qui constitue la destinée générale?...
A cette objection, on a reconnu la doctrine ultramontaine. Au fond, c'est la négation du progrès et la calomnie du genre humain. C'est aussi toute la science des jésuites, ennemis ju-
rés de la raison, falsificateurs de Thistoire, fauteurs de mauvaises mœurs, par principe de religion. A les en croire, il n'y aurait de légitime, dans les annales de l'humanité, que la période comprise entre l'an 1073, date de Tavénement de Grégoire VII, et l'an 1309, date de la translation du Saint-Siège à Avignon. Encore s'en faut-il que cette période, pleine de révoltes, et de la part des princes, et de la part des peuples, contre l'autorité des papes, soit aux yeux des jésuites entièrement irréprochable. A plus forte raison tout le reste, avant et après, doit-il être considéré, suivant la parole de M. Donoso- Cortès, comme réprouvé. L'Église, jusqu'à Charlemagne destituée de puissance temporelle, réprobation. L'Église feudataire des empereurs, réprobation. L'Église séparée de l'État, réprobation. L'Église, enfin, salariée de l'État, menacée de perdre encore, avec la propriété, le salaire, réprobation, abomination de la désolation. Ce que veulent les jésuites, c'est l'Église dominant l'État, l'Église férulant les rois et les peuples, dispensant les droits et les devoirs, le travail et la récompense, le plaisir et l'amour. C'est ep cela que consistent, suivant eux, pour les nations, la vérité, la justice et la paix. A cette condition seulement la société rentrera dans l'ordre, jouira d'une stabilité inaltérable. Et c'est pour parvenir à ce but que les jésuites conseillent aux rois de l'Europe, notamment à Louis- Napoléon, de replacer définitivement, chacun dans ses États, le trône à l'abri de l'autel, et de se coucher avec leurs armées en travers de l'histoire, dans laquelle, disent-ils, et non sans raison, il n'y a de salut que pour les révolutionnaires.
En sorte que, d'après les jésuites, il faudrait rejeter comme apocryphes, et ne pouvant induire qu'à une science illégitime, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'histoire; prendre le gouvernement ecclésiastique, tel qu'il s'est manifesté de Grégoire VI£ à Boniface VIII, pour formule unique de l'ordre dans l'humanité. Et comme la véritable autorité se trouve là où est la véritable formule, le Pape redeviendrait, comme au moyen âge, le chef suprême des princes, l'arbitre spirituel et temporel de tous les gouvernements. La restauration de l'Église donc, voilà, voilà, disent-ils, la vraie révolution; la théocratie, voilà le vrai socialisme. Comme ce prédicateur en plein vent, qui se voyait abandonné de son auditoire pour un 'nectacje de polichinelle, établi en face de sa chftire, ils nous
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crient, en agitant leurs crucifix de bronze : EceOy ecco il vero Puîeinello !
On a tant fait pour le clergé, pour tous les clergés, depuis quatre ans, qu'à bon droit chacun des cultes que TÉtat subventionne a pu en concevoir Pespoir d'une résurrection. L'affaiblissement môme des mœurs que l'histoire signale aux époques de transition, et la confusion des idées, viennent en aide a l'utopie théocratique. Dans l'indécision des croyances, chacun redemande à l'Église, qui un remède à la corruption, qui un préservatif contre la révolution sociale. La bourgeoisie, quel heureux symptôme! après un siècle d'indifférence, se prend tout à coup de ferveur religieuse. Elle avise que la religion peut être utile à ses intérêts : aussitôt elle demande de la religion, beaucoup de religion. Une commandite s'est organisée dans son sein, pour la resiauration des idées religieuses. Christ a été appelé au secours des dieux bourgeois, Mammon, Plutus, Porus et Fœnus. Christ n'a pas répondu ; mais l'Église, orthodoxe et réformée, s'est empressée d'accourir. Après les fameux petits livres de la rue de Poitiers, nous avons eu les conciles de Paris, Lyon, Bordeaux, les mandements des évoques, les sermons des curés, les prêches des ministres. Un jour ils chantèrent pour la République; la fortune tournant, ils se prononcent, en parfaite sécurité de conscience, contre la Révolution.
Ainsi la vieille société est fondée sur la théocratie. Le fatal dilemme revient toujours, Catholicité ou Liberté, Les jésuites le savent, et c'est ce qui les rend seuls forts dans l'Église, comme les socialistes sont seuls forts dans la Révolution. En vain les jésuites sont désavoués par les évoques : ne vous fiez pas à ces gallicans, doctrinaires de l'état ecclésiastique, plus jésuites en cela que les jésuites. La théocratie papale, vous dis-je, est la dernière ressource de la contre-révolution.
L'Église, appelée par l'État, pourrait-elle donc lui fournir l'idée mère, irréformable, Valiquid inconcussum que poursuivent tous les pouvoirs, et dont l'image mobile, semblable à ces feux nocturnes qui égarent le voyageur, les attire l'un après l'autre au fond de l'abîme î
Je le nie. Je soutiens au contraire que le principe de tout gouvernement est identique et adéquat à sa donnée historique^ et ma raison est péremptoire : c'est que, hors la iQi même di|
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mouvement, tout est mobile dans la nature et dans rhumanité| la religion, conséquemment TÊglise, comme tout le reste. G^ qu'on nomme repos, station, immobilité, est un état purement! relatif : en réalité, tout pèse, tout se meut, tout est en pcrpé«' tuel changement. ^
Afin de rester dans mon sujet, et pour édifier mes lecteurs sur citte question capitale de la mutabilité des idées reli*^ gieuses, je consignerai ici les propres paroles d'im vieux* prêtre, aussi savant qu'orthodoxe, à qui je demandais son opi-i nion sur le mouvement de la société et l'immobilisme prétendu' de l'Église. Si, lui faisais-je observer, la civilisation, à l'instaflt de tous les organismes, éprouve une métamorphose inces*! santé, comment accorder avec elle l'immobilité de la foi! Et sî^ la foi est emportée dans le même mouvement, comment croire^ à sa céleste originel où est sa vérité, son authenticité, sa certi-^ tudet Êtres changeants, qu'avons-nous à faire d'une institution! soi-disant immuable? Serviteurs d'une loi , comme nous transi*' toire, au contraire, qu'avons-nous besoin, pour la suivre, d'au-l toritéî Ma transition, c'est ma révélation; et tout ce que j'af-^ firme, dans le cercle de ce mouvement, est suffisamment^ juridique et divin. Il y a contradiction entre la destinée del l'homme et ce que vous prétendez être sa règle ; en deux mots, entre la révolution et la religion. D'où je conclus que l'huma- ' nité ne pouvant subsister que dans un perpétuel mouvement, la religion, supposée éternelle et immuable, n'est pas faite pour elle : si cette religion est vraie, l'humanité n'existe pas; et, réciproquement, si l'humanité n'est point une chimère, la religion est impossible.
Telle était ma question très-instante, et voici quelle était la réponse de mon interlocuteur. Il n'admettait pas, bien entendu, en sa qualité de prêtre, que la révélation chrétienne fût soumise, comme les pensées des hommes, à la loi de progrès : pour lui la religion existait de toute éternité, comme Dieu. Mais cette faculté d'évolution, qu'il rejetait dans le christianisme, il l'admettait dans la société, et c'est par le mouvement, très-réel, il l'avouait, de celle-ci, qu'il rendait raison du mouvement apparent de celui-là. L'humanité ne faisait ainsi que traverser la révélation et s'immerger, en passant, dans le ^ng de Jésus-Christ. Quant à concilier la perpétuité et l'indé- ^ctibilité de l'Église avec son règne transitoire, il le faisait à
'aide de la théorie de la grâce appliquée à la pluralité des Bondes, entendant ainsi, de l'Univers entier, ce qui, dans Écriture et les Pères, semble dit seulement de l'habitation errestre, iràov)^ oIxoujuvyi;.
Le christianisme, disait-il, est éternel et immuable, comme on auteur. Mais l'humanité est évolutive et changeante, omme tous les êtres vivants. C'est pour cela qu'elle n'était apable de recevoir la révélation chrétienne que dans un âge elativement avancé; qu'elle l'a exprimée ensuite peu à peu; |i'en se débattant sous cet enseignement surnaturel, elle a aru le produire elle-même, et qu'aujourd'hui, par un décret icompréhensible de la Providence, le sens de la foi se feriiant en elle, comme l'ouïe chez le vieillard, elle semble à la eille de s'en détacher. Le christianisme, après être monté, omrae le soleil, sur l'horizon des sociétés pendant un certain tombre de siècles, nous est apparu un moment au zénith; aiis il est entré dans sa décadence, et l'humanité vieillissant, e corrompant ou changeant toujours, je ne l'examine pas, il a ommencé de s'éteindre sous divers horizons. A cette heure, lour la majorité de la France, il a cessé d'exister. Cette révoation de la société, sous la lumière du Christianisme, il est acile de la démontrer, les fastes de l'Église à la main.
Ainsi, poursuivait ce prêtre, en ce qui concerne la hiérarlue, nous savons, par la tradition et l'écriture, que l'Église a tassé par quatre états difiérents : la fraternité inorganique, ou lémocratie pure ; le gouvernement des prêtres ou anciens ; la édération épiscopale et la monarchie papale. Ce n'est pas tout : tgUse, après s'être établie exclusivement dans la sphère du pirituel, a fini par envelopper le temporel : autant les apôtres « défendirent d'empiéter sur le droit de César, autant les topes de la grande époque prétendirent soumettre les peuples ileur autorité.. Depuis le treizième siècle, un mouvement en Jens inverse s'est manifesté. Le temporel s'est distrait du spi- 'ituel; l'État s'est scindé d'avec l'Église; les princes ont voulu se rendre indépendants des pontifes, tenir de Dieu seul et directement leurs droits. Vers la même époque, les conciles se sont mis au-dessus des papes, et, de fait, la fédération épiscopale a été de nouveau reconnue. Les évêques, nommés par ies princes devenus à lenr place les représentants des peuples, Dont plus été qu'agréés par le pape. La primauté du Saint-
Siège n'est donc plus, en ce moment, quant à la hiérarchie qu'un symbole, et quant à la foi, qu'une sorte de cour de cas sation ecclésiastique. Le mouvement ne s'est pas arrête là, e bien qu'il ait été constamment dissimulé, réprimé et nié par li puissance ecclésiastique, sa réalité n'en ressort qu'avec plu d'éclat. Le principe du libre examen, reconnu par les États I mesure qu'ils sortaient du giron de l'Église, impossible à nie en soi, s'est tourné contre l'Église; la faculté d'examiner es devenue faculté de décider, et c'est ce qui ramène invincible ment le Christianisme à son point de départ, à la démocratiJ à la dissolution.
Pourquoi ce mouvement d'ascension et de décadence, qm d'après votre façon de parler, vous attribuez au christianisme mais qui dans la réalité n'appartient qu'à l'humaine naturel Les saintes Écritures nous en donnent la seule raison que noJ puissions concevoir : Propter duritiem cordis eorum; et en] core : Non potestis portare. De même que Jésus ne révélait qu^ peu à peu ,' à ses disciples , les profondeurs de sa doctrine , I cause de l'état d'infirmité de leurs âmes : de même, c'est à ul état pathologique de notre nature qu'il faut attribuer cet affaij blissement de la foi, dans lequel les philosophes croient trouvai la preuve de l'origine naturelle et de la corruptibilité de la reli^ gion. Une diminution de capacité pour les choses de la foi, dans le cœur des hommes , n'est pas plus diflScile à admettre au temps où nous vivons qu'un accroissement de cette capacité, depuis l'époque où parut Notre-Seigneur jusqu'à celle où l'Église manifesta sa puissance par les croisades. Le concert divin, que Pythagore déjà croyait entendre, n'a pas cessé; VHosanna étemel ne s'est pas affaibli : c'est nous qui, après avoir été un instant guéris de notre surdité, reperdons l'ouïe spirituelle. Tout passe donc, en autres termes ^ l'humanité change sans cesse : l'ordre de Dieu est immuable.
Du côté de la doctrine, même évolution de l'esprit humain, et pour la destinée de la religion, môme résultat.
Le dogme chrétien, obscur, indécis, contradictoire même dans les écrits des apôtres, se dégage peu à peu des nuages amoncelés par les sectes d'Orient et les philosophes convertis. A Nicée, il obtient sa première constitution. Pendant plus de mille ans encore, il se développe, il s'épure, c'est-à-dire que l'univers chrétien le conçoit de mieux en mietut
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dans la plénitude de son essence , à travers les hérésies continuelles, les schismes, et l'antichristianisme de Mahomet. La philosophie d'Aristote , si fort en vogue au moyen âge , fut un des instruments dont se servit la Providence pour produire en nous cette glorieuse intuition. Enfin, au concile de Trente, la ¥érité resplendit de tous ses rayons : alors , malgré la protestation de Luther, on peut dire que la foi, sous le rapport de la connaissance, fut complète.
A dater aussi, de cette mémorable assemblée , l'attitude de l'Église devient toute négative. Elle n'avait plus rien à donner, ^n fait de dogme, à ses* enfants : après leur avoir tout appris, elle ne pouvait plus que combattre l'étemel contradicteur, celui qui, selon la Bible, dit toujours NON, le Satan de l'incrédulité. La parole de Dieu , entrant dans le monde par l'audition, fides ex auditu^ peut bien se produire par parties : il implique qu'elle se réforme , elle n'est susceptible ni d'augmentation, ni de diminution. Le caractère de l'Église est donc de garder le statu quo. Mais la raison de l'homme est infatigable dans ses investigations; et plus ses points de vue se I multiplient, plus elle devient inquiète, insoumise, sur l'objet de la religion. Là est la pierre de scandale de notre foi. Nous voudrions l'accommoder à notre philosophie, Péclairer de nos nouvelles lumières, tandis qu'elle ne peut avoir rien de commun avec elles. Quid mihi et tibi est^ mulier? dit le Christ à Marie, symbole de notre humanité. Aussi, est-ce avec une profonde inconséquence que certains esprits, plus zélés que prudents, ont essayé de faire évoluer ^ comme ils disent, le monument désormais achevé du génie chrétien. Comme si le génie chrétien était autre chose que l'idée immuable de Dieu I Mais l'Église, avec une merveilleuse inspiration, ne les a point suivis. Bossuet, Fénelon, disciples de Descartes, essayent en vain de philosopher sur la foi : l'exemple de Malebranche et des jansénistes leur démontre bientôt l'impossibilité de soumettre tes choses de la foi aux mesures de la raison. Autant, \m siècle plus tard, on vit le clergé rebelle à sa constitution prétendue civile, autant le dogme qu'il défend se montre rebelle à la philosophie. La langue pourrait-elle déguster la flamme, et la lime mordre le diamant!... De nos jours, certains empiriques ont voulu rendre à ce dogme ce qu'ils nomment sa vitalité ; ils sont allés jusqu'à dire que le christianisme est la religion du
progrès. Une telle proposition était ce qu'on peut imaginer d^ plus absurde en théologie. L'Église n'a donné aucune appro bation à cette école : la pensée de M. de Maistre a décidémen prévalu. Que l'humanité tourne, tourne, emportée dans sa ci^ vilisation interminable ! le christianisme s'affirme comme infini, éternel, immuable, absolu; il ne peut avoir d'autre raison que son absolutisme, d'autre vie que son éternité. Ce que demande le christianisme, s'il est permis de supposer que l'homme se retirant Dieu le cherche , c'est que la hiérarchie ecclésiastique soit rétablie, au spirituel et au temporel, sur le plan de Grégoire VII ; ce qu'il exige , c'est que toute philosophie, à peine d'anathème, se renferme dans la limite des prescriptions tridentines ; ce qu'il se propose, ce n'est pas de suivre l'humanité dans ses joyeuses aventures, mais de la fixer, dans la cendre et le cilice, au pied de son monument.
Que l'humanité, comète égarée, revienne un jour à son soleil, et se fixe sur lui dans une orbite régulière , c'est ce que nous devons désirer tous , mais ce dont rien ne nous garantit la certitude. Bien au contraire, l'humanité paraît, en vertu de sa nature propre, s'éloigner de plus en plus, et le christianisme mourir progressivement à ses regards; et tandis que le prêtre, les yeux ouverts par la théologie, le contemple dans sa splendeur et son immensité, il n'apparaît plus au vulgaire» à travers le télescope de l'histoire , que comme un astre éteint , sans diamètre apparent et sans parallaxe...
— Eh quoi! m'écriai-je presque épouvanté , vous, prêtre du Christ, c'est ainsi que vous interprétez les promesses! L'humanité perdrait sans retour sa religion , et vivrait séparée de son Dieu ! Vous n'admettez pas la même possibilité d'une conversion ! Mais que pensez-vous donc de cette recrudescence des idées religieuses, qui s'est manifestée si hautement depuis l'installation de la République , de cette réprobation violente qui éclate par toute l'Europe contre les athées î
Il me répondit, avec un sentiment de foi profonde mêlée d'ironie :
Le Christ a dit : Pensez-vous que lorsque viendra le Fils de Vfwmme il Irouve encore de la foi sur la terre ?... Je crois que le Verbe éclaire tour à tour, en chaque sphère des cieux, toute humanité; je crois ainsi que la religion, dans l'infini des mondes, ne meurt jamais. C'est là que nous devons chercher la
perpétuité et Tuniversalité de l'Église; comme elle posséda notre terre, elle possède, en leur temps, tous les globes des I deux, conformément à ce qui est dit de l'éternité du Verbe, et de son universelle illumination. Mais je crois aussi que sa capacité ou faculté de recevoir la foi dans toute âme vivante est bornée ; que si la grâce est gratuite, elle a pourtant sa mesure; et qu*en toute sphère, comme il y a une heure pour la révélation, il j en a une aussi pour l'apostasie et le jugement...
Que vous dirai-je maintenant 1 Ce qui fait croire à une réapparition du christianisme dans les âmes et au triomphe prochain de l'Église est le frémissement de cette faculté religieuse, dont je vous parle ; faculté toute humcdne , qui n'est point la religion, qui est la condition psychique de la religion, comme l'œil est la condition physique, c'est-à-dire l'organe de la vue, comme le nez est l'organe de l'odorat. Cette faculté, que la critique de Voltaire n'avait point entièrement atrophiée, que Rousseau et les romantiques ont irritée ensuite , s'est fait ressentir de nouveau en 1848, à l'occasion du socialisme, à peu près comme, sous certaines influences atmosphériques, l'individu mutilé éprouve une sensation à l'extrémité du membre qu'il a perdu. Une politique religionnaire , qui ne croit point à elle-même, profite de ce hoquet de mysticisme pour évoquer la foi antique , et se faire un auxiliaire de l'Église , alors que l'Église est déjà tombée, pour notre peuple, so\is l'horizon. Des prêtres, que l'abjection du sanctuaire humilie, que l'abaissement de la foi déconcerte, se prêtent à cette politique sacrilège, affectent Un haut patronage sur l'État, s'immiscent dans les affaires des communes, se flattent de ressus« citer par l'éducation une chrétienté morte de mort naturelle. Cette exhibition macabre ne saurait faire illusion à personne, aux vrais chrétiens encore moins qu'aux indifférents. La dignité de l'Église, l'honneur et la sécurité du sacerdoce, ne peuvent que s'y compromettre. Ici , il n'est plus question de foi, il ne s'agit que de psychologie.
La propagande des encyclopédistes avait desséché les sources de la foi. Survient une révolution , qui dépouille l'Église , dès longtemps feudataire de l'État, de ses propriétés, supprime les couvents, refait la carte de l'épiscopat. Une partie du bas clergé , qui se croit revenu aux temps de l'Église primitive , et
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quelques prélats adhèrent à cette réforme , imposée au sacerdoce par des mains philosophiques. Les beaux espritê du temps, les chrétiens à la Jean-Jacques, s*lmaginent que U prêtre, ainsi dégagé d'intérêts mondains, soustrait aux tentations du luxe et de Tavarice, va se mettre à Tunisson du siècle, et marcher avec lui. On pourra être religieux à la fois et sceptique, dîner avec son curé et se moquer de la oemimunion! Quel moment pour une restauration, n'est-il pas vrai! Et comme la foi, d'accord avec la raison, va refleurir sous le soleil de la liberté !... Comme si ce n'était pas le comble de Timpiété de restaurer l'œuvre de Dieu I comme si le prêtre pouvait plier son caractère à ces accommodements! Non, l'Église, en tant qu'Église, ne pouvait consentir à sa dépossession, pas plus que Boniface VIII ne pouvait obtempérer aux sommations de Philippe le Bel ; et si plus tard, dans le concordat de 1801, Pie VII reconnut la conquête de la Révolution, il faut voir dans cet acte forcé une êlongation nouvelle du christianisme. Pleurons sur le schismtf, qui de 89 à 1801 désola l'Église gallicane : ce schisme était inévitable. La révolution ne pouvait s'abstenir, sans aucun doute ; mais l'Église non plus ne pouvait pas céder: il fallait, pour le maintien du droit canonique, que les prêtres assermentés fussent excommuniés par leurs collègues rêfrac* taires. De ce moment la discorde, par nous allumée, court les villes et les campagnes, sépare l'époux de l'épouse; la con» science du peuple se trouble, partagée entre l'hérésie et la contre-révolution. Le dilemme est posé à la liberté par le prêtre : Ou le respect de la propriété ecclésiastique , ou l'athéisme. Et la liberté jette la mort au prêtre, et se fait athée. Que dites -vous de ce premier essai de restauration religieuse!...
Enfin la révolution est consommée. Triomphante par la politique et par les armes, elle s'impose à l'Église comme pisaller. Le fait aeeompli couvre le testament de Dieu. La nation et le sacerdoce oublient leurs mutuelles injures : le prêtre est homme aussi! et la paix, comme la misère^ réconcilie tout. Alors, après les fêtes de la Raison, après le culte de l*fitre suprême et les agapes des thcophilanthropes, la religiosité mal antidotée des masses se retourne vers l'ancien culte. Le chris* tianisme api^araît dans la pénombre plus grandiose; on se tssiônnepour ses reliques; on jugerait une â^^aritioii deit
vieille foi. Telle est Tattraction de Tâme vers les choses divines; et puis,
Un sêtd jour ne fait pas d'un mortel catholique Un implacable athée, un brûlot anarchique.
Le premier Consul satisfit à ce retour de jeunesse , en signant le concordat. C'était, dans l'opinion générale, un service signalé rendu à la cause'sainte, et d'une portée tout autre, vu la circonstance, que la réinstallation de sainte Geneviève au Panthéon. Mai» est ce que Dieu accepte les services des hommes? est-ce qu'il se soucie de leur politique et de leurs apologies î Mon nom est sur leurs lèvres ^ mais leur eosur est loin de moi! Ni le concordat, ni les publications de MM. de Chateaubriand, de Bonald, de Maistre, etc., ne purent rendre à l'Église une influence acquise désormais à d'autres idées. Le sacerdoce condamné à rester dans sa discipline et dans sa foi, «on retour ne parut à la génération révolutionnée que ce qu'il était véritablement, une transaction tout humaine , affaire de sacristie et de reliquaire. La piété faiblit bientôt , et rapidement : quinze ^ seize ans s'étaient à peine écoulés depuis la réouverture des églises, lorsque l'abbé de Lamennais jeta son fiuneux cri d'alarme, V Indifférence !
Indifférence I voilà où en était le pays à la rentrée des Bourbons. L'Empereur avait cru rétablir le culte ; il n'avait fait que remplacer l'intolérance par l'indifférence, enveloppant dans le tnême sentiment le christianisme et toute religion. Cette apti^ tude du cœur, premier don de la grâce, qui avait amené la conversion du gentil et du barbare j qui avait soupiré un instant dans les œuvres déistes de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre et avait motivé le Concordat, maintenant elle était complètement éteinte. Il n'y avait plus^ dans les âmes, de place pour la foi, et tandis qu'en 93^ sous la Terreur, les pages de V Indifférence eussent effrayé peut^tre, en 1820 elles ne paraissaient plus que ridicules.
A cette voix, cependant^ qui révéla la profondeur de l*incréduUté, il y eut un tressaillement dans l'Église; Une croisade apostolique fut organisée, sous les auspices d'un nouveau pouvoir, contre la philosophie et la révolution. L'année 1825 fut la grande époque des missions, suivie, en 1826. du jubilé. F
bien ! qu'a produit cette surexcitation des consciences ! Quelques débauchés , sans idées et sans vergogne , quelques jacobins décrépits, pour qui rien n'avait marché depuis Robespierre, englués par la parole de nos jeunes missionnaires : voilà les conversions éclatantes dont s'enrichirent à cette époque les fastes de la foi. Du reste les mêmes phénomènes qui avaient éclaté en 1801, dans la bourgeoisie ,. reparurent en 1825 dans le peuple. C'était le tour du peuple de faire à la religion de ses pères les derniers adieux. J'ai été témoin, dans ma ville bigote, de cet excès de dévotion intermittente, j'ai pu en observer tous les symptômes. J'ai vu hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, se croiser, se confesser, répandre au pied des autels la surabondance de leur tendresse. Parce qu'ils étaient amoureux, ils se croyaient fidèles. Mais ce n'était que feu de paille, servant de chaufferette à la sensualité, comme il parut aux intrigues des jolies chanteuses avec les vicaires mondains. Les missionnaires, par une séduction pieuse, avaient eu l'idée de composer leurs cantiques sur les airs de la Révolution. Étrange façon de la faire oublier! En 1829, l'esprit révolutionnaire soufflait de partout; le libertinage avait repris ses droits ; le peuple et la classe moyenne, secoués par la mission, avaient appris à se connaître : on s'en aperçut aux élections de 1830, où le clergé épuisa son influence et qui décidèrent la catastrophe de juillet. Avec le trône s'écroula la religion. Les porte-croix des missionnaires, devenus gardes nationaux , se mii*ent partout à détruire , au chant de la Marseillaise^ le monument de leur piété : fiez-vous maintenant à la conversion d'une race révolutionnaire !
Quoi de plus î Le progrès est la croyance du siècle. L'humanité court, d'une course effrénée, et vous voulez que je croie à la résurrection du christianisme !.., Le Christ aurait-il deux passions à endurer pour le salut des hommes ?...
Sous Louis-Philippe, grâce à la protection de la Sicilienne Marie-Amélie, qui dans le cercle de ses commérages dévots crut faire autant de bien à la religion que son roué de mari faisait de mal aux mœurs publiques , le clergé travaille silencieusement à se refaire : il reprend position, sinon faveur. Sa foi est devenue plus acre : c'est une revanche qu'il lui faut, et plus il se mêle aux agitations du siècle, plus il témoigne que le siècle gagne sur lui. Tl sait à quoi s'en tenir sur le mouvement
de Vldée^ et ne s*y engagera pas une seconde fois. Mais, par quels puissants travaux, par quelles fortes études, par quelle parole fondatrice, va-t-il capter Tattention de la multitude, racheter sa nullité passée, rajeunir sa faculté de croire, combattre la folie du progrès î Quels contrepoids opposera-t-il à cette attraction fatale, qui ravit la civilisation à l'Église , Thumanité à son Dieu? O Providence adorable 1 le prêtre cherche la religion, il rencontre la superstition; il fuit la nouveauté, il donne la sénilité. La dévotion à sainte Philomène et au cœur de Marie, les guérisons miraculeuses de M. de Hohenlohe, dieu est V Amour le plus pur, des livres de piété dans le style à la mode, passionnés, voluptueux ou nauséabonds : voilà les créations de ce Verbe, qui jadis produisit les Origène, les TertuUien, les Augustin, les Hildebrand, les Bernard, les Thomas 1 La grande œuvre de l'Église moderne est celle de l'abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame-des-Victoires, fondateur d'une société en l'honneur de la Vierge , dont il prétend avoir eu une révélation en disant sa messe. Moyennant un sou par semaine, chaque confrère et consœur participe aux suffrages de la société ; et ce sou, à ce qu'on assure, produit à M. Desgenettes des millions. Que ne le fait-on ministre des finances 1 Maintenant, ah uno disce omnes. Mesurez, d'après les exercices de M. Desgenettes, la puissance d'inspiration du christianisme dans notre clergé. Calculez son influence sur un siècle dix fois plus savant que celui de Constantin, et dix fois plus orgueilleux de sa science ; et puis comptez sur la hauteur de doctrine , sur l'autorité du don prophétique , pour rendre à l'Église le gouvernement des sociétés modernes. Le sacerdoce s'aflEûsse, vous dis-je, et la religion envolée retourne au ciel d'où elle est venue.
Une révolution éclate : tous les écrivains l'ont annoncée; le prêtre seul n'a rien dit. Une république est proclamée : avant de la connaître, il lui offre ses prières. Des sectaires proposent leurs théories : il ne sait s'il doit applaudir ou condamner. Il y a des prêtres socialistes, il y en a d'antisocialistes. Enfin, les bourgeois, les riches, ceux que Bridaine appelait les oppresseurs de rhumanité souff'rante, lui révèlent que le socialisme, qui ne croit pas à Malthus , ne croit pas davantage à l'Église ; et pour sauver l'Église, le sacerdoce se fait malthusien. Il flétrit, comme athée, le socialisme, sur la dénonciation de ces
avares qui ne connurent jamais Dieu, et qui prennent le miroitement de leurs écus pour le soleil de la religion !
Non, il n*y a plus de sacerdoce, il n'y a plus de foi. Le christianisme ne tient plus qu'à cet instinct phosphorescent, dont je vous ai signalé l'extinction continue depuis Voltaire, qu'entretient, sous prétexte d'art, une littérature sensualiste; qu'adorent vos Héloïses nymphomanes , et que Robespierre , l'homme dont l'intelligence ne conçut, dont le cœur n'aima jamais rien, définissait ÏÉtre suprême.
Connaissez -vous rien de plus niais que cet Être suprême, qui ressemble à un dieu comme Vordre de vos doctrinaires ressemble à une politique, comme la confiance des agioteurs ressemble à une économie! Parlez-moi d'Allah, de Jéhovah, de Baal , de Brahma , de Pan , d'Osiris, de Vénus , de Thor, de cet Esprit qui dans toutes les théogonies féconde les Vierges, et que les Grecs personnifièrent en Priape; prenez, si vous voulez, les animaux et les légumes des Égyptiens : voilà des dieux vivants et significatifs, symboles plus ou moins grossiers, révélations préparatoires du Dieu chrétien. Mais l'Être suprême, hone Deusl de quelle religion fut^il jamais, l'Être suprême î
C'est pourtant ce fantôme dont la vogue, ravivée par la flamme impure de la politique et des intérêts, conserve au christianisme un dernier souffle. Otez l'Être suprême, ôte« cet absolu dialectique, théomorphisé par les jacobins , les roman-* tiques et quelques communautaires, et l'idée de Dieu aura disparu de la société, il n'y aura plus de religion.
Et vous me demandez si je crois à une seconde mission de l'Église chrétienne 1 si je crois que cette Église, ainsi restaurée, puisse fournir à l'État qui la nie un principe de durée et de force ? si c'est à ce mannequin, entouré de banderoUes catholiques, que la France nouvelle dira, comme la fiancée romaine disait au jeune Romain son fiancé, SoU mon Caïus, et je serai ta Caïa; donne -moi ta main, et je te donnerai mon cœurt...
O Fils des croisés, enfants de Loyola, postérité de cette il» lustre gentilhommerie, dont les Ordres, armés pour Textermination de l'idolâtrie et de l'hérésie, faisaient la loi aux princes et embrassaient de leur réseau le monde fidèle : qui que vous soyez, chrétiens de la dernière et de la plus malheureuse de»
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époques, n'6$sayei pas de donner le change à la Révolution : ce serait mentir au Saint-Esprit. Toute chair est révoltée, et nous hait. Nous sommes haïs d'une haine endémique, invétérée, constitutionnelle; d'une haine qui se raisonne, et s*accroît chaque jour de Tintelligence de son principe et de notre opposition. Après la mort de Cambyse , les mages, successeurs de Zoroastre et représentants de Tantiquè religion arienne, espérant à la fois rétablir leur culte dans sa pureté et leur propre institut dans sa puissance, entrèrent dans la conspiration d'un certain Smerdis, qui se disait fils ou neveu du grand Cyrus, et en cette qualité régna quelque temps sur les Perses. Mais bientôt la réaction des mages souleva contre elle les grands et le peuple. Smerdis fut détrôné ; tous les mages, tous, massa» crés ; et une fête, la plus grande fête des Perses, instituée en réjouissance perpétuelle de ce massacre, la Magophonia* Toute religion se fonde pat le sang ; toute religion disparaît dans le sang. Adorons les desseins de la Providence, et que les événements s'accomplissent 1 Bien pauvre serait notre foi, si nous la faisions dépendre du nombre des élus; bien fiûble notre espérance , si elle avait besoin de garanties temporelles ; bien mesquine notre charité , s'il lui fallait pour aliment l'approbation des hommes 1 Le Christ est venu, le Christ se retire : qu'il soit glorifié à tout jamais par ceux qui, ne l'ayant pas vu, ont recueilli son amour, et qui attestent sa parole!...
Que la religion puisse ainsi se distinguer de l'humanité, comme l'entendait ce prêtre : que ce soit celle-ci qui change, tandis que la première demeure immuable ; ou bien que toutes deux confondant leur existence, la religion, de même que l'État, n'étant qu'une des formes de la société, le même mouvement les entraîne l'une et l'autre : le résultat pour nous est absolument le même. Louis-Napoléon ne peut se séparer de la société dont il est le chef : donc Louis-Napoléon représente, au point de vue du catholicisme, l'impiété révolutionnaire, impiété qui n'est pas seulement celle d'une époque, mais qui date de six siècles. Quelle est cette impiété? le nivellement des classes, l'émancipation du prolétariat, le travail libre, la pensée libre ; en un mot , la fin de toute autorité. Louis-Napoléon, chef du socialisme, c'est, pour l'Église, un antéchrist !...
Or, en politique, de même qu'en économie, on ne vit que de
ce que Von est et que Von crée : cet aphorisme est plus sûr que tous ceux de Machiavel. Que Louis-Napoléon prenne donc hardiment son titre fatal ; qu'il arbore, à la place de la croix, l'emblème maçonnique, le niveau, l'équerre et l'aplomb : c'est le signe du moderne Constantin à qui la victoire est promise, in hoc signo vinces ! Que le 2 décembre, sortant de la feusse position que lui a faite la tactique des partis, produise, développe, organise, et sans retard, ce principe qui doit le faire vivre, l'antichristianisme, c'est-à-dire l'antithéocratie , l'anticapitalisme, l'antiféodalité ; qu'il arrache à l'Église, à la vie inférieure, et qu'il crée en hommes ces prolétaires, grande armée du suffrage universel , baptisés enfants de Dieu et de l'Église , et qui manquent à la fois de science , de travail et de pain. Tel est son mandat, telle est sa force.
Faire des citoyens avec les serfs de la glèbe et de la machme; changer en sages des croyants ahuris ; produire tout un peuple, avec la plus belle des races ; puis, avec cette génération transformée, révolutionner l'Europe et le monde : ou je suis moimême aussi aliéné, de la civilisation que le dieu chrétien, ou ii y a de quoi satisfaire à l'ambition de dix Bonaparte.
J*ai dit ce qu'était le 2 décembre de par la nécessité des choses : il reste à savoir ce qu'il prétend être de par sa volonté.
J'appelle volonté ^ dans un gouvernement, non pas l'intention, qui s'entend exclusivement des personnes, et peut être présumée toujours bonne; mais la tendance, impersonnelle et collective, qu'accusent ses actes. Si despotique, en effet, que paraisse un gouvernement, ses actes sont toujours déterminés par les opinions et les intérêts qui se groupent autour de lui, qui le tiennent dans leur dépendance beaucoup plus qu'il ne les tient dans la sienne, et dont l'opposition, s'il essayait de les braver, amènerait infeilliblement sa chute. Au fond, la souveraineté d'un seul n'existe nulle part.
Mais si la volonté, dans le pouvoir, est impersonnelle, elle n'existe cependant pas sans motifs ; elle repose sur des considérations, vraies ou fausses, qui, adoptées par le gouvernement, et introduites dans l'histoire, y deviennent à leur tour, par l'entraînement des conséquences, une seconde nécessité. D'où il suit que pour tout gouvernement, dans lequel la volonté n'est point identique et adéquate à la raison d'être, il y a deux espèces de causes nécessitantes, les unes objectives, qui résultent de la donnée historique ; les autres subjectives, et qui ont pour bases les considérations plus ou moins intéressées qui le gouvernent.
Historien impartial, dégagé de tout ressentiment de parti, j'ai constaté, à l'avantage du 2 décembre, la raison historique, objective et fatale de son existence. Je vais de même, sans malignité ni indiscrétion, en me tenant toujours dans la pure
philosophie, descendre dans Tâme de ce pouvoir, rechercher le secret de ses décisions, secret que lui-môme, j'oserais presque l'affirmer, ne connaît pas. La polémique et la satire me sont interdites : je n'en éprouve nul regret. Puissent à leur tour mes lecteurs confesser que je n'y ai rien perdu !
Quelle est donc la tendance du nouveau pouvoir, puisque c'est elle seule, après la chaîne des faits, qui importe à l'histoire, et qui compte en politique ? Quelle est la raison secrète, spontanée, qui, à son insu peut-être, dirige l'Elysée î Tandis que sa signification historique lui assigne pour but la révolution, où le poussent, d'un commun effort, ses attractions et ses influences t où va-t-il, enfin!
A l'Empire I telle est la réponse uniforme. Et satisfaite d'une ^ solution qui ne touche qu'à la superficie des choses, l'opinion s'arrête, attendant, avec plus d'inquiétude que de sympathie, cette manifestation impériale.
L'empire, il ne sert à rien de le nier, se laisse voir dans le train de maison, dans le style et l'étiquette de l'Elysée. Il apparaît dans la restauration des emblèmes, l'imitation du formulaire, la commémoration des idées, l'imitation des moyens, l'ambition plus ou moins déguisée du titre. Mais tout cela accuse plutôt un souvenir qu'un principe, une velléité qu'une spontanéité. Nous cherchons Pidée, on nous montre le symbole. L'empire serait proclamé demain, que je demanderais encore comment, et en vertu de quoi l'empire existe, d'autant plus que rétablir un nom, ce n'est pas refaire une chose. Que Louis-Napoléon se fasse couronner un 2 décembre, des mains du Pape, dans l'église Notre-Dame ; il ne sera pas plus Tem» pereur que Charlemagne, acclamé en 800 par le peuple romain, ne fut césar. Entre Napoléon empereur et Louis-Napoléon président de la République, il s'est passé trop de choses pour que celui-ci devienne le continuateur pur et simple de celui-là. De même qu'il n'y eut rien de commun entre le premier et le second empire romain, il n'y aurait non plus rien de commun entre le premier et le second empire français, rien, dis-je, si ce n'est peut-être le despotisme : or, c'est justement de ce despotisme que nous demanderions à voir, dans les conditions de l'époque, l'origine, la raison.
Les impulsions auxquelles obéit le 2 décembre, qui consti* tuent ce que j'appellerai sa raison ou volonté propre, par op*
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position à sa raison historique, ont toutes leur point de départ dans la manière dont il entend la délégation.
Pour lui, de même que pour le vulgaire, Télu du peuple n*ést point, comme le dictateur romain, Torgane de la nécessité du moment, enfermé dans un cercle de conditions historiques, économiques, stratégiques, etc., qui lui tracent son mandat. L*élu du peuple, dans la pensée de TÊlysée, est affranchi de toutes considérations circonstancielles; il agit dans Tindépen* dance absolue de ses inspirations. Il ne reçoit pas la loi des faits du dehors, il la produit du fond de sa prudence. Au lieu de chercher, comme nous l'avons fait, par une analyse infatigable, la nécessité de chaque jour, afin de la convertir en loi, et d'en procurer Texécution, il se crée à lui-même un idéal, que chacun de ses actes a pour objet de réaliser ensuite, et qu'il applique, d'autorité, à la nation. C'est ainsi que l'Église catholique, en vertu de la mission qu'elle s*attribue d'en-haut, tend incessamment à ramener la société à son type, sans tenir aucun compte des données de l'économie, de la philosophie et de rhistoire. Telle est l'humanité Selon la fol, dit-elle; rien en deçà, rien au delà. Le 2 décembre suit exactement la même conduite. ïl se meut dans une sphère d'idées à lui; il gouverne d'après une certaine spontanéité de raison qui lui fait accepter ou rejeter l'enseignement des faits, suivant qu'il les juge conformes ou contraires à son propre dessein. Le 2 décembre, en un mot, se comporte avec le pays comme si le pays lui avait tenu ce langage : « J'ai été peu satisfait du système de la Restauration, de celui de Louis-Philippe, et j'ai peu profité de celui des républicains. Je vous charge maintenant d'appliquer le vôtre. Commandez, j'obéis. Ma confiance fait votre droit; ma liberté sera dans ma soumission. »
Le premier frujt de la politique subjective, en effet, est
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soulever autant de résistances qu'il y a d'idées et d'intérêts, conséquemment d'isoler le pouvoir, de lui faire un besoin constant des restrictions, défenses, censures, interdictions; finalement, de le précipiter, à travers les mécontentements et les haines, dans les voies du despotisme, qui sont le bon plaisir, la violence et la contradiction.
A ce propos, je ne puis m'empêcher de faire, entre la subjectivité du 2 décembre et celle du Gouvernement provisoire, un rapprochement qui porte déjà sa leçon.
Tandis que le Gouvernement provisoire, par religion démocratique, s'abstenait, s'efforçait de rallier les partis et les intérêts, ne réussissait qu'à les soulever tous, et s'usait dans l'insignifiance, on va voir l'Elysée, aspirant à les dominer, les frapper l'un après l'autre, tailler de droite et de gauche à coups de décrets, déployer une énergie irritante, oser, mais en osant, se compromettre par la personnalité, trop apparente, de sa politique. Le Gouvernement provisoire, avec ses bulletins, avait fait de la nullité; le 2 décembre, avec sa terreur, fait de la bascule. Toutes choses compensées, l'un n'avance guère plus que l'autre; les mêmes difficultés, accompagnées des mêmes oppositions, subsistent. Le Gouvernement provisoire, ignorant la révolution, la laissait tomber ; le 2 décembre veut lui faire sa part, la soumet à ses vues, et de fait l'escamote. Le Gouvernement provisoire s'en est allé ; le 2 décembre ne se soutient déjà plus que par la force. Mais la force qui ne sait que contraindre au lieu de créer engendre la haine, et la haine est le salpêtre qui fait sauter lés gouvernements. Puisse ne pas l'éprouver, à ses dépens et à nos frais, Louis-Napoléon !
L Opinion du 2 décembre sur sa propre signification.
La proclamation de Louis Bonaparte se référait, ainsi qu'on l'a vu, aux principes de 89. Elle accusait les vieux partis, se prononçait contre la royauté, réclamait les améliorations tant promises, faisait appel, enfin, aux sentiments révolutionnaires.
Ce langage a-t-il été soutenu î Oui et non, tour à tour, suivant que la politique du moment jugeait à propos d'avancer ou
=s reculer.
D'abord, la dissolution d'une assemblée aux trois quarts aliste, et l'arrestation des principaux chefs des partis dynas-
tiques, semblaient témoigner d'un parfait accord entre les vues de l'Elysée et la donnée révolutionnaire. Mais huit jours ne s'étaient pas écoulés que les journaux du pouvoir, coopérateurs du coup d'État, parlaient d'un autre style. C'était pour sauver la religion, pour rétablir le principe d'autorité, pour défendre la propriété et la famille, que Louis-Napoléon avait mis fin à une situation trop tendue; c'était, enfin, pour museler la révolution. L* Univers religieux osait écrire, et n'était pas contredit, que ces rappels à la révolution et aux principes de 89 étaient phrases de circonstance, dont personne ne pouvait être dupe ; qu'«n fait le coup d*État était dirigé contre les principes, l'esprit et les tendances de la révolution. Et les décrets concernant le jury, la garde nationale, la suppression de la devise Liberté- Égalité-Fraternité, la substitution du nom de Louis-Napoléon à celui de la république dans les prières publiques, Tenaient à l'appui de l'interprétation insolente de V Univers.
La constitution du 15 janvier reproduisit la pensée du 2 décembre. — « Elle reconnaît, dit l'article premier, confirme et garantit les grands principes proclamés en 1789, et qui sont la base du droit public des Français. » — Comment les appliquaitelle, ces principes î c'est ce que nous examinerons plus bas. Mais, le surlendemain de la promulgation, r Univers, revenant à la charge, écrivait encore :
« Nous ne sommes point alarmés de la déclaration faite en Phonneur des principes de 89, quoique cette formule par ellemême ait toujours quelque chose d'inquiétant. Il y a plusieurs espèces de principes de 89 : ceux des cahiers, ceux de la déclaration du roi, ceux de l'Assemblée constituante. Ce que les cahiers voulaient, ce que le roi acceptait, tout le monde le monde le veut ou l'accepte : c'était le fond constitutif de la monarchie française. Il n'y a point de théorie, si ferme qu'elle soit, qui ne s'incline à cet égard devant les faits accomplis. Le 89 de l'Assemblée constituante, le vrai 89 révolutionnaire^ est antipathique au caractère national. C'est le dogme des philosophes, des parlementaires, des ni velours ; c'est l'abus de la Liberté. Loin de consacrer ces prétendus principes^ la constitution nouvelle en est la négation, »
Est-ce V Univers qui a menti, ou la constitution du 15 jan-
Si nous, suivions pas à pas les actes du pouvoir j'élis nous
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répondraient, interrogés l'un après l'autre : C'est V Univers ; — C'est la constitution; — C'est l'Univers; — C'est la constitu-j tion; — C'est V Univers...^ sans que nous pussions arriver à une réponse positive. D'où vient cette incertitude t d'un fait très-simple, qui restitue en partie à la constitution du 15 jan^ vier sa bonne foi, et enlève aux jésuites de VUnivers l'honneur d*un mensonge de plus. C'est que Louis-Napoléon, d'après W manière dont il interprète la délégation qui lui a été faite par le peuple, n'accepte évidemment la révolution que sous bénéH flce d'inventaire, et dans la mesure de ses propres pensées;! c'est qu'au lieu de se subordonner à elle, il tend, par une opinion exagérée de ses pouvoirs, à la subordonner à lui; c'es^ enfin qu'ayant contre lui tous les partis, et ne pouvant, nô sachant, ou n'osant, ni se prononcer pour aucun, ni en créer un nouveau qui soit le sien, il se trouve dans la nécessité de diviser ses adversaires, et pour se maintenir, d'invoquer tour à tour la révolution et la contre-révolution. Cela, dans un certain monde, passera peut-être pour prudence, habileté; mais c'est ce que j'appelle utopie, inintelligence du mandat, trahison à la fortune, infidélité à son étoile. Le chef d'État à la place de la raison d'État, l'homme se substituant à la nature des choses, il n'y a plus dans le gouvernement ni unité de vues, ni sincérité, ni force. Il se croit sûr, et il tâtonne ; intelligent, et il ne sait ni ce qu'il fait, ni où il va. H s'appelle Bonaparte ou Napoléon, et il ne peut dire quelle est sa nature et son titre. Abandonné à lui-même, il s'égare dans le dédale de ses conceptions. QuUl poursuive dans cette voie, sans gloire et sans issue, et j'ose prédire à Louis-Napoléon qu'il n'arrivera pas même à la hauteur de M. Guizot, le docteur de la subjectivité gouvernementale, le théoricien de la bascule; de M. Guizot, qui faisait de la corruption par grande politique^ de l'intrigue par naïveté, de la violence par vertu; de M. Guizot, le dernier des hommes d'État, s'il n'en avait été le plus austère.,,