PREMIER ACTE
(Un coteau couvert d’arbres à feuilles près de la ferme d’Artse. Un torrent y coule en bouillonnant. Un vieux moulin de l’autre côté. Chaude journée d’été.)
PEER GYNT, gars de vingt ans solidement bâtiy descend le sentier. AASE sa mère, petite et délicate, le suit. Elle est en colère et peste après lui.
AASE
Peer, tu mens!
PEER GYNT, sans s'arrêter.
Mais pas du tout 1
AASE
Jure, alors, que c'est bien vrai !
PEER GYNT
Peuh, jurer?
AASE
Tu n'oses pas?
C'est des blagues que tu contes !
PEER GYNT, s*arrête.
Non, c'est vrai... d'un bout à l'autre !
T. vin. — V
ŒUVRES d'iTALIE
AASE, devant lui.
T'as pas honte,., à moi, ta mère !
Te voilà d'abord parti au névé chasser le renne tout un mois, au temps des foins, puis tu rentres en guenilles sans fusil et sans gibier;...
pour finir, les yeux ouverts, tu voudrais me faire croire tes sots contes de chasseur!...
Où l’as-tu trouvé, ce bouc?
PEER GYNT
Vers Gendin, à l'ouest.
AASE, fit y moqueuse.
Oui, va I
PEER GYNT
L'aigre vent soufflait vers moi ; Lui, caché par quelques aunes, sous la croûte de la neige cherchait du lichen...
AASE, comme précédemment.
C'est ça !
PEER GYNT
Retenant mon souffle, droit, j'entends ses sabots crisser, j’aperçois un bout de corne.
Doucement, dans la moraine,
Sur le ventre je m’avance.
Du couvert des rocs, je guette ;...
PEER GYNT, ACTE I
Cest un bouc luisant et gras, tel que tu n'en vis jamais !
Non, je crois bien !
PEER GYNT
Clac, je tire !
Il culbute sur la pente.
Mais à peine il est tombé, sur son dos je suis assis, j'ai saisi l'oreille gauche, mon couteau va s'enfoncer dans son cou, au bas du crâne aïe, il crie, la sale bête, sur ses pattes il se dresse, à ma main, d'un coup de tête, fait lâcher couteau et gaine, tient ma cuisse avec ses cornes qu'il enfonce fortement, serrant comme avec des pinces ;...
il s'élance ensuite droit vers la crête de Gendin !
AASE, malgré elle.
Oh, mon Dieu !
PEER GYNT
As-tu jamais vu la crête de Gendin?
Elle est longue d’une lieue et aiguë comme une faux.
Éboulis, glaciers, l’entourent.
ŒUVRES D’ITALIE
Tout en bas des rochers gris des deux flancs, de part et d*autre, on peut voir à pic les lacs noirs et mornes, qui somnolent treize cents pieds au-dessous.
Lui et moi, longeant la crête, volions comme dans les airs.
Quel poulain j'ai monté là !
Face à nous, dans notre course, semblaient luire des soleils.
Les dos d'aigles bruns nageaient dans le vaste trou béant entre nous et les eaux mortes,...
flocons vite dépassés.
Sur les bords craquait la glace ; mais nul bruit n'en parvenait ; les lutins du gouffre, seuls, dansent, chantent, virevoltent, effarant la vue et l’ouïe !
AASE, éperdue.
Ah, mon Dieu, mon Dieu !
PEER GYNT
Soudain,
à l'endroit le plus abrupt, s’envole une gélinotte effrayée, qui crie et fuit hors du trou qui la cachait sur la crête, au pied du renne.
Il fait presque demi-tour.
PEER GYNT, ACTE I
lOÏ
saute en Tait, et nous voilà dans le vide, tous les deux !
(Aase chancelle ei s*appuie à un tronc. Peer Gynf continue,}
Les murs noirs du roc derrière, rinsondable abîme au fond!
Nous fendîmes des nuages, puis un groupe de mouettes qui s'enfuirent éperdues, coassant de tous côtés.
Et la chute continue.
Mais en bas luit une tache, comme un ventre blanc de renne...
Mère, notre image ainsi réfléchie aux eaux du lac vole et monte à leur surface d’un élan aussi rapide que notre course à Tabîme.
AASE, haletante,
Peer! Mon Dieu...! Dépêche-toi!
PEER GYNT
Bouc de l'air et bouc du fond en un même instant se heurtent, l'eau jaillit autour de nous.
Bon, nous voilà pataugeant...
Nous avons atteint la berge vers le nord ; le bouc nageait et je m'accrochais à lui ;...
je rentrai vite...
ŒUVRES D'ITALTE
AASE
Et le bouc?
Oh, il doit y être encore
(Il claque ses doigts^ tourne sur ses talons^ et ajoute :)
trouve-le ; il est pour toi !
AASE
Tu n'as pas cassé ton cou?
Et pas même les deux jambes?
Ni ne t'es rompu Téchine?
O Seigneur,... merci à toi dont l'aide a sauvé mon gars !...
La culotte est déchirée ; mais comment parler de ça quand on pense quel malheur un tel saut pouvait causer!...
(Elle s'arrête hru^squement^ le regarde^ bouche hée^ avec de grands yeux^ reste longtemps sans trouver de mots, puis s'écrie :)
Oh, le diantre d'effronté ; fichtre oui, tu sais mentir !
La rengaine que tu dis me revient, je l'ai connue quand j'avais dans les vingt ans.
Gudbrand Glesne avait chassé,...
mais pas toi... !
PEER GYNT
Moi, comme lui.
Ça peut arriver deux fois.
PEER GYNT, ACTE I AASE, furieuse.
On peut orner un mensonge, Tattifer superbement, rendre, sous un habit neuf, son corps sec méconnaissable.
C’est bien ça que tu as fait, bâclant tout en grand désordre, y fourrant plumages d’aigles et tes sales inventions, mélangeant tout pêle-mêle, à tel point donnant le trac qu’on finit par n’y plus voir ce qu’on sait depuis longtemps !
PEER GYNT
Si quelque autre disait ça, je lui casserais les reins !
AASE, pleurant.
Oh, je voudrais être morte; je voudrais dormir sous terre !
Les prières ni les larmes n’ont sur lui aucun pouvoir...
Peer, tu es perdu, perdu !
PEER GYNT Ma petite mère aimée, tu as tout à fait raison ;...
sois gentille et gaie...
AASE
Tais-toi !
Comment être gaie, quand j’ai un tel saligaud de fils?
ŒUVRES D’ITALIE
Quel pénible affront pour moi, pauvre et faible veuve qui suis toujours payée de honte !
(Elle pleure encore,)
Qu’est-ce qui nous reste encore des beaux biens de ton grand-père?
Les boisseaux pleins d’or du vieux Rasmus Gynt, où donc sont-ils?
Ton père y a mis des ailes,...
tout dispersé comme sable,...
achetant partout des terres, roulant en coupés dorés,...
Où est ce qu’on a gâché à ce grand festin d'hiver, où, derrière eux, sur le mur, tous cassaient verre et bouteille?
PEER GYNT
Où sont les neiges d’antan?
AASE
Tais-toi quand ta mère parle !
Vois la ferme ! La moitié des jours sont bouchés de loques.
Haie, clôture sont à bas, le bétail à l’air, à l’eau, champs et prés gisent en friche, tous les mois on vient saisir...
C’est assez de bavardage !
Quand elle a souvent manqué, tant plus haut la chance monte !
PEER GYNT, ACTE I
Son sol est semé de sel.
Bah, mais tu es gros bonnet,...
bien aussi fier et malin, aussi vif que quand le prêtre est venu de Copenhague te donner nom de baptême.
Là-bas, jurait-il, maint prince n'avait pas autant d'esprit, et ton père lui donna traîneau, cheval, en merci d'un si aimable propos,...
Oh, alors, c'était la fête !
Doyen, capitaine, et tous, du matin au soir buvaient, mangeaient, pleins à éclater.
Mais c'est quand on devient gueux que l'on connaît son prochain.
La maison fut vide et calme dès que « Jon au havresac »
partit comme colporteur.
(Elle s*essuie les '^yeux avec son tablier.)
Enfin, tu es grand et fort, tu devrais être un soutien pour ta pauvre vieille mère, veiller aux travaux de ferme, sauver le restant du bien ;...
(Elle pleure encore.)
ah, pour l'aide que tu donnes, que Dieu m'assiste, vaurien !
io6
ŒUVRES D’iTALIE
Chez nous, tu t'assieds dans Tâtre, à fouiller charbon et cendres ; dans les fêtes, au canton, à ta vue s'enfuient les filles,...
tu me fais honte partout, tu as noise avec les gueux...
PEER GYNT, s'éloigne d'elle.
Laisse-moi.
AASE, le suit.
Peux-tu nier
que la grande échauffourée était provoquée par toi, quand on s'est battu à Lunde comme des chiens enragés?
N'as-tu pas brisé le bras à Aslak le forgeron,...
ou du moins n'est-ce pas toi qui lui as démis le doigt?
PEER GYNT
Qui t'a conté ces sornettes?
AASE, vivement.
Les cris furent entendus par la femme du husmand.
PEER GYNT, se gratte le coude.
Mais c'était moi qui criais.
Toi?
AASE
PEER GYNT, ACTE I I07
PEER GYNT
Oui, car, moi, j’ai reçu les coups.
AASE
Hein?
PEER GYNT
Oh, il est vif.
AASE
Qui est vif?
Aslak, parbleu.
AASE
Pfuh... pfuh ; tu me fais cracher !
Un pareil feignant, soulard, bambocheur et grand buveur, une gouape, t’a rossé?
(Elle pleure de nouveau.)
J'ai subi opprobre et honte, mais que ça pût arriver, c'est la pire dérision.
Mettons qu'il soit assez vif;...
es-tu donc peut-être mou?
PEER GYNT
Que je frappe ou sois frappé, aussi bien il faut qu'on crie.
Calme-toi...
(Il rit.)
ŒUVRES D’ITALIE
AASE
Quoi? C'est mensonge
encore?
PEER GYNT
Oui, cette fois-ci.
Essuie la larme à ton œil
(Il serre le poing gauche
vois-tu,.., ces tenailles-là maintenaient le forgeron ; mon poing droit fut mon marteau...
AASE
Batailleur ! Tu vas me faire mourir avec ta conduite !
Non pas ; tu vaux mieux que ça ; tu vaux mille fois mieux !
Vilaine petite mère, compte sur ce que je dis, le canton t'honorera, attends un peu que j’aie fait quelque chose... de très grand 1
Toii
AASE, sifflant.
PEER GYNT
Qui sait ce qu’on rencontre !
AASE
Seulement si tu savais rapiécer la déchirure que tu as à ta culotte !
PEER GYNT, ACTE I
PEER GYNT, ardemment.
Je serai roi, empereur !
Ah, bon Dieu, le dernier reste de sa raison qui s*en va !
PEER GYNT
Oui, c'est sûr ! Attends un peu !
AASE
Oui, attends, tu seras prince, comme on dit, s'il m'en souvient !
PEER GYNT Tu verras, mère !
AASE
Tais-toi !
Tu es fou complètement...
Eh, c'est pourtant vrai, en toi il y avait de quoi faire, si toujours tu ne mentais et disais tant de sornettes.
Tiens, la fille de Hægstad...
t'aimait bien ; c'était partie à gagner sans grande peine, si vraiment tu le voulais...
Vrai?
PEER GYNT AASE
Le vieux n'est pas de force à résister à sa fille.
IIO ŒUVRES D’ITALIE
II est vrai qu'il est têtu; mais Ingrid enfin l'emporte ; pas à pas, où elle marche, malgré lui, le vieux clopine.
(Elle recommence à pleurer,}
Ah, mon Peer ; elle a du bien,...
en franc alleu ! Pense un peu , oui, si tu l'avais voulu, tu serais en beau marié,...
toi, qui es là en guenilles !
PEER GYNT, ACTE I
AASE, sanglotant,
, Pendant qu’aux fjeld de l’ouest tu volais, monté sur renne,
Mads Moen a pris la fille !
PEER GYNT
Quoi? Lui, en horreur aux femmes?
AASE
Elle l’a pris pour mari.
PEER GYNT
Reste ici, et je t’amène la carriole...
(U va pour sortir.)
AASE
Pas de scène.
Le mariage a lieu demain...
PEER GYNT
Peuh, j'arriverai ce soir!
AASE
Fi de toi ; à nos ennuis vas-tu ajouter encore la risée de tout le monde?
PEER GYNT
Tout ira bien, sois tranquille.
(Criant et riant à la fois.)
Ohé, mère, sans voiture!
Chercher un cheval, c'est long.
(Il la soulève.J
ŒUVRES D’iTALIE
AASE
Lâche-moi !
PEER GYNT
Viens sur mes bras à la maison de la noce !
(Il entre dans le tOfrenU)
AASE
Au secours ! Dieu ait pitié... !
Nous nous noyons...
PEER GYNT
Je suis né
pour une plus belle mort...
AASE
Certes, tu seras pendu pour finir !
(Elle lui lire Ivs cheveux.)
Brute !
PEER GYNT
Hé, du calme !
Le fond est glissant ici.
AASE
Bourrique !
PEER GYNT Oui, tu peux parler ; ça ne fait tort à personne.
Ah, déjà nous remontons...
AASE
Tiens-moi bien !
PEER GYNT, ACTE I
PEER GYNT
Allons, ohé !
Nous jouons à Peer et bouc;...
{ Galopant.)
Tu es Peer, et moi le bouc !
AASE
Je ne sais plus où j'en suis !
PEER GYNT
Nous voici au bord vaseux ;...
(Il marche à terre J
donne au bouc un bon baiser en merci pour le passage...
AASE, lui donne une gifle.
Tiens, pour le passage !
PEER GYNT
Hola!
C'est paiement par trop médiocre !
Lâche !
AASE
PEER GYNT
A la noce, d'abord.
Parle pour moi. Tu es fine ; cause avec ce vieil idiot ; dis que Mads est un benêt...
Lâche !
AASE
T. VIII
ŒUVRES D’ITALIE
PEER GYNT
Et dis en terminant quel gaillard c*est que Peer Gynt !
AASE
Oui, tu peux bien y compter !
Ah, le beau certificat !
Je te peins de long en large ;
je dirai tout net au vieux
tous tes beaux exploits du diable.
PEER GYNT
Vrai?
AASE, trépigne^ hargneuse.
Je ne me tairai pas, qu’après toi, il n’ait lancé son chien, comme après un gueux
PEER GYNT
Hum ; alors, j'irai tout seul.
AASE
Oui, mais je viendrai après!
PEER GYNT
Mère, tu n'as pas la force...
Non? Je suis si en colère Que je peux broyer des pierres !
Je pourrais en manger, même !
Lâche-moi 1
PEER GYNT
Si tu promets...
PEER GYNT, ACTE I AASE
Rien ! Là-bas je t'accompagne.
Ils sauront quel gars tu es!
PEER GYNT Non, tu resteras ici.
AASE
Jamais ! Je vais à la fête !
PEER GYNT
Si je veux !
AASE
Que feras-tu?
PEER GYNT Te jucher sur le moulin.
(Il la pose sur le toit. Aase crie.)
Descends-moi !
PEER GYNT
M'écoutes-tu...?
AASE
Des bêtises !
PEER GYNT Voyons, mère... !
AASE, lui jetant une motte d'herbe.,
Descends-moi, Peer, tout de suite !
PEER GYNT
Quand je le voudrais, je n’ose.
(Il se rapproche.)
PEER GYNT
Bouge pas !
AASE
Oh, que n'es-tu disparu à tous les diables !
PEER GYNT
Mère, non,.. !
AASE
Pfuh!
PEER GYNT
De tes vœux encourage-moi plutôt.
Veux-tu?
AASE
Je te rosserai,
tout grand que tu es, ma foi !
PEER GYNT
Chère mère, adieu, alors.
Prends patience; je serai revenu bientôt.
PEER GYNT, ACTE I
Tu sais,
il ne faut pas gigoter !
AASE
(Il sort,)
Peer !... Mon Dieu, il est parti !
Monteur de renne! Menteur!
Entends-tu !... Non, il traverse le champ... !
(Elle crie.)
A moi ! Je défaille !
(Deux femmes portant des sacs sur le dos descendent vers le moulin.)
PREMIÈRE FEMME Hé, bon Dieu, qui crie?
AASE
C’est moi!
SECONDE FEMME Aase ! Tiens,... si haut située?
AASE
Oh ceci est peu de chose;...
jusqu’au ciel bientôt j’irai!
PREMIÈRE FEMME Bon voyage !
AASE
Je veux descendre; une échelle... ! Peer, ce diable...
SECONDE FEMME Votre fils?
Ji8
ŒUVRES D'ITALIE AASE
Vous pourrez dire, vous voyez ce qu'il peut faire.