UN JARDIN, AU FOND LA MAISON DE CATILINA
Curius marche, montant et descendant la scène pour surveiller l’entrée — Furia s’avance — vif colloque — , il lui déclare son brûlant amour, et elle exige que pour le prouver il dénonce la conjuration — combat entre l’amour et le devoir — , celui-là triomphe et il s’en va — Furia seule — les Allobroges entrent en causant de la conjuration — elle se présente — les avertit, ils sont effrayés — et décident de se retirer — Catilina sort de chez lui — Monologue. Aurélia vient le trouver et veut le persuader d’abandonner le tout — en vain — et elle décide de le suivre, elle rentre — Catilina seul — elle revient armée — les conjurés se réunissent — Furia est parmi eux — ils sortent tous en hâte —
Le drame de Catilina, œuvre par laquelle je débutai dam la carrière d'écrivain, a été écrit pendant l'hiver 1848-49, donc dans ma vingt-et-unïème année .
Je me trouvais alors à Grimstad \ réduit à gagner par mes propres moyens le nécessaire pour mon entretien et pour mon instruction en vue de V examen d'admission à V Université. C'était un un temps très agité. La révolution de février , les soulèvements en Hongrie et ailleurs , la guerre du Slesvig , — tout cela exerça une influence puissante et mûrissante sur mon développement , si incomplet qu'il ait été , meme longtemps plus tard encore . J'écrivis des poèmes ronflants aux Magyars , ou je les encourageais a tenir bon , dans l'intérêt de la liberté et de F humanité, dans leur juste lutte contre “ les tyrans " ; j'écrivis une longue suite de sonnets au roi Oscar , qui contenaient surtout , autant que je me souvienne , une exhortation à laisser de coté toutes les considérations secondaires , et a se porter sans retard , à la tête de son armée , au secours de nos frères , sur l'extrême frontière du Slesvig. Comme je doute , aujourd'hui , contrairement à mon sentiment d' alors , que mes appels ailés auraient profité dans une mesure appréciable a la cause des Magyars ou des Scandinaves^ f estime heureux qu'ils soient restés confinés au domaine demi privé des manuscrits. Mais je ne pouvais me retenir , quand
les événements étaient graves , de m'exprimer conformément aux tendances passionnées de mes poèmes , ce qui — soit de la part des amis ou des autres , — ne me rapporta rien de plus que le douteux avantage d'être salué par les uns comme un homme qui a des dispositions pour amuser sans le vouloir , tandis que les autres jugeaient étrange au plus haut point qu'un jeune homme dans ma situation inférieure pût se mêler de discuter des questions sur lesquelles eux mêmes n'osaient pas avoir d'opinion. Je dois à la vérité d'ajouter que ma conduite , sous plusieurs rapports , ne justifiait d'ailleurs pas un grand espoir que la société pût compter sur un grand accroissement , par moiy des vertus civiques , et quey par des épigrammes et des caricaturesy je me suis brouillé avec bien des gens qui avaient mérité mieux de moiy et à V amitié de quiy au fond , je tenais . En sommey — tandis quune grande époque faisait rage au dehorsy je me trouvais en état de guerre avec la petite société ou les circonstances et ma condition m avaient emmuré.
Telle était la situationy lorsquey en préparant mon ex amen y je lus d'un bout à Vautre le Catilina de Salluste et les discours de Cicéron contre Catilina . Je dévorai ces ouvragesy et quelques mois plus tardy mon drame fut terminé Comme on le verra dans mon livrey je ne partageais pas alors la manière de voir des deux vieux auteurs romains sur le caractère et l'action de Gatilinay et j'ai encore quelque tendance à croire qu'il devait tout de même y avoir quelque chose de grand ou d'éminent dans un homme auquel l'infatigable avocat des majoritéSy Cicérony n'a pas trouvé opportun de s'attaquer avant que les choses eussent pris une telle tournure que l'attaque ne présentât plus aucun danger . Il faut aussi se rappeler quil existe peu de personnages historiquesy dont la mémoire ait été plus exclusivement à la merci de ses adversaireSy que Catilina.
Mon drame fut éerùt au cours des nuits. A mon patrony bon et brave hommey mais complètement absorbé par ses affaireSy il me
fallait , pour ainsi dire , voler des heures pour étudier , et sur ces heures d'étude volées , je volais quelques instants pour faire des vers .
ne pouvais donc guère avoir recours quà la nuit . Je crois que c est pour cette inconsciente raison que V action de la pièce se déroule presque entièrement pendant la nuit.
Que je fusse en train d'écrire une pièce , c était là un fait incompréhensible pour mon entourage , et quil fallait , bien entendu , dissimuler ; mais un poète de vingt ans ne peut guère rester tout à fait sans confidents , aussi confiai-je à deux amis de mon âge ce qui m'occupait en secret .
Nous attachions tous les trois de grandes espérances à Catilina, quand la pièce fut achevée . Avant tout , il fallait la recopier , pour la présenter , sous un nom imaginaire , au théâtre de Kristiania, et il fallait aussi la publier en volume . L'un de mes croyants et fidèles se chargea de faire une belle et claire copie de mon brouillon informe , fonction dont il s'acquitta si consciencieusement qu'il n oublia meme pas une seule fois les innombrables point j de suspension que , dans la chaleur de la production, j'avais introduits partout oit l'expression juste ne m'était pas venue tout de suite à l'esprit . L'autre de mes amis, que je nomme ici puisqu'il n'est plus au nombre des vivants , Ole C. Schulerud , alors étudiant , plus tard avocat , partit pour Kristiania avec la copie. Je ?ne rappelle encore une de ses lettres , où il m annonçait que Catilina était déposé au théâtre ; on ne pouvait naturellement pas douter qu'il serait bientôt représenté , attendu que la direction était composée de gens fort judicieux ; et l'on ne pouvait pas douter davantage que tous les libraires de la ville payeraient avec plaisir des honoraires satisfaisants pour la première édition ; toute la question, selon lui , était de trouver celui qui ferait les offres les pius avantageuses .
Après une longue et angoissante période d'attente , cependant , quelques difficultés commencèrent à se faire sentir . La direction du
théâtre renvoya la pièce à mon ami avec un refus extrêmement aimable , mais non moins ferme . Il s* en alla donc avec le manuscrit de libraire en libraire ; mais tous , d'une seule voixy répondirent dans le même sens que la direction du théâtre. Celui qui faisait les offres les plus avantageuses demandait tanty pour imprimer la pièce sans honoraires.
Tout cela n'abattit aucunement la foi de mon ami en la victoire . Il m'écrivit , au contraire y que c'était ainsi pour le mieux ; je serais moi-même l'éditeur de mon drame ; il me ferait l'avance de la somme nécessaire ; nous partagerions le bénéfice y moyennant qu'il se chargeait de toute l'affaire , — sauf la correction d'épreuves , qu'il estimait superflue , puisque l'on avait pour l'impression un si beau et si clair manuscrit . Dans une lettre ultérieure il déclara qu'avec ces flatteuses perspectives d'avenir il songeait à renoncer à ses études afin de pouvoir se consacrer entièrement à la publication de mes œuvres ; je devais y disait-ily pouvoir facilement écrire deux ou trois pièces par any et après s'être livré à un calcul de probabilités , il avait trouvé que les bénéfices devaient nous permettre au bout d'un temps pas bien long d' entreprendre le voyage à travers l'Europe et l'Orient dont nous avions souvent fait le projet y ou causé entre nous .
Mon voyage fût toutefois provisoirement limité à Kristiania. J'y arrivai au commencement du printemps de 1850, et peu auparavant Catilina avait paru chez les libraires. La pièce fit du bruity excita l'intérêt y dans le monde des étudiants ; mais la critique insista principalement sur la versification défectueuse y et trouva au livrey en général , un défaut de maturité. Il n'y eut qu'un seul jugement assez favorable ; mais celui-là fut formulé par un homme dont l'appréciation ma toujours été chère et précieuse y et à qui je renouvelle ici mon remerciment. Il ne fut pas vendu un bien grand nombre d'exemplaires de la petite édition ; mon ami l'avait en partie en dépôt chez lui , et je me rappelle qu'un soir ou notre commune situation domestique
semblait accumuler devant nous d' insurmontables difficultés , cet amas d'imprimés fut traité en rebut , et heureusement vendu a un détaillant . Les jours qui suivirent immédiatement cette opération , aucune des premières nécessités de la vie ne nous manqua ...
Pendant mon séjour au pays , Pété dernier , surtout après mon retour ici, les tableaux changeants de ma vie d' écrivain m'apparurent plus clairs et mieux en relief que jamais. Je repris , entre autres , Catilina. J'avais presque oublié le contenu du livre en son détail ; mais, à le relire de nouveau complètement, je trouvai qu'il renfermait pourtant bien des choses que je pouvais encore avouer , surtout si P on considère que c'est là mon œuvre de début . Bien des thèmes que P on retrouve dans mes œuvres ultérieures, — P opposition entre l'aptitude et le désir, entre la volonté et la possibilité, la tragi-comédie de P individu et de P humanité, — se montrent sous la forme d'indications brumeuses, et c'est ce qui me fit concevoir le projet d'en préparer, comme une sorte de publication jubilaire, une seconde édition , — projet auquel mon éditeur, avec son obligeance coutumière, donna son approbation.
Mais il ne fallait pas songer, évidemment, à réimprimer telle quelle l'ancienne édition originale ; car elle n'est, comme je l'ai dit, rien de plus qu'une copie de mon brouillon inachevé, non corrigé, ou de la toute première ébauche informe. En me relisant, je me rappelai clairement quelles visions s'étaient présentées à mon esprit, et je vis en même temps que la forme ne fournissait pour ainsi dire nulle part une expression satisfaisante de ce que j 'avais voulu .
Je résolus donc de remanier mon œuvre de jeunesse, dans la mesure où, je le crois, j'aurais pu le faire, alors déjà, si j'avais disposé de plus de temps, et si les circonstances m'avaient été plus favorables. Par contre, je n ai pas touché aux idées , aux images, ni à l'allure générale. Le livre est demeuré l'ouvrage primitif, sauf qu'il se présente aujourd'hui complètement achevé.
Je prie mes amis , en Scandinavie et ailleurs , de V accueillir en tenant compte de ce qui précède ; je leur demande de F accueillir comme un salut que je leur envoie à la fin d'une période qui à été pour moi pleine de changements et de contrastes . Beaucoup de ce que je revais , il y a vingt-cinq ans , a été réalisé , bien que ce ne soit arrivé ni de la manière , ni aussi vite, que je F espérais. Je crois cependant , aujourd'hui , que ce n en a été que mieux pour moi ainsi ; je ne voudrais pas que rien de ce qui s'est passé dans cet intervalle eût été évitée et lorsque je jette en arrière un regard d'ensemble sur ma vie , je le fais avec un sentiment de reconnaissance pour tout et pour tous .
Henrik Ibsen.
Dresde, février 1875.
CATILINA
DRAME EN TROIS ACTES traduit sur la deuxième édition (1875)