ACTE II
(Le salon des Tesman comme au premier acte, sauf que le piano a été enlevé, et remplacé par une élégante petite table-secrétaire avec un rayon de livres. Près du canapé à gauche a été placée une petite table. La plupart des bouquets de fleurs ont disparu. Le bouquet de Mme Elvsted est sur la grande table du devant. — L'après-midi.)
HEDDA, en toilette de réception , est seule dans la pièce . Elle est debout près de la porte vitrée , en train de charger un pistolet. Le pareil se trouve dans une boîte ouverte posée sur le secrétaire.
HEDDA, regarde en bas , dans le jardin, et crie.
Rebonjour, monsieur le conseiller !
BRACK, dont la voix éloignée vient d’en bas.
De même, madame Tesman.
HEDDA, lève le pistolet et vise.
Je vais tirer sur vous, conseiller Brack.
BRACK, crie d’en bas.
Non, non, non ! Ne me visez pas comme ça !
HEDDA
Voilà ce que c'est que d'entrer par la petite porte.
(Elle tire.)
BRACK, plus près .
Mais vous êtes folle... !
HEDDA
Oh! mon Dieu,... je vous ai touché, peut-être?
BRACK, toujours dehors.
Assez de ces plaisanteries !
HEDDA
Eh bien ! entrez, conseiller.
(Le conseiller Brack , habillé comme pour une soirée d’hommes , entre par la porte vitrée. Il porte un paletot léger sur le bras.)
BRACK
Sacristi,... vous vous livrez encore à ce sport? Sur quoi cirez-vous?
HEDDA
Oh ! je suis là, tout simplement, à tirer en l'air.
BRACK, lui prend avec précaution le pistolet dans la main. Permettez, madame.
(Il regarde l’objet.)
Ah! celui-là,... je le connais bien.
(Il cherche des yeux.)
Où donc est la boîte? Ah ! la voilà.
(Il y dépose le pistolet et ferme.)
Car nous avons assez de ce badinage pour aujourd'hui.
HEDDA
Hé ! à quoi voulez-vous que je m'occupe, au nom du ciel?
BRACK
Vous n’avez pas eu de visites?
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA, ferme la porte vitrée.
Pas une. Tous les intimes sont encore à la campagne.
BRACK
Et Tesman n'est peut-être pas non plus chez lui?
HEDDA, au secrétaire i enferme la boîte aux pistolets dans le tiroir.
Non. Aussitôt après le déjeuner, il a couru voir les tantes. Car il ne vous attendait pas de si bonne heure.
BRACK
Hm!... dire que je n’ai pas pensé à cela. C’était bête de ma part.
HEDDA, tourne la tête et le regarde.
Pourquoi bête?
BRACK
Mais oui, parce que je serais venu... encore un peu plus tôt.
HEDDA, arpente la pièce.
Bon, alors vous n’auriez trouvé personne. Car après le déjeuner j’ai été m’habiller.
Et il n’y a pas une toute petite fente de porte par laquelle on aurait pu parlementer?
HEDDA
Vous avez oublié d’arranger quelque chose de ce genre.
BRACK
Cela aussi était bête de ma part.
HEDDA
Eh bien ! nous n’avons qu’à nous asseoir. Et à attendre. Car Tesman ne va sûrement pas rentrer de sitôt.
BRACK
Bien, bien, mon Dieu, je serai patient.
(Hedda s’assied dans le coin du canapé . Brack pose son paletot sur le dossier du siège le plus proche , et s’assied, mais garde son chapeau à la main. Court silence. Ils se regardent .)
Eh bien?
Eh bien?
HEDDA
BRACK, sur le même ton.
C’est moi qui ai interrogé la première.
BRACK, s’incline légèrement.
Allons, engageons une bonne petite causette, madame Hedda.
HEDDA, s’enfonce davantage dans le canapé.
Ne trouvez-vous pas qu’il y a comme une éternité que nous n’avons causé ensemble?... Oui, quelques mots hier soir et ce matin... je ne tiens pas compte de cela.
BRACK
Mais comme ça... entre nous? En tête à tête, vous voulez dire?
HEDDA
Mais oui. A peu près.
BRACK
Pas un jour ne s’est passé sans que j’aie souhaité votre retour.
HEDDA
Et c’est bien ce que j’ai tout le temps souhaité aussi.
BRACK
Vous? Vraiment, madame Hedda? Et moi qui croyais que vous vous étiez tant plu à ce voyage.
HEDDA GABLER, ACTE II
Ah ! oui, vous pouvez le croire !
BRACK
Mais c’est ce que Tesman disait constamment dans ses lettres.
HEDDA
Oui, lui! Car il trouve qu’il n’y a rien de plus délicieux que de fouiller dans les bibliothèques. Et de rester assis à copier de vieux parchemins... ou je ne sais quoi de ce genre.
BRACK, non sans méchanceté.
Hé oui ! c’est là sa vocation. En partie, du moins.
HEDDA
Oui, c’est bien cela. Et alors on peut bien... Mais moi ! Oh! non, cher conseiller,... je me suis terriblement ennuyée.
BRACK, avec compassion.
Vous dites cela, vraiment? C’est tout à fait sérieux?
HEDDA
Oui, vous pouvez bien vous l’imaginer... ! Six longs mois sans jamais rencontrer personne qui connaisse tant soit peu notre milieu. Et avec qui l’on puisse parler de nos propres affaires.
BRACK
Non, non,... cela me manquerait, à moi aussi.
HEDDA
Et puis, ce qui est insupportable par dessus tout...
Quoi donc?
HEDDA
...toujours et sans cesse être ensemble avec... avec la même personne...
BRACK, approuvant de la tête .
Du matin au soir... oui. Songez donc,... à tout moment.
HEDDA
J'ai dit : toujours et sans cesse.
BRACK
Soit. Mais avec notre bon Tesman, il me semble que Ton doit pouvoir...
HEDDA
Tesman est... un spécialiste, mon cher.
BRACK
Incontestablement .
HEDDA
Et les spécialistes ne sont pas du tout amusants en voyage. Pas à la longue, du moins.
BRACK
Pas même... le spécialiste que Ton aime ?
Hou !... n'employez donc pas ce mot fadasse.
BRACK, interdit Voyons, madame Hedda !
HEDDA, moitié riant , moitié colère.
Ah ! je voudrais vous y voir ! Entendre parler de l’histoire de la civilisation du matin au soir...
HEDDA GABLER, ACTE II
BRACK
Toujours et sans cesse...
HEDDA
Oui, oui ! Et puis le travail domestique au moyen âge... ! C’est encore là le plus terrible !
BRACK, avec un regard pénétrant.
Mais, dites-moi,... comment pourrai-je m’expliquer alors que...? Hm !...
HEDDA
Que nous avons fait un couple, moi et Jœrgen Tesman, vous voulez dire?
BRACK
Soit, oui, exprimons la chose ainsi.
Mon Dieu, trouvez-vous qu’il y ait là rien de surprenant?
BRACK
Hé ! oui et non, . . . madame Hedda.
HEDDA
J’étais vraiment fatiguée de danser, cher conseiller. Mon temps était passé...
(Avec un léger sursaut .)
Hou ! non,... je ne dirai pas ça, tout de même. Et je ne le pense pas non plus.
BRACK
Et vous n’avez, certes, aucun motif de le penser.
HEDDA
Oh !... motif...
(Elle le regarde comme pour épier son impression.)
Et Jœrgen Tesman... C’est un homme dont on peut dire qu’il est correct à tous égards.
T. XIV
BRACK
A la fois correct et rangé. Je crois bien.
HEDDA
Et je ne trouve en lui rien qui soit vraiment ridicule... Trouvez-vous?
BRACK
Ridicule? N-non,... je ne dirai pas cela...
HEDDA
Bon. Mais il est plein de zèle pour amasser des documents, en tout cas !... il est certes possible que cela le mène loin, avec le temps, tout de même.
BRACK, la regarde, un peu incertain .
Je croyais que vous pensiez, comme tout le monde, qu'il deviendrait un homme tout à fait éminent.
HEDDA, avec une expression de fatigue .
Oui, je le croyais... Et quand il a voulu à toute force obtenir la permission de m'entretenir... Je ne vois pas pourquoi j'aurais refusé?
BRACK
Non, non. A considérer les choses ainsi...
HEDDA
Mes autres cavaliers servants n'étaient certes pas disposés à m'en offrir autant, mon cher conseiller.
BRACK, rit.
Bon, je ne peux pas répondre en fait pour tous les autres. Mais en ce qui me concerne, je sais bien que j'ai toujours éprouvé... une sorte de crainte respectueuse à l'égard des liens du mariage. Comme ça, en général, madame Hedda.
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA, moqueuse.
Oh ! il est bien certain que je ne me suis jamais bercée d’espérances à votre sujet.
BRACK
Tout ce que je désire, c’est d’avoir un bon milieu de relations intimes, auquel je puisse me rendre utile et me consacrer entièrement, et où j’aurais mes libres entrées comme... comme un ami éprouvé...
HEDDA
Du mari, vous voulez dire?
BRACK, s'incline.
Franchement,... surtout de la femme. Mais en second lieu, du mari aussi, bien entendu. Savez-vous qu’un tel... oui... disons, un tel triangle,... est, au fond, d’un grand agrément pour toutes les parties.
HEDDA
Oui, combien de fois j’ai regretté de n’avoir pas un tiers pendant le voyage. Hou !... rester assis en tête à tête dans le wagon... !
BRACK
Heureusement le voyage de noces est achevé mainte.nant . . .
HEDDA, branle la ttêe.
Le voyage peut être long,... bien long encore. Je n’en suis qu’à une station en cours de route.
BRACK
Eh bien ! on saute du train. Et on se donne un peu de mouvement, madame Hedda.
Je ne saute jamais.
Vraiment, jamais?
HEDDA
BRACK
HEDDA
Non. Car il se trouve toujours là quelqu’un, pour...
BRACK, riant.
... pour vous regarder les jambes, vous voulez dire?
Justement.
HEDDA
Peuh ! mon Dieu...
HEDDA, avec un mouvement péremptoire de la main.
Je n’aime pas cela... Alors, je préfère rester assise,... à la place où je me trouve. En tête à tête.
BRACK
Bon, mais alors un tiers monte rejoindre le couple.
HEDDA
Ah ! oui,... ça, c’est tout différent !
BRACK
Un ami éprouvé, raisonnable,...
HEDDA
... qui sait causer de toutes sortes de sujets agréables...
BRACK
...et pas spécialiste le moins du monde !
HEDDA, avec un soupir qui s'entend .
Oui, c’est au moins cela.
HEDDA GABLER, ACTE II
BRACK, entend que s'ouvre la porte d'entrée , et fait un signe de ce côté .
Le triangle se ferme.
HEDDA, à mi-voix.
Et le train repart.
(Jærgen Tesman, en costume de promenade gris et chapeau de feutre mou , entre par la porte du vestibule. Il a de nombreux livres brochés sous le bras et dans ses poches.
TESMAN, va vers la table placée devant le canapé d'angle . Ouf!... j'ai vraiment chaud d'avoir trimballé tout ça...
(Il se décharge des livres.)
Je suis littéralement en sueur, Hedda. Ah ! tiens, tiens,... vous êtes déjà là, cher conseiller? Hein? Berte ne m’en a rien dit.
BRACK, se lève .
Je suis monté par le jardin.
HEDDA
Qu'est-ce que c'est que ces livres, que tu apportes? TESMAN, debout , les feuilletant.
Ce sont quelques nouveaux ouvrages spéciaux, qu'il me fallait avoir, nécessairement.
HEDDA
Spéciaux?
BRACK
Aha ! c’est pour le spécialiste, madame Tesman.
(Brack et Hedda échangent un regard d’intelligence.) HEDDA
As-tu besoin de tant d'ouvrages spéciaux?
TESMAN
Oui, chère Hedda, on n'en a jamais trop. Il faut se tenir au courant de ce qui s'écrit et se publie.
HEDDA
Oui, il faut cela.
TESMAN, fouille parmi les livres.
Et tiens,... je me suis aussi procuré le nouveau livre d'Ejlert Lœvborg.
(Il le lui tend.)
Tu auras peut-être envie d’y jeter les yeux, Hedda? Hein?
HEDDA
Non, merci bien. Ou... oui, plus tard, peut-être.
TESMAN
Je l’ai un peu feuilleté, chemin faisant.
BRACK
Eh bien! qu’est-ce que vous en pensez,... comme spécialiste?
TESMAN
Je trouve que c’est étonnant, comme le ton est posé. Il n’écrivait pas ainsi autrefois.
(Il rassemble les livres.)
Mais je vais porter tout ça là-bas. Ce sera une joie de couper les pages... ! Et puis, il faut que je m habille un peu.
r (A Brack.)
Car nous n'avons sans doute pas besoin de partir tout de suite? Hein?
BRACK
Parbleu,... nous sommes loin d'être pressés.
HEDDA GABLER, ACTE II
TESMAN
Bon, alors je vais prendre mon temps.
(Il s'en va avec ses livres , mais s'arrête à l'ouverture au fond, et se retourne .)
C’est vrai, Hedda,... tante Julie ne viendra pas te voir ce soir.
HEDDA
Non? Est-ce que c’est, peut-être, l’histoire du chapeau qui la retient?
TESMAN
Oh ! pas du tout. Comment peux-tu croire cela de tante Julie? Pense donc...! Mais tante Rina est bien mal, vois-tu.
HEDDA
C’est comme toujours.
Oui, mais aujourd’hui elle était dans un état lamentable, la pauvre.
HEDDA
Bon, alors il est naturel que l’autre reste près d’elle. J’en prendrai mon parti.
TESMAN
Et tu ne peux pas t’imaginer combien tante Julie était enchantée, malgré tout,... parce que tu t’étais fortifiée pendant le voyage !
HEDDA, à mi-voix , se levant.
Oh !... ces tantes sempiternelles !
Rien.
HEDDA, se dirige vers la porte vitrée.
Bien, bien.
TESMAN
(Il sort par la pièce du fond à droite.)
BRACK
Qu'est-ce que c'est que ce chapeau dont vous avez parlé?
HEDDA
Oh ! c'était une histoire avec mademoiselle Tesman, ce matin. Elle avait posé son chapeau là, sur la chaise.
(Elle le regarde et sourit.)
Et j’ai fait semblant de croire que c’était celui de la bonne.
BRACK, secouant la tête.
Voyons, ma bonne madame Hedda, comment avez-vous pu faire cela? A cette excellente vieille dame !
HEDDA, nerveuse , arpentant la pièce.
Oui, voyez-vous,... ces choses-là, ça me vient subitement. Et alors, je ne peux pas me retenir.
(Elle se laisse tomber dans le fauteuil près du poêle.)
Oh ! je ne sais pas moi-même comment l'expliquer.
BRACK, derrière le fauteuil.
Vous n'êtes pas vraiment heureuse,... voilà ce qu'il y a. HEDDA, regarde devant elle.
Je ne sais pas, d'ailleurs, pourquoi je serais... heureuse. Pourriez-vous me le dire, peut-être?
BRACK
Oui,... notamment parce que vous avez eu justement la maison que vous aviez désirée.
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA, lève les yeux vers lui et vit.
Vous aussi, vous croyez à cette histoire de mon désir?
BRACK
N'y a-t-il donc rien de vrai là dedans?
HEDDA
Si, bien sûr,.,, il y a du vrai.
BRACK
Eh bien?
HEDDA
Il y a ceci que, l'été dernier, je me servais de Tesman pour m’accompagner quand je rentrais de soirée...
BRACK
Malheureusement, j'avais un chemin tout différent.
HEDDA
C'est vrai. Vous suiviez d'autres chemins, l'été dernier. BRACK, rit.
Fi, madame Hedda ! Enfin,... Donc, vous et Tesman,...? HEDDA
Oui, un soir nous avons passé par ici. Et Tesman, le pauvre, était sur le gril. Car il ne savait quel sujet de conversation il pourrait inventer. Alors, j'eus pitié de ce savant homme...
BRACK, sourit d’un air de doute.
Pitié.
Oui, positivement j 'eus pitié de lui. Et alors, . . . pour l’aider dans sa détresse... j'en vins, tout à fait à la légère, à dire que j’aimerais habiter cette villa.
BRACK
Pas plus que cela?
HEDDA
Pas ce soir-là.
BRACK
Mais plus tard?
HEDDA
Oui. Ma légèreté a eu
des suites, cher conseiller.
BRACK
Malheureusement,,., nos légèretés n'en ont que trop souvent, madame Hedda.
HEDDA
Merci ! Mais, vous voyez, c’est là-dessus que nous nous sommes trouvés d’accord, Jœrgen Tesman et moi : l’enthousiasme pour la villa de madame Falk. C’est cela qui a entraîné les fiançailles, le mariage, le voyage de noces et tout le reste. Oui, oui, conseiller,... comme on fait son nid on se couche,... je pourrais presque dire.
C’est admirable ! Et cette maison vous était peut-être, au fond, parfaitement indifférente.
HEDDA
Oui, Dieu sait qu’elle me l’était.
BRACK
Oui, mais maintenant? Maintenant que nous l’avons arrangée un peu gentiment pour vous !
HEDDA
Peuh!... je trouve que ça sent la lavande et les roses
HEDDA GABLER, ACTE II 443
séchées dans toute les pièces... Mais c'est peut-être une odeur apportée par tante Julie.
BRACK, rit .
Non, je crois plutôt que ça vient de feu madame Falk.
HEDDA
C’est cela, il y a comme un parfum de mort. Cela rappelle les fleurs de bal... le lendemain.
(Elle croise ses mains derrière son cou , s'appuie contre le dossier de son fauteuil , et regarde Brack.)
Oh ! cher conseiller,... vous ne pouvez pas vous imaginer l'effroyable ennui qui m'attend ici.
BRACK
La vie ne saurait-elle vous offrir quelque but, à vous comme à d'autres, madame Hedda?
Un but,... où il pourrait y avoir quelque attrait?
BRACK
De préférence, évidemment.
HEDDA
Dieu sait quel but cela pourrait être. Bien souvent je pense à...
( S'interrompant.)
Mais cela ne me convient certainement pas, cela non plus.
BRACK
Qui sait? Dites toujours.
HEDDA
Si je pouvais amener Tesman à se lancer dans la politique, je me demande...
BRACK, rit.
Tesman ! Non, vous savez,... quelque chose comme la politique, ce n'est pas... mais pas du tout son fait.
HEDDA
Non, je le pense bien... Mais si je pouvais l'y amener tout de même?
Voyons,... quelle satisfaction y trouveriez-vous? Puisque ce n'est pas son affaire. Pourquoi voudriez-vous alors le mettre là dedans?
HEDDA
Parce que je m'ennuie, comprenez-vous !
(Un peu après.)
Croyez-vous donc qu’il soit tellement impossible que Tesman devienne ministre?
BRACK
Hm !... voyez-vous, chère madame Hedda, . . . pour arriver là , il faudrait d'abord, qu’il eût une assez belle fortune.
HEDDA, se lève, impatiente.
Voilà, c'est bien cela ! Oh ! cette condition médiocre où je suis réduite... !
(Elle arpente le salon.)
C’est cela qui rend la vie si lamentable ! Si ridicule, on peut dire !... Car elle l'est.
BRACK
Non, je crois que ce n'est pas là ce qui manque.
Et quoi donc?
HEDDA
HEDDA GABLER, ACTE II
Vous n’avez jamais eu dans votre vie un objectif intéressant.
HEDDA
Quelque chose de sérieux, vous voulez dire?
BRACK
Oui, on peut l’exprimer ainsi. Mais cela pourrait venir, maintenant.
HEDDA, hausse les épaules.
Oh ! vous pensez aux démarches à propos de ce misérable poste de professeur ! Mais ce sera l’affaire de Tesman tout seul. Je n’y donnerai même pas une pensée.
BRACK
Bien, bien, passons sur ce point. Mais lorsque vous aurez... ce que l’on appelle... en style noble... des obligations sérieuses et... et des devoirs?
(Il sourit.)
Des obligations nouvelles, ma petite madame Hedda.
HEDDA, en colère.
Taisez-vous ! Jamais vous ne verrez ça !
BRACK, avec précaution.
Nous en parlerons dans un an... tout au plus.
HEDDA, sèchement.
Je n’ai aucune vocation de ce genre, monsieur le conseiller. Pour rien qui m’impose des obligations !
Vous n’auriez pas, comme la plupart des autres femmes, de vocation pour une tâche que...
HEDDA, près de la porte vitrée.
Oh! taisez-vous, vous dis-je!... Bien souvent, il me semble que je n’ai de vocation que pour une seule chose au monde.
BRACK, se rapproche.
Et pour quoi donc, si l'on peut le demander?
HEDDA, debout , regardant dehors.
Pour m'ennuyer à mourir. Vous êtes fixé, maintenant.
(Elle se retourne , regarde du côté de la pièce du fond , et rit.)
Oui, c’est bien cela ! Voici venir le professeur.
BRACK, à voix basse , d'un ton de reproche.
Voyons, voyons, madame Hedda !
(Jœrgen Tesman , en costume de soirée , gants et chapeau à la main, arrive de droite par la pièce du fond .
TESMAN
Hedda,... Ejlert Lœvborg n’a pas fait dire qu’il ne viendrait pas? Hein?
HEDDA
Non.
Eh bien ! tu vas voir, il ne va pas tarder.
BRACK
Croyez- vous vraiment qu’il va venir?
TESMAN
Oui, j’en suis presque sûr. Car ce doit être des on-dit, ce que vous me racontiez ce matin.
BRACK
Vraiment?
TESMAN
Oui, du moins tante Julie m’a dit que jamais au monde
HEDDA GABLER, ACTE II 447
elle ne croira qu’il me barrerait la route désormais. Songez donc !
BRACK
Eh bien ! tout est pour le mieux.
TESMAN, met ses gants dans son chapeau, qu'il pose sur un siège à droite .
Oui, mais vraiment il faut me permettre de l’attendre le plus longtemps possible.
BRACK
Nous en avons grandement le temps. Personne ne viendra chez moi avant sept heures... sept heures et demie.
TESMAN
Eh bien ! nous pourrons tenir compagnie à Hedda en attendant. Et passer le temps... Hein?
HEDDA, transporte le paletot et le chapeau de Brack sur le canapé d'angle.
Et au pis monsieur Lœvborg peut rester ici avec moi.
BRACK, veut prendre ses affaires lui-même.
Oh! excusez-moi, madame... Qu’entendez-vous par le pis?
HEDDA
S’il ne veut pas aller avec vous et Tesman.
TESMAN, la regarde , indécis.
Mais, chère Hedda,... crois-tu que ce soit convenable qu’il reste ici avec toi? Hein? Rappelle-toi que tante Julie ne peut pas venir.
HEDDA
Non, mais madame Elvsted vient. Et nous boirons ensemble une tasse de thé, tous les trois.
TESMAN
Oui, alors ça va !
B RAC K, sourit.
Et il se pourrait aussi que ce fût plus sain pour lui.
HEDDA
Pourquoi cela?
Mon Dieu, madame, vous avez parfois daubé sur mes petits dîners de garçon. Ils ne pouvaient convenir, disiezvous, qu'à des hommes à principes rigides...
HEDDA
Mais monsieur Lœvborg doit être maintenant bien assez rigide. Un pécheur repenti...
BERTE, à la porte du vestibule.
Madame, il y a là un monsieur qui voudrait entrer...
HEDDA
Bien, quJil vienne.
TESMAN, à voix basse .
Je suis sûr que c'est lui. Songez donc !
(Ejlert Lœvborg entre. Il est svelte et maigre , de même âge que Tesman, mais il a l'air plus âgé et quelque peu usé . Cheveux et barbe brun-noir , visage allongé , pâle} sauf deux taches rouges sur les joues. Il est vêtu d'un costume élégant , noiry tout neuf. Gants foncés et chapeau haute forme à la main. Il reste debout près de la porte et s'incline rapidement . Il semble un peu gêné.)
TESMAN, va à lui et lui secoue la main.
Hé! mon cher Ejlert,... nous nous retrouvons donc enfin.
HEDDA GABLER, ACTE II
EJ LE RT LŒVBORG, il parle d'une voix douce .
Je te remercie de ta lettre.
(Il s'approche de Hedda.)
Oserai-je vous tendre aussi la main, madame Tesman?
HEDDA, lui serrant la main.
Soyez le bienvenu, monsieur Lœvborg.
(Avec un mouvement de la main.)
JJignore si ces deux messieurs...?
LŒVBORG, s'incline légèrement.
Le conseiller Brack, je crois.
BRACK, de meme .
Parbleu, il y a quelques années...
TESMAN, à Lœvborg , les mains sur ses épaules.
Et maintenant, tu feras absolument comme si tu étais chez toi, Ejlert ! N’est-ce pas, Hedda?... Car il paraît que tu vas de nouveau te fixer ici, en ville? Hein?
LŒVBORG
C’est mon intention.
TESMAN
Bon, et c’est bien naturel. Écoute,... je me suis procuré ton nouveau livre. Mais je n’ai vraiment pas eu le temps de le lire encore.
LŒVBORG
Et tu peux bien t’épargner cette peine.
Pourquoi dis-tu cela?
LŒVBORG
Car il n’y a pas grand’chose dedans.
T. XIV
TESMAN
Non, songe donc,... c’est toi qui dis cela!
BRACK
Mais on en fait un grand éloge, à ce que j’entends dire. LŒVBORG
C’est justement ce que je voulais. Aussi ai-je écrit le livre de façon qu’il n’y eût qu’une voix.
BRACK
C’est très judicieux.
TESMAN
Mais, mon cher Ejlert... !
LŒVBORG
Car je veux essayer de me refaire une situation. C’est un recommencement.
TESMAN, un peu gêné.
Oui, c’est là sans doute ce que tu veux? Hein?
LŒVBORG, sourit , pose son chapeau , et tire de la poche de sa jaquette un paquet enveloppé de papier .
Mais quand ceci paraîtra,... Jœrgen Tesman... il faudra que tu le lises. Car c’est là le vrai livre. Celui où je m’affirme.
TESMAN
Ah! oui? Et qu’est-ce que c’est?
LŒVBORG
C’est la suite.
La suite? De quoi?
TESMAN
Du livre.
LŒVBORG
HEDDA GABLER, ACTE II
TESMAN
Du livre nouveau?
LŒVBORG
Naturellement.
Mais, voyons, mon cher Ejlert,... il va jusqu’à nos jours !
LŒVBORG
C’est exact. Et ceci traite de l’avenir.
TESMAN
De l’avenir ! Mais, grand Dieu, là-dessus on ne sait rien du tout.
LŒVBORG
Non. Mais il y a tout de même bien des choses à en dire.
(Il ouvre le paquet.)
Tiens, tu vas voir...
TESMAN
Mais ce n’est pas ton écriture.
LŒVBORG
J’ai dicté.
(Il feuillette les papiers.)
C’est divisé en deux parties. La première est consacrée aux forces de développement de la civilisation dans l’avenir. Et la seconde ici...
(Il feuillette plus loin.)
... est relative à la marche future de la civilisation. TESMAN
C’est extraordinaire! Jamais je n’aurais eu l’idée de traiter un sujet pareil.
HEDDA, à la porte vitrée , tambourinant sur le carreau.
Hm !... Non, non.
LŒVBORG, remet les papiers dans leur enveloppe et pose le paquet sur la table.
Je l’ai pris avec moi parce que je pensais t’en lire un peu ce soir.
TESMAN
Ah ! c’était bien gentil de ta part. Mais ce soir...?
(Il regarde Brack.)
Je ne sais pas trop comment cela pourra s'arranger.
LŒVBORG
Eh bien ! une autre fois. Ce n’est pas pressé.
BRACK
Je vais vous dire, monsieur Lœvborg,... il y a chez moi une petite réunion, ce soir. C’est surtout pour Tesman, vous comprenez...
LŒVBORG, cherchant des yeux son chapeau.
Ah !... je ne veux pas davantage...
BRACK
Non, écoutez-moi. Ne pourriez-vous pas me faire le plaisir de vous joindre à nous?
LŒVBORG, d'un ton bref et résolu.
Non, je ne peux pas. Je vous remercie infiniment.
BRACK
Oh ! voyons ! Venez donc. Nous serons un petit cercle choisi. Et, vous pouvez m’en croire, ce sera « animé », comme dit madame Hed..., madame Tesman.
LŒVBORG
Je n’en doute pas. Et pourtant...
HEDDA GABLER, ACTE II
BRACK
Vous pourriez prendre votre manuscrit avec vous et faire la lecture à Tesman chez moi. J'ai suffisamment de pièces pour cela.
TESMAN
Oui, songe donc, Ejlert,... tu pourrais bien faire cela! Hein?
HEDDA, s'interposant
Mais, mon cher, puisque monsieur Lœvborg ne veut pas en entendre parler ! Je suis sûr que monsieur Lœvborg aura bien plus de plaisir à rester ici et dîner avec moi.
LŒVBORG, la regarde .
Avec vous, madame !
HEDDA
Et avec madame Elvsted.
Ah!...
( Négligemment.)
J'ai été la voir en passant à midi.
HEDDA
Vous l'avez vue? Oui, elle vient ici. Aussi est-il presque nécessaire que vous restiez, monsieur Lœvborg. Sans quoi elle n'aurait personne pour la reconduire.
LŒVBORG
C'est juste. Je vous remercie, madame,... je resterai donc.
HEDDA
Je vais seulement donner un ordre à la bonne...
(Elle va à la porte du vestibule et sonne. Berte entre . Hedda lui parle à voix basse et indique du doigt la pièce du fond. Berte fait un signe de tête et sort).
TESMAN, pendant cette scène muette f à Ejlert Lœvborg.
Dis-moi, Ejlert,... est-ce que c'est sur ce nouveau sujet,... ce... là, sur l'avenir,... que tu comptes faire des conférences?
LŒVBORG
Oui.
Car j’ai entendu dire chez le libraire que tu veux faire ici une série de conférences, cet automne.
LŒVBORG
C'est mon intention. Il ne faut pas m'en vouloir pour cela, Tesman.
TESMAN
Non, Dieu m’en garde! Mais...?
LŒVBORG
Je comprends bien que cela peut être assez contrariant pour toi.
TESMAN, d’un ton découragé.
Oh ! je ne peux pas exiger que, pour moi, tu...
LŒVBORG
Mais j’attendrai que tu aies ta nomination.
TESMAN
Tu attendras! Mais... mais... alors tu ne veux pas entrer en compétition? Hein?
LŒVBORG
Non. Je veux seulement avoir sur toi la victoire. Dans l’opinion des gens.
TESMAN
Mais, bon Dieu!... tante Julie avait donc raison, tout de même ! Oh ! oui, je le savais bien ! Hedda ! Songe donc,
HEDDA GABLER, ACTE II 455
vois-tu,... Ejlert Lœvborg ne nous barrera pas du tout la route !
HEDDA, sèchement.
Nous? Laisse-moi en dehors, je te prie.
( Elle remonte vers la pièce du fond , où Berte est en train de poser sur la table un plateau avec des carafes et des verres , Hedda donne un signe d'approbation et revient. Berte sort.)
TESMAN, en même temps.
Eh bien! et vous, conseiller Brack,... que dites-vous de cela? Hein?
BRACK
Oh! je dis que l’honneur et la victoire... hm!... il est possible que ce soient des choses extrêmement belles...
TESMAN
Certainement, c'est possible. Mais tout de même...
HEDDA, regarde Tesman avec un froid sourire.
Il me semble que tu es là comme frappé de la foudre. TESMAN
Oui, à peu près,... je le croirais presque.
BRACK
C’est que c’était bien un orage qui nous menaçait, madame.
HEDDA, indiquant du doigt la pièce du fond.
Ces messieurs voudront bien passer par là et prendre un verre de punch froid?
BRACK, regarde sa montre.
Le coup de l’étrier? Oui, ça ne sera pas mal.
TESMAN
Parfait, Hedda ! Excellent! Au moment où je me sens allégé d'un poids, comme maintenant...
HEDDA
Vous aussi, monsieur Lœvborg.
LŒVBORG, geste de refus
Non, merci. Pas pour moi.
brack
Mais, mon Dieu,... le punch froid n'est pas un poison, que je sache.
LŒVBORG
Peut-être pas pour tout le monde.
HEDDA
Je tiendrai donc compagnie à monsieur Lœvborg, pendant ce temps-là.
TESMAN
Mais oui, chère Hedda, fais cela.
(Lui et Brack entrent dans la pièce du fond , s’asseoient , boivent du punch , fument des cigarettes , et causent avec animation pendant ce qui suit. Ejlert Lœvborg reste debout près du poêle. Hedda se dirige vers le secrétaire.)
HEDDA, élevant la voix légèrement.
Je vais vous montrer quelques photographies, si vous voulez. Car Tesman et moi,... nous avons fait un tour dans le Tyrol, à notre retour.
(Elle prend un album , quelle va poser sur la table devant le canapèy où elle s’assied dans le coin le plus éloigné. Ejlert Lœvborg s’approche , s’arrête et la regarde. Puis il prend un siège et s’assied à la gauche de Hedday de sorte quil tourne le dos à la pièce du fond.)
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA, ouvre l’album.
Voyez-vous ce paysage de montagnes, monsieur Lœvborg? C’est le groupe de l’Ortler. Tesman l’a écrit au-dessous. Il y a : Le groupe de l’Ortler, près de Méran.
LŒVBORG, qui ri a cessé de la regarder, dit à voix basse et lentement.
Hedda... Gabier!
HEDDA, le regarde rapidement à la dérobée.
Allons ! Chut !
LŒVBORG, répète à voix basse.
Hedda Gabier !
HEDDA, les yeux dans l’album.
Oui, je m'appelais ainsi autrefois. Au temps... où nous nous connaissions.
LŒVBORG
Et désormais,... toute la vie,... je devrai donc me déshabituer de dire Hedda Gabier.
HEDDA, feuilletant.
Oui, il le faut. Et je trouve que vous devriez vous y exercer à temps. Le plus tôt sera le mieux, je trouve.
LŒVBORG, la voix courroucée.
Hedda Gabier mariée? Et cela, avec... Jœrgen Tesman !
HEDDA
Oui,... c'est ainsi.
LŒVBORG
Oh! Hedda, Hedda,... comment as-tu pu te perdre, toi-même, de la sorte?
HEDDA, avec un regard aigu.
Non, pas de ça ici !
LŒVBORG
Comment dis-tu?
(Tesman entre et se dirige vers le canapé.) HEDDA, Ventend venir et dit d’un ton indifférent.
Et ceci, monsieur Lœvborg, c'est la vallée d'Ampezzo. Regardez-moi ces crêtes de montagnes.
(Elle lève les yeux vers Tesman d’un air aimable.)
Dis donc, comment s'appellent ces étranges crêtes de montagnes?
Montre. Oh ! ce sont les Dolomites, ça.
HEDDA
Ah! oui, c’est vrai!... ce sont les Dolomites, monsieur Lœvborg.
TESMAN
Dis-moi, Hedda,... je voulais seulement demander s’il ne faut pas apporter un peu de punch tout de même? Au moins pour toi. Hein?
HEDDA
Oui, je te remercie. Et un ou deux gâteaux, peut-être. TESMAN
Pas de cigarettes?
HEDDA
Non.
TESMAN
Bien.
(Il entre dans la pièce du fond et sort à droite. Brack reste assis et jette un coup d'œil de temps en temps sur Hedda et Lœvborg.)
LŒVBORG, à voix basse , comme précédemment.
Réponds-moi, Hedda, comment as-tu pu faire cela?
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA, en apparence absorbée par son album.
Si vous continuez à me tutoyer, je ne vous parlerai pas. LŒVBORG
Faut-il ne pas dire tu, même quand nous sommes seuls?
HEDDA
Non. Vous pouvez le penser. Mais pas le dire.
LŒVBORG
Ah! je comprends. Cela choque votre amour... pour Jœrgen Tesman.
HEDDA, le regarde à la dêrobêei et sourit.
Amour ! Ah ! vous êtes bon, vous !
LŒVBORG
Donc, pas d'amour !
HEDDA
Mais pas la moindre infidélité quand même. Je ne veux pas de ça.
LŒVBORG
Hedda,... répondez-moi seulement à une question...
HEDDA
Chut !
( Tesman , portant un plateau , arrive de la pièce du fond.) TESMAN
Voilà les bonnes choses qui arrivent.
(Il pose le plateau sur la table.)
Pourquoi fais-tu le service toi-même?
TESMAN, remplissant les verres.
Je trouve cela si amusant de te servir, Hedda.
HEDDA
Hé ! tu as versé dans les deux verres. Et monsieur Lœvborg ne veut pas...
TESMAN
Non, mais madame Elvsted ne tardera pas à venir.
HEDDA
Oui, c'est vrai,... madame Elvsted...
TESMAN
L'avais-tu oubliée? Hein?
HEDDA
Nous sommes tellement absorbés là dedans.
(Elle lui montre une vue.)
Te rappelles-tu ce petit village?
TESMAN
Oh ! c’est celui qui est en bas du col du Brenner ! C’est là que nous avons passé la nuit...
... et rencontré tous ces hôtes d’été si gais.
TESMAN
Parfaitement, c’était là. Songe donc... Si nous avions pu t’avoir avec nous, toi, Ejlert ! Ah !
(Il retourne s’asseoir près de Brack .) LŒVBORG
Répondez-moi seulement à ceci, Hedda...
HEDDA
Voyons?
LŒVBORG
N'y avait-il pas non plus d’amour dans les relations
HEDDA GABLER, ACTE II 461
avec moi? Pas trace,... pas la moindre lueur d'amour, là non plus?
HE DD A
Oui, y en avait-il, vraiment? Pour moi, je vois ces relations comme celles de deux bons camarades. Deux amis intimes.
(Elle sourit.)
Vous, surtout, parliez à cœur ouvert.
LŒVBORG
C'était vous qui vouliez qu'il en fût ainsi.
HEDDA
Quand j'y repense, il y avait tout de même quelque chose de beau, de captivant,... il y avait, je trouve, du courage, dans... dans cette intimité secrète,... cette camaraderie dont personne au monde ne se doutait.
LŒVBORG
Oui, n'est-ce pas, Hedda ! N'y avait-il pas de tout cela?... Lorsque je venais chez votre père, en passant, l'aprèsmidi... Et le général était assis à la fenêtre et lisait les journaux,... nous tournant le dos...
HEDDA
Et nous deux sur le canapé d'angle...
LŒVBORG
Toujours avec le même journal illustré devant nous...
HEDDA
Oui, à défaut d'album.
LŒVBORG
Oui, Hedda,... et quand je me confessais devant vous !...
quand je vous racontais sur moi-même ce qu’alors personne, parmi les autres, ne savait. Assis près de vous, j'avouais mes sorties, mes débordements à journées et nuits pleines. Débordements jour après jour. Oh ! Hedda,... quelle puissance était donc en vous qui m’obligeait à de tels aveux?
HEDDA
Vous croyez que c’était une puissance en moi?
Oui, comment pourrais-je me l’expliquer autrement? Et toutes ces... ces questions enveloppées que vous m’adressiez...
HEDDA
Et que vous compreniez si bien...
LŒVBORG
Dire que vous avez pu poser de telles questions ! Avec une audace... !
Hedda
Enveloppées, s’il vous plaît.
LŒVBORG
Oui, mais tout de même avec audace. M’interroger à fond sur... sur des choses pareilles!
HEDDA
Et dire que vous pouviez répondre, monsieur Lœvborg.
LŒVBORG
Oui, c'est cela justement que je ne comprends pas... maintenant, après coup. Mais enfin, dites-moi, Hedda,... n’y avait-il pas de l'amour au fond de ces relations? N’était-ce pas, de votre part, comme si vous aviez voulu.
HEDDA GABLER, ACTE II
pour ainsi dire, me purifier,... en me faisant confesser à vous? N'était-ce pas cela?
Non, pas tout à fait.
LŒVBORG
Qu'est-ce donc qui vous poussait?
HEDDA
Trouvez-vous si difficile à comprendre qu'une jeune fille,... lorsque cela peut se faire ainsi... secrètement...
LŒVBORG
Eh bien?
HEDDA
...soit disposée à jeter un petit coup d'œil dans un monde que...
LŒVBORG
Que?
HEDDA
... qu'il ne lui est pas permis de connaître?
LŒVBORG
Ah ! c'était cela?
HEDDA
Cela aussi. Cela aussi,... à ce que je crois.
LŒVBORG
Camaraderie dans l'appétit de vivre. Mais pourquoi cela , du moins, n'a-t-il pas pu continuer?
Ce fut votre propre faute.
LŒVBORG
C'est vous qui avez rompu.
HEDDA
Oui, lorsqu’il y eut un sérieux danger de voir trop de réalité s’introduire dans les relations. Honte à vous, Ejlert Lœvborg, comment avez-vous pu vouloir attenter sur... sur votre audacieux camarade !
LŒVBORG, serrant les poings .
Oh ! pourquoi n’avez-vous pas tiré pour de bon ! Pourquoi ne m’avez-vous pas tué, comme vous m’en menaciez?
HEDDA
J’ai tellement peur du scandale.
LŒVBORG
Oui, Hedda, vous êtes lâche au fond.
HEDDA
Terriblement lâche.
(Changeant de sujet.)
Mais ce fut heureux pour vous. Et maintenant vous vous êtes consolé d’une façon charmante chez les Elvsted.
Je sais ce que Thea vous a confié.
HEDDA
Et vous lui avez peut-être fait quelque confidence sur nous deux.
LŒVBORG
Pas un mot. Notre histoire, elle est trop bête pour la comprendre.
HEDDA
Bête?
LŒVBORG
Pour ce genre de choses, elle est bête.
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA
Et moi, je suis lâche.
(Elle s* incline pour se rapprocher de lui , sans le regarder , et dit plus bas.)
Maintenant, je vais vous faire une confidence, moi.
Eh bien?
LŒVBORG, l'espnt tendu.
HEDDA
Ce fait, que je n'ai pas osé tirer sur vous...
Oui?
LŒVBORG
HEDDA
...ce n'a pas été ma plus grave lâcheté... ce soir-là.
LŒVBORG, la regarde un instant , comprend , et murmure passionnément.
Oh ! Hedda ! Hedda Gabier ! J'entrevois maintenant ce qui se cachait sous la camaraderie ! Toi et moi !... C'était donc tout de même la vie qui t'appelait...
HEDDA, à voix basse , avec un coup d'œil aigu.
Prenez garde ! Ne croyez rien de pareil !
(Il commence à faire sombre . La porte du vestibule est ouverte du dehors par Berte.)
HEDDA, ferme Valbum avec bruit , et crie en souriant.
Ah! enfin, Ma chère Thea,... entre donc!
(Mme Elvsted entre par V antichambre. Elle est en toilette de soirée. La porte se ferme derrière elle.)
HEDDA, sur le canapé, lui tend les bras.
Ma bonne Thea,... tu ne peux pas t'imaginer comme je t'ai attendue.
(Mme Elvsted échange en passant un léger salut avec les messieurs de la pièce du fond, puis se dirige
vers la table et tend la main à Hedda. Ejlert Lœvborg s’est levé. Lui et Mme Elvsted se saluant d’un signe de tête.)
MADAME ELVSTED
Je devrais peut-être entrer et causer un peu avec ton mari?
HEDDA
Oh ! pas du tout. Qu'ils restent entre eux. Ils vont bientôt s'en aller.
MADAME ELVSTED
Ils vont sortir?
HEDDA
Oui, ils vont festoyer.
MADAME ELVSTED, vite, à Lcevborg.
Pas vous, je pense?
LŒVBORG
Non.
Monsieur Lcevborg.., va rester avec nous.
MADAME ELVSTED, prend un siège et veut s’asseoir près de lui.
Oh ! comme il fait bon ici !
HEDDA
Non, non, ma petite Thea. Pas là ! Tu vas venir gentiment t'asseoir près de moi. Je veux être entre vous deux.
MADAME ELVSTED
Bien, c'est comme tu voudras.
(Elle fait le tour de la table et s’assied sur le canapé à droite de Hedda. Lcevborg se rassied.)
LŒVBORG, après un court silence , à Hedda.
N’est-elle pas jolie à regarder?
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA, caresse légèrement les cheveux de Mme Elvsted.
Rien qu’à regarder?
LŒVBORG
Oui. Car nous sommes, tous les deux, ...elle et moi... nous sommes deux vrais camarades. Nous avons l’un dans l’autre une confiance absolue. Et nous pouvons causer hardiment ensemble...
HEDDA
Pas d’une façon enveloppée, monsieur Lœvborg?
Heu !...
MADAME ELVSTED, à voix basse, se serrant contre Hedda.
Oh ! comme je suis heureuse, Hedda ! Car,... pense donc,... il dit aussi que je l’ai inspiré.
HEDDA, la regarde avec un sourire .
Vraiment, il dit cela?
LŒVBORG
Et puis, le courage qu'elle montre dans l’action, madame Tesman !
MADAME ELVSTED Oh ! mon Dieu,... moi du courage !
LŒVBORG
Un courage extraordinaire,... quand il s'agit du camarade.
HEDDA
Oui, du courage... oui ! Si seulement on en avait. LŒVBORG
Eh bien!... qu'est-ce qui arriverait?
HEDDA
Alors, peut-être, on pourrait vivre.
(Changement de ton.)
Allons, Thea, ma chérie, maintenant tu vas boire un bon verre de punch froid.
MADAME ELVSTED Non, merci,... je n’en bois jamais.
HEDDA
Non? Vous, alors, monsieur Lœvborg.
LŒVBORG
Merci, moi non plus.
MADAME ELVSTED Non, lui non plus !
HEDDA, le regarde fixement.
Et si je le veux?
LŒVBORG
Rien à faire.
HEDDA, riant.
Je n’ai donc pas le moindre pouvoir sur vous, pauvre moi?
LŒVBORG
Pas pour cela.
HEDDA
Sérieusement, il me semble pourtant que vous devriez le faire. Pour vous-même.
MADAME ELVSTED Mais, voyons, Hedda!...
Comment cela?
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA
Ou à cause des gens, plutôt.
LŒVBORG
Vraiment?
HEDDA
Sans quoi les gens pourraient facilement s'imaginer que vous ne vous sentez... au fond de vous-même... pas bien hardi,... pas bien sûr de vous.
MADAME ELVSTED, bas .
Oh! non, Hedda... !
LŒVBORG
Il est permis aux gens de croire tout ce qu'ils voudront... jusqu'à nouvel ordre.
MADAME ELVSTED, ravie.
Oui, n'est-ce pas !
HEDDA
Je l’ai vu si clairement sur la figure du conseiller Brack tout à l'heure.
LŒVBORG
Qu'avez- vous vu?
Son sourire moqueur, lorsque vous n'avez pas osé le suivre à la table, là-bas.
LŒVBORG
Je n'ai pas osé ! Je préférais naturellement rester ici et causer avec vous.
MADAME ELVSTED C'était bien naturel, Hedda !
HEDDA
Mais le conseiller ne pouvait pas s'en douter. Et j'ai
vu aussi qu'il a souri, et qu'il a lancé un coup d'œil à Tesman, lorsque vous n'avez pas osé non plus être de cette pauvre petite fête.
LŒVBORG
Osé? Vous dites que je n'ai pas osé?
HEDDA
Non, pas moi. Mais c'est ainsi que le conseiller Brack l'a compris.
LŒVBORG
Qu'il le comprenne comme il voudra.
HEDDA
Alors, vous n’y allez pas?
Je reste ici avec vous et Thea.
MADAME ELVSTED
Oui, Hedda,... c'est comme tu pouvais bien le penser!
HEDDA, sourit , avec un signe de tête approbateur à Lœvborg .
Donc, tout à fait inébranlable. Homme de principes à tout jamais. C'est bien, c'est ce qu'un homme doit être !
(Elle se tourne vers Mme Elvsted et la caresse.)
Eh bien ! n'est-ce pas ce que je disais, lorsque tu es arrivée ici toute bouleversée ce matin?...
LŒVBORG, avec un sursaut .
Bouleversée !
MADAME ELVSTED, effrayée.
Hedda,... mais, Hedda... !
HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA
Tu vois bien, maintenant ! Cette angoisse mortelle ne rime à rien...
( S'interrompant.)
Allons, nous pouvons nous animer tous les trois ! LŒVBORG, qui a tressailli.
Ah!... qu'est-ce que cela veut dire, madame Tesman?
Oh ! Dieu, oh ! Dieu, Hedda ! Que dis-tu là ! Et qu'est-ce que tu fais?
HEDDA
Calme-toi ! Cet affreux conseiller est là qui t'observe. LŒVBORG
Une angoisse mortelle. A mon sujet.
MADAME ELVSTED, bas , gémissante.
Oh! Hedda,... voilà que tu m'as rendue tout à fait malheureuse.
LŒVBORG, la regarde un instant , l'œil fixe. Son visage est convulsé .
Voilà donc quelle confiance hardie la camarade avait en moi.
MADAME ELVSTED, suppliante.
Oh! cher ami,... il faut d'abord que tu entendes...
LŒVBORG, saisit l'un des verres pleins , le lève et dit d'une voix basse et rauque.
A ta santé, Thea !
(Il vide le verrey le pose et prend l'autre.)
MADAME ELVSTED, à voix basse.
Oh ! Hedda, Hedda, . . . que tu aies pu vouloir cela !
Vouloir? Moi, Tu es folle?
LŒVBORG
Et à votre santé aussi, madame Tesman. Merci pour avoir dit la vérité. Vive la vérité !
(Il boit jusqu'au fond et veut remplir le verre de nouveau.)
HEDDA, lui pose la main sur le bras.
Allons, allons,... pas davantage pour l'instant. Rappelez-vous que vous allez au dîner.
MADAME ELVSTED
Non, non, non !
HEDDA
Chut ! Ils sont là, qui te regardent.
LŒVBORG, pose le verre.
Écoute, Thea,... réponds-moi franchement.
Oui!
MADAME ELVSTED
LŒVBORG
Le bailli a-t-il su que tu partais me rejoindre?
MADAME ELVSTED, se tord les mains.
Oh! Hedda,... tu entends ce qu’il demande!
Était-ce chose convenue entre toi et lui que tu viendrais en ville me surveiller? Est-ce peut-être le bailli lui-même qui t’y a décidée? Aha!... dis donc, il avait sans doute encore besoin de moi à son bureau ! Ou bien était-ce à la table de jeu que je lui manquais?
HEDDA GABLER, ACTE II
MADAME ELVSTED, gémit à voix basse.
Oh! Lœvborg, Lœvborg... !
LŒVBORG, saisit un verre et veut le remplir .
A la santé du vieux bailli aussi !
HEDDA, le repolissant.
Pas davantage maintenant. Rappelez-vous que vous allez sortir et faire la lecture à Tesman.
LŒVBORG, calme , repose le verre .
C'était bête de ma part, ça. De prendre la chose ainsi, je veux dire. Ne sois pas si fâchée contre moi, chère, chère camarade. Tu verras,... toi et les autres,... que si je suis tombé une fois, bon... Maintenant je me suis relevé! Grâce à toi, Thea !
MADAME ELVSTED, rayonnante.
Ah ! Dieu merci... !
(Brack a regardé sa montre. Lui et Tesman se lèvent et viennent dans le salon.)
BRACK, prend son chapeau et son paletot.
Madame Tesman, notre heure est sonnée.
HEDDA
Il me semble, en effet.
LŒVBORG, se lève .
La mienne aussi, monsieur le conseiller.
MADAME ELVSTED, à voix basse , suppliante.
Oh ! Lœvborg, ne fais pas cela.
HEDDA, la pince au bras.
Ils t'entendent !
Aïe !
MADAME ELVSTED, avec un faible cri .
LŒVBORG, à Brack.
Vous avez été assez aimable pour m’inviter.
BRACK
Alors, vous venez tout de même?
LŒVBORG
Oui, je vous remercie.
Enchanté...
BRACK
LŒVBORG, met le paquet du manuscrit dans sa poche et dit à Tesman :
Car je voudrais te montrer quelques passages avant de livrer ceci.
TESMAN
Ah ! pense donc,,., ça va être un plaisir!... Mais, chère Hedda, comment feras-tu ramener madame Elvsted chez elle? Hein?
HEDDA
Oh ! on trouvera bien un moyen.
LŒVBORG, se tourne vers les dames.
Madame Elvsted? Je reviendrai la chercher, naturellement.
(Il se rapproche.)
Comme ça, vers les dix heures, madame Tesman? Ça va-t-il?
HEDDA
Certainement. C’est parfait.
TESMAN
Bon. Alors, tout va bien. Mais moi, il ne faut pas m’attendre si tôt, Hedda.
HEDDA GABLEP, ACTE III
HEDDA
Oh ! mon cher, reste aussi longtemps... aussi longtemps que tu voudras.
MADAME ELVSTED, dissimulant son inquiétude. Monsieur Lœvborg,... je resterai donc ici jusqu'à votre arrivée.
LŒVBORG, son chapeau à la main.
Bien entendu, madame.
BRACK
Les voyageurs pour le train de plaisir, en voiture, messieurs ! J'espère que nous aurons une soirée animée, comme dit certaine belle dame.
HEDDA
Ah ! si seulement la belle dame pouvait y assister, invisible... !
BRACK
Pourquoi invisible?
HEDDA
Pour entendre un peu de vos franches libertés de parole, monsieur le conseiller.
BRACK, vit.
C'est ce que je ne voudrais pas conseiller à la belle dame. TESMAN, vit aussi.
Non, tu en as de bonnes, Hedda ! Songe donc !
Allons, adieu, adieu, mesdames.
LŒVBORG, saluant .
Donc, vers les dix heures.
( Brack y Lœvborg et Tesman sortent par la porte du vestibule. En même temps , Berte arrive de la pièce
du fond avec une lampe allumée , qu'elle pose sur la table du salon , et elle sort par le même chemin.)
MADAME ELVSTED, s'est levée, et arpente la scène, agitée.
Hedda,... Hedda,... Qu’est-ce qui va sortir de là? HEDDA
A dix heures,... il va donc revenir. Je le vois devant moi. Avec des pampres dans les cheveux. Ardent et harïii...
MADAME ELVSTED Oui, si cela pouvait tourner si bien.
HEDDA
Et alors, vois-tu,... alors il aura repris son empire sur lui-même. Alors il sera un homme libre pour toujours.
MADAME ELVSTED
Ah ! Dieu, ... si seulement il pouvait revenir tel que tu le vois.
HEDDA
C’est ainsi qu’il viendra, pas autrement !
(Elle se lève et s'approche.)
Doute de lui tant que tu voudras. Moi, je crois en lui. Et nous allons voir...
MADAME ELVSTED
Tu as une idée derrière la tête, Hedda.
HEDDA
Parfaitement. Je veux, une fois dans ma vie, exercer un pouvoir sur une destinée humaine.
MADAME ELVSTED Tu n’as donc pas un tel pouvoir?
• HEDDA GABLER, ACTE II
HEDDA
Je ne l'ai pas... et ne l'ai jamais eu.
MADAME ELVSTED Sur ton mari, pourtant?
HEDDA
Ah ! oui, ça en vaudrait bien la peine. Oh ! si tu pouvais comprendre combien je suis pauvre. Toi, à qui il est donné d'être si riche !
(Elle V entoure de ses bras avec passion.)
Je crois que je vais t'arracher les cheveux tout de même. MADAME ELVSTED
Lâche-moi ! Lâche-moi ! Tu me fais peur, Hedda !
BERTE, dans l'ouverture de porte.
Madame, le thé est servi dans la salle à manger.
HEDDA
Bien. Nous venons.
MADAME ELVSTED
Non, non, non. J'aime mieux* rentrer toute seule. Tout de suite.
HEDDA
Tu dis des bêtises ! Tu vas d'abord prendre le thé, petite sotte. Et ensuite,... à dix heures,... Ejlert Lœvborg arrivera... des pampres dans les cheveux.
(Elle entraîne Mme Elvsted presque de force vers l'ouverture de porte.)