A MONSIEUR LE PBJÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Paris, 29 juillet 1852.
Monsieur le Président,
En 1848, j'ai combattu votre candidature à la présidence de |i République, parce que je la jugeais menaçante pour la dé- Ifiocratie, hostile aux républicains. Les amateurs de pamphlets |ttit gardé le souvenir de ma polémique de ce temps-là.
Âpres l'élection du 10 décembre, j'ai fait une maladie grave lui m'a forcé pendant un mois de m'absenter de l'Assemblée Nationale, dont j'étais membre. La cause de cette maladie, llonsieur le Président, je n'ai pas besoin de vous la dire : tanlis que le peuple vous élevait sur le pavois, il me perçait le Dœur.
A peine rétabli de mes chagrins et de mes fatigues, sur la In -de janvier 1849, j'ai attaqué votre pouvoir nouveau avec toute l'irritation de la convalescence. Cette attaque m'a valu farcis ans de prison, qui ont pris fin au 4 juin 1852.
Pendant la première année de ma captivité, j'ai recommence la lutte autant de fois qu'il m'a été possible. J'ai subi, pour cette obstination, deux mises au secret, deux transfèrements et deux procès, dont l'un a été abandonné pour vice de forme, et l'autre s'est terminé par un acquittement. Je ne me suis Tésigné au silence que lorsqu'il m'a été notifié par le préfet de police que la prison emportait pour moi, journaliste, avec la séquestration de ma personne, le silence de ma parole. La loi pénale n'en dit rien, et, sous le dernier roi, cela ne s'était pas tu; mais le temps et les circonstances donnent aux lois leu interprétation.
Après le coup d'État du 2 décembre et la défaite de Tinsu rection, j'ai été pendant cinq jours comme un condamné mort. Je n'avais rien à craindre pour ma personne ; mais coup porté à la République me désespérait. Ah! Monsieur i Président, vous n'avtîX eti, vous ne rencontrerez jamais d'ac versaire plus énergique et en même temps plus desintéress que moi. Je n'ai point été votre rival, comme d'autres qui, mon avis, en étaient dignes, le furent; je n'aspire point à voti succession, comme d'autres, qui valent moins peut-être, pensent. Je n'en veux pas plus à votre dignité qu'à votre pei sonne, et je ne conspire pas.^J'ai vu en vous l'ennemi de 1 République que j'avais embrassée : ne cherchez pas d*aiitr cause à mon opposition.
Depuis votre second avènement, j'ai cherché à me consoler — je serais mort sans cette consolation, — en me démontran à moi-même que vous étiez le produit de circonstances fatales et que cette révolution, que mes amis et moi n'avions sani doute pas été trouvés dignes de faire, vous en étiez, bon gré mal gré, le*représentant.
Louis-Napoléon, me suis-je dit, est le mandataire de la révolution, à peine de déchéance I . . .
Aussitôt je fais de ma pensée un livre : j'imprime ce livre; mais la police en interdit la vente, menaçant à la fois l'imprimeur et le libraire. Pourquoil C'est ce que je viens vous demander à vous-même. Monsieur le Président Pardonnez cette interrogation à un républicain.
Vous êtes la révolution au dix-neuvième siècle, car vous ne pouvez pas être autre chose. Hors de là, le 2 décembre ne serait qu'un accident historique, sans principe, sans portée : voilà mon premier point. Maintenant, le savez-vous, Monsieur le Président? le voulez-vous? l'oserez-vous dire! Question» scabreuses et que je n^ose résoudre : voilà mon second point. C'est tout mon livre : consolation pour moi-même, espérance à mes coreligionnaires, défi à la contre-révolutionl A ce livre, j'ai donné ma façon, mon style, mes idées, mes opinions, meâ craintes; du reste, et malgré mon extrême franchise, pas Ifi moindre attaque, ni au Président ni au gouvernement.
Je ne me suis pas dissimulé que ce livre, en donnant la ■ûson d'existence du 2 décembre, lui créait une sorte de légi-
lité dans les choses ; que, recevant ainsi sa signification <ie
rhistoire, le gouvernement en recevi^ait une nouvelle force, et qu'à ce mot tombé de ma plume : « Louis-Napoléon est le mandataire de la révolution, » la popularité de Thomme, tant de ifois fetale aux républicains, monterait encore par ses sept millions de voix
' Homme de parti, je me suis dit ces choses; homme de révolution, j'ai passé outre; laissez-moi vous dire, Monsieur le 'Président, pour quel motif et dans quel espoir. I J'ai considéré que vous ne pouviez obtenir, comme mandataire de la révolution, le moindre succès auquel la révolution I n'eût sa grande part.
I J'ai donc espéré, dans l'intérêt de cette révolution, que la France, éclairée sur sa situation véritable, rassurée par vous I contre toute surprise, oserait enfin envisager de face la ques- I tion qui lui a été posée en février : — j'ai espéré qu'alors notre I pays, qu'on vit de tout temps à la tête du mouvement intellec- I tuel, à l'époque des troubadours, â la renaissance, aux dlx-sep- I tième et dix-huitième siècles, pourrait suivre sans danger la révolution philosophique et sociale, commencée au dix- neuvième, et à laquelle vous-même. Monsieur le Président, avezpris part; — j'ai espéré, enfin, qu'au fond de l'exil, dans les prisons, la démocratie recevrait de mes paroles quelque allégement, et que peut-être il serait permis à ceux qui partagent ma résignation dans le présent, et ma confiance pour l'avenir, de revoir, honorables et inoffensifs, leurs amis et leurs foyers. Compensation faite, je n'ai pas cru devoir subordonner à mes ressentiments de parti les intérêts généraux de la révolution, I et donner plus longtemps la joie de notre infortune à ces vieux partis dont la longue trahison a décidé le succès du coup d'État, et qui tous, sans en excepter le clergé, se sont montrés sans miséricorde...
Maintenant la police arrête la vente de mon ouvrage. Le nom de l'auteur, le titre du livre, les formes du langage : voilà ses griefs 1...
Je me croirais un hypocrite et un lâche si, après m'être mis dans le cas de solliciter votre intervention, Monsieur le Président, je faisais au pouvoir la moindre excuse. Qu'est-il donc besoin que je m'explique ? J'ai voulu que ma publication fût un acte de haute moralité; il ne tient qu'à vous, Monsieur le Président, d'en faire uti acte de haute politique. Pour cela, il fai
que mon livre paraisse, tel que je l'ai fait, avec ses amertumei ses hardiesses, ses méfiances, ses paradoxes. Je ne passe cob damnation que sur ce qui sera déclaré crime ou délit par k tribunaux ; en ce cas, je demande que la condamnation tomi exclusivement sur ma tête.
Je me disais, il y a quatre jours : Qu'il se trouve un homn de tôte et de cœur, un seul, dans le gouvernement du 2 d< bre, et mon œuvre passe. Faut-il que j'aille jusqu'à vous, Moi sieur le Président, pour rencontrer cet homme-là!
Je suis, etc.
P. J. Protjdhon.
P. S, La terreur exercée par la police est telle, qu'il a ét^ impossible à l'auteur d'obtenir un seul exemplaire de son livre poui' M. le Président de la République.