‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 43 sur 148 · PREMIER ACTE · texte numérisé non relu

PREMIER ACTE

(Un coteau couvert d’arbres à feuilles près de la ferme d’Artse. Un torrent y coule en bouillonnant. Un vieux moulin de l’autre côté. Chaude journée d’été.)

PEER GYNT, gars de vingt ans solidement bâtiy descend le sentier. AASE sa mère, petite et délicate, le suit. Elle est en colère et peste après lui.

AASE

Peer, tu mens!

PEER GYNT, sans s'arrêter.

Mais pas du tout 1

AASE

Jure, alors, que c'est bien vrai !

PEER GYNT

Peuh, jurer?

AASE

Tu n'oses pas?

C'est des blagues que tu contes !

PEER GYNT, s*arrête.

Non, c'est vrai... d'un bout à l'autre !

T. vin. — V

ŒUVRES d'iTALIE

AASE, devant lui.

T'as pas honte,., à moi, ta mère !

Te voilà d'abord parti au névé chasser le renne tout un mois, au temps des foins, puis tu rentres en guenilles sans fusil et sans gibier;...

pour finir, les yeux ouverts, tu voudrais me faire croire tes sots contes de chasseur!...

Où l’as-tu trouvé, ce bouc?

PEER GYNT

Vers Gendin, à l'ouest.

AASE, fit y moqueuse.

Oui, va I

PEER GYNT

L'aigre vent soufflait vers moi ; Lui, caché par quelques aunes, sous la croûte de la neige cherchait du lichen...

AASE, comme précédemment.

C'est ça !

PEER GYNT

Retenant mon souffle, droit, j'entends ses sabots crisser, j’aperçois un bout de corne.

Doucement, dans la moraine,

Sur le ventre je m’avance.

Du couvert des rocs, je guette ;...

PEER GYNT, ACTE I

Cest un bouc luisant et gras, tel que tu n'en vis jamais !

Non, je crois bien !

PEER GYNT

Clac, je tire !

Il culbute sur la pente.

Mais à peine il est tombé, sur son dos je suis assis, j'ai saisi l'oreille gauche, mon couteau va s'enfoncer dans son cou, au bas du crâne aïe, il crie, la sale bête, sur ses pattes il se dresse, à ma main, d'un coup de tête, fait lâcher couteau et gaine, tient ma cuisse avec ses cornes qu'il enfonce fortement, serrant comme avec des pinces ;...

il s'élance ensuite droit vers la crête de Gendin !

AASE, malgré elle.

Oh, mon Dieu !

PEER GYNT

As-tu jamais vu la crête de Gendin?

Elle est longue d’une lieue et aiguë comme une faux.

Éboulis, glaciers, l’entourent.

ŒUVRES D’ITALIE

Tout en bas des rochers gris des deux flancs, de part et d*autre, on peut voir à pic les lacs noirs et mornes, qui somnolent treize cents pieds au-dessous.

Lui et moi, longeant la crête, volions comme dans les airs.

Quel poulain j'ai monté là !

Face à nous, dans notre course, semblaient luire des soleils.

Les dos d'aigles bruns nageaient dans le vaste trou béant entre nous et les eaux mortes,...

flocons vite dépassés.

Sur les bords craquait la glace ; mais nul bruit n'en parvenait ; les lutins du gouffre, seuls, dansent, chantent, virevoltent, effarant la vue et l’ouïe !

AASE, éperdue.

Ah, mon Dieu, mon Dieu !

PEER GYNT

Soudain,

à l'endroit le plus abrupt, s’envole une gélinotte effrayée, qui crie et fuit hors du trou qui la cachait sur la crête, au pied du renne.

Il fait presque demi-tour.

PEER GYNT, ACTE I

lOÏ

saute en Tait, et nous voilà dans le vide, tous les deux !

(Aase chancelle ei s*appuie à un tronc. Peer Gynf continue,}

Les murs noirs du roc derrière, rinsondable abîme au fond!

Nous fendîmes des nuages, puis un groupe de mouettes qui s'enfuirent éperdues, coassant de tous côtés.

Et la chute continue.

Mais en bas luit une tache, comme un ventre blanc de renne...

Mère, notre image ainsi réfléchie aux eaux du lac vole et monte à leur surface d’un élan aussi rapide que notre course à Tabîme.

AASE, haletante,

Peer! Mon Dieu...! Dépêche-toi!

PEER GYNT

Bouc de l'air et bouc du fond en un même instant se heurtent, l'eau jaillit autour de nous.

Bon, nous voilà pataugeant...

Nous avons atteint la berge vers le nord ; le bouc nageait et je m'accrochais à lui ;...

je rentrai vite...

ŒUVRES D'ITALTE

AASE

Et le bouc?

Oh, il doit y être encore

(Il claque ses doigts^ tourne sur ses talons^ et ajoute :)

trouve-le ; il est pour toi !

AASE

Tu n'as pas cassé ton cou?

Et pas même les deux jambes?

Ni ne t'es rompu Téchine?

O Seigneur,... merci à toi dont l'aide a sauvé mon gars !...

La culotte est déchirée ; mais comment parler de ça quand on pense quel malheur un tel saut pouvait causer!...

(Elle s'arrête hru^squement^ le regarde^ bouche hée^ avec de grands yeux^ reste longtemps sans trouver de mots, puis s'écrie :)

Oh, le diantre d'effronté ; fichtre oui, tu sais mentir !

La rengaine que tu dis me revient, je l'ai connue quand j'avais dans les vingt ans.

Gudbrand Glesne avait chassé,...

mais pas toi... !

PEER GYNT

Moi, comme lui.

Ça peut arriver deux fois.

PEER GYNT, ACTE I AASE, furieuse.

On peut orner un mensonge, Tattifer superbement, rendre, sous un habit neuf, son corps sec méconnaissable.

C’est bien ça que tu as fait, bâclant tout en grand désordre, y fourrant plumages d’aigles et tes sales inventions, mélangeant tout pêle-mêle, à tel point donnant le trac qu’on finit par n’y plus voir ce qu’on sait depuis longtemps !

PEER GYNT

Si quelque autre disait ça, je lui casserais les reins !

AASE, pleurant.

Oh, je voudrais être morte; je voudrais dormir sous terre !

Les prières ni les larmes n’ont sur lui aucun pouvoir...

Peer, tu es perdu, perdu !

PEER GYNT Ma petite mère aimée, tu as tout à fait raison ;...

sois gentille et gaie...

AASE

Tais-toi !

Comment être gaie, quand j’ai un tel saligaud de fils?

ŒUVRES D’ITALIE

Quel pénible affront pour moi, pauvre et faible veuve qui suis toujours payée de honte !

(Elle pleure encore,)

Qu’est-ce qui nous reste encore des beaux biens de ton grand-père?

Les boisseaux pleins d’or du vieux Rasmus Gynt, où donc sont-ils?

Ton père y a mis des ailes,...

tout dispersé comme sable,...

achetant partout des terres, roulant en coupés dorés,...

Où est ce qu’on a gâché à ce grand festin d'hiver, où, derrière eux, sur le mur, tous cassaient verre et bouteille?

PEER GYNT

Où sont les neiges d’antan?

AASE

Tais-toi quand ta mère parle !

Vois la ferme ! La moitié des jours sont bouchés de loques.

Haie, clôture sont à bas, le bétail à l’air, à l’eau, champs et prés gisent en friche, tous les mois on vient saisir...

C’est assez de bavardage !

Quand elle a souvent manqué, tant plus haut la chance monte !

PEER GYNT, ACTE I

Son sol est semé de sel.

Bah, mais tu es gros bonnet,...

bien aussi fier et malin, aussi vif que quand le prêtre est venu de Copenhague te donner nom de baptême.

Là-bas, jurait-il, maint prince n'avait pas autant d'esprit, et ton père lui donna traîneau, cheval, en merci d'un si aimable propos,...

Oh, alors, c'était la fête !

Doyen, capitaine, et tous, du matin au soir buvaient, mangeaient, pleins à éclater.

Mais c'est quand on devient gueux que l'on connaît son prochain.

La maison fut vide et calme dès que « Jon au havresac »

partit comme colporteur.

(Elle s*essuie les '^yeux avec son tablier.)

Enfin, tu es grand et fort, tu devrais être un soutien pour ta pauvre vieille mère, veiller aux travaux de ferme, sauver le restant du bien ;...

(Elle pleure encore.)

ah, pour l'aide que tu donnes, que Dieu m'assiste, vaurien !

io6

ŒUVRES D’iTALIE

Chez nous, tu t'assieds dans Tâtre, à fouiller charbon et cendres ; dans les fêtes, au canton, à ta vue s'enfuient les filles,...

tu me fais honte partout, tu as noise avec les gueux...

PEER GYNT, s'éloigne d'elle.

Laisse-moi.

AASE, le suit.

Peux-tu nier

que la grande échauffourée était provoquée par toi, quand on s'est battu à Lunde comme des chiens enragés?

N'as-tu pas brisé le bras à Aslak le forgeron,...

ou du moins n'est-ce pas toi qui lui as démis le doigt?

PEER GYNT

Qui t'a conté ces sornettes?

AASE, vivement.

Les cris furent entendus par la femme du husmand.

PEER GYNT, se gratte le coude.

Mais c'était moi qui criais.

Toi?

AASE

PEER GYNT, ACTE I I07

PEER GYNT

Oui, car, moi, j’ai reçu les coups.

AASE

Hein?

PEER GYNT

Oh, il est vif.

AASE

Qui est vif?

Aslak, parbleu.

AASE

Pfuh... pfuh ; tu me fais cracher !

Un pareil feignant, soulard, bambocheur et grand buveur, une gouape, t’a rossé?

(Elle pleure de nouveau.)

J'ai subi opprobre et honte, mais que ça pût arriver, c'est la pire dérision.

Mettons qu'il soit assez vif;...

es-tu donc peut-être mou?

PEER GYNT

Que je frappe ou sois frappé, aussi bien il faut qu'on crie.

Calme-toi...

(Il rit.)

ŒUVRES D’ITALIE

AASE

Quoi? C'est mensonge

encore?

PEER GYNT

Oui, cette fois-ci.

Essuie la larme à ton œil

(Il serre le poing gauche

vois-tu,.., ces tenailles-là maintenaient le forgeron ; mon poing droit fut mon marteau...

AASE

Batailleur ! Tu vas me faire mourir avec ta conduite !

Non pas ; tu vaux mieux que ça ; tu vaux mille fois mieux !

Vilaine petite mère, compte sur ce que je dis, le canton t'honorera, attends un peu que j’aie fait quelque chose... de très grand 1

Toii

AASE, sifflant.

PEER GYNT

Qui sait ce qu’on rencontre !

AASE

Seulement si tu savais rapiécer la déchirure que tu as à ta culotte !

PEER GYNT, ACTE I

PEER GYNT, ardemment.

Je serai roi, empereur !

Ah, bon Dieu, le dernier reste de sa raison qui s*en va !

PEER GYNT

Oui, c'est sûr ! Attends un peu !

AASE

Oui, attends, tu seras prince, comme on dit, s'il m'en souvient !

PEER GYNT Tu verras, mère !

AASE

Tais-toi !

Tu es fou complètement...

Eh, c'est pourtant vrai, en toi il y avait de quoi faire, si toujours tu ne mentais et disais tant de sornettes.

Tiens, la fille de Hægstad...

t'aimait bien ; c'était partie à gagner sans grande peine, si vraiment tu le voulais...

Vrai?

PEER GYNT AASE

Le vieux n'est pas de force à résister à sa fille.

IIO ŒUVRES D’ITALIE

II est vrai qu'il est têtu; mais Ingrid enfin l'emporte ; pas à pas, où elle marche, malgré lui, le vieux clopine.

(Elle recommence à pleurer,}

Ah, mon Peer ; elle a du bien,...

en franc alleu ! Pense un peu , oui, si tu l'avais voulu, tu serais en beau marié,...

toi, qui es là en guenilles !

PEER GYNT, ACTE I

AASE, sanglotant,

, Pendant qu’aux fjeld de l’ouest tu volais, monté sur renne,

Mads Moen a pris la fille !

PEER GYNT

Quoi? Lui, en horreur aux femmes?

AASE

Elle l’a pris pour mari.

PEER GYNT

Reste ici, et je t’amène la carriole...

(U va pour sortir.)

AASE

Pas de scène.

Le mariage a lieu demain...

PEER GYNT

Peuh, j'arriverai ce soir!

AASE

Fi de toi ; à nos ennuis vas-tu ajouter encore la risée de tout le monde?

PEER GYNT

Tout ira bien, sois tranquille.

(Criant et riant à la fois.)

Ohé, mère, sans voiture!

Chercher un cheval, c'est long.

(Il la soulève.J

ŒUVRES D’iTALIE

AASE

Lâche-moi !

PEER GYNT

Viens sur mes bras à la maison de la noce !

(Il entre dans le tOfrenU)

AASE

Au secours ! Dieu ait pitié... !

Nous nous noyons...

PEER GYNT

Je suis né

pour une plus belle mort...

AASE

Certes, tu seras pendu pour finir !

(Elle lui lire Ivs cheveux.)

Brute !

PEER GYNT

Hé, du calme !

Le fond est glissant ici.

AASE

Bourrique !

PEER GYNT Oui, tu peux parler ; ça ne fait tort à personne.

Ah, déjà nous remontons...

AASE

Tiens-moi bien !

PEER GYNT, ACTE I

PEER GYNT

Allons, ohé !

Nous jouons à Peer et bouc;...

{ Galopant.)

Tu es Peer, et moi le bouc !

AASE

Je ne sais plus où j'en suis !

PEER GYNT

Nous voici au bord vaseux ;...

(Il marche à terre J

donne au bouc un bon baiser en merci pour le passage...

AASE, lui donne une gifle.

Tiens, pour le passage !

PEER GYNT

Hola!

C'est paiement par trop médiocre !

Lâche !

AASE

PEER GYNT

A la noce, d'abord.

Parle pour moi. Tu es fine ; cause avec ce vieil idiot ; dis que Mads est un benêt...

Lâche !

AASE

T. VIII

ŒUVRES D’ITALIE

PEER GYNT

Et dis en terminant quel gaillard c*est que Peer Gynt !

AASE

Oui, tu peux bien y compter !

Ah, le beau certificat !

Je te peins de long en large ;

je dirai tout net au vieux

tous tes beaux exploits du diable.

PEER GYNT

Vrai?

AASE, trépigne^ hargneuse.

Je ne me tairai pas, qu’après toi, il n’ait lancé son chien, comme après un gueux

PEER GYNT

Hum ; alors, j'irai tout seul.

AASE

Oui, mais je viendrai après!

PEER GYNT

Mère, tu n'as pas la force...

Non? Je suis si en colère Que je peux broyer des pierres !

Je pourrais en manger, même !

Lâche-moi 1

PEER GYNT

Si tu promets...

PEER GYNT, ACTE I AASE

Rien ! Là-bas je t'accompagne.

Ils sauront quel gars tu es!

PEER GYNT Non, tu resteras ici.

AASE

Jamais ! Je vais à la fête !

PEER GYNT

Si je veux !

AASE

Que feras-tu?

PEER GYNT Te jucher sur le moulin.

(Il la pose sur le toit. Aase crie.)

Descends-moi !

PEER GYNT

M'écoutes-tu...?

AASE

Des bêtises !

PEER GYNT Voyons, mère... !

AASE, lui jetant une motte d'herbe.,

Descends-moi, Peer, tout de suite !

PEER GYNT

Quand je le voudrais, je n’ose.

(Il se rapproche.)

PEER GYNT

Bouge pas !

AASE

Oh, que n'es-tu disparu à tous les diables !

PEER GYNT

Mère, non,.. !

AASE

Pfuh!

PEER GYNT

De tes vœux encourage-moi plutôt.

Veux-tu?

AASE

Je te rosserai,

tout grand que tu es, ma foi !

PEER GYNT

Chère mère, adieu, alors.

Prends patience; je serai revenu bientôt.

PEER GYNT, ACTE I

Tu sais,

il ne faut pas gigoter !

AASE

(Il sort,)

Peer !... Mon Dieu, il est parti !

Monteur de renne! Menteur!

Entends-tu !... Non, il traverse le champ... !

(Elle crie.)

A moi ! Je défaille !

(Deux femmes portant des sacs sur le dos descendent vers le moulin.)

PREMIÈRE FEMME Hé, bon Dieu, qui crie?

AASE

C’est moi!

SECONDE FEMME Aase ! Tiens,... si haut située?

AASE

Oh ceci est peu de chose;...

jusqu’au ciel bientôt j’irai!

PREMIÈRE FEMME Bon voyage !

AASE

Je veux descendre; une échelle... ! Peer, ce diable...

SECONDE FEMME Votre fils?

Ji8

ŒUVRES D'ITALIE AASE

Vous pourrez dire, vous voyez ce qu'il peut faire.

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