‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 34 sur 98 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

HILDE, regarde devant elle avec un regard à demi voilé.

Je trouve que ça devait être excitant.

SOLNESS, avec un rire bref et sourd.

Oui, d’enlever des femmes, hein?

HILDE

D’être enlevée.

SOLNESS, la regarde un instant .

Ah ! bien.

HILDE, comme pour Vinterrompre.

Mais où voulez-vous en venir avec ces Vikings, maître? SOLNESS

C’est que ces gaillards avaient une conscience robuste, eux ! Quand ils rentraient chez eux, ils savaient manger et boire. Et ils étaient gais comme des gamins, aussi. Et les femmes! Souvent, elles ne voulaient pas du tout les quitter. Comprenez-vous cela, Hilde?

HILDE

Ces femmes-là, je les comprends joliment bien.

SOLNESS

Oho ! Peut-être en auriez-vous fait autant?

HILDE

Pourquoi pas?

SOLNESS

Partager... de bon gré... la vie d’un pareil forban?

HILDE

Si c’était un forban que je me serais mise vraiment à aimer...

Pourriez-vous en venir à aimer un homme pareil?

ŒUVRES DE KRISTIANIA

HILDE

Mon Dieu, qui Ton vient à aimer, on n'en est pas le maître, n'est-ce pas?

SOLNESS, la regarde avec réflexion.

Oh ! non, ce doit être le trold qu'on a en soi qui décide. HILDE, riant à demi.

Et puis tous les fameux démons que vous connaissez si bien. Tant les blonds que ceux aux cheveux noirs.

SOLNESS, avec une douce chaleur .

Alors je souhaite que les démons choisissent gentiment pour vous.

HILDE

Pour moi ils ont déjà choisi. Une fois pour toutes.

SOLNESS, avec un regard profond.

Hilde..., vous êtes comme un oiseau sauvage des bois.

HILDE

Loin de là. Je ne me cache pas sous les buissons. SOLNESS

Non, non. Il y a plutôt de l'oiseau de proie en vous.

HILDE

Plutôt cela... peut-être.

(Avec violence.)

Et pourquoi pas oiseau de proie ! Pourquoi n’irais-je pas en chasse, moi aussi? Prendre le butin qui me plaît? Si je peux le saisir dans mes serres, du moins. Le maîtriser.

SOLNESS

Hilde..., savez-vous ce que vous êtes?

SOLNESS, ACTE II

HILDE

Oui, je suis un drôle d’oiseau.

Non. Vous êtes comme un jour naissant. Quand je vous regarde, il me semble voir le lever du soleil.

HILDE

Dites-moi, maître..., êtes-vous sûr de ne m’avoir jamais appelée..., en pensée?

SOLNESS, à voix basse et lentement.

Je crois presque que j’ai dû le faire.

HILDE

Qu’est-ce que vous me vouliez?

SOLNESS

Vous êtes la jeunesse, vous, Hilde.

HILDE, sourit.

La jeunesse dont vous avez si peur?

SOLNESS, avec un lent signe de télé.

Et vers laquelle, au fond, j’aspire avec tant de ferveur.

(Hilde se lève, se dirige vers la petite table , et prend le carton de Ragnar.)

HILDE, tend le carton à Solness.

Il y avait donc ces dessins...

SOLNESS, bref et tranchant.

Mettez ça de côté ! Je les ai assez vus.

HILDE

Oui, mais il faut que vous y écriviez quelques mots pour lui.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

SOLNESS

Y écrire quelques mots ! Jamais de la vie !

HILDE

Mais puisque ce pauvre vieux est sur le point de mourir ! Ne pouvez-vous pas faire un plaisir, à lui et au fils, avant qu’ils se quittent? Et peut-être le fils pourrait-il construire d’après ces dessins.

SOLNESS

Oui, c’est précisément ce qu’il peut faire. Il s’est ménagé cela..., ce monsieur.

HILDE

Mais, mon Dieu..., s’il en est ainsi..., ne pouvez-vous pas mentir un tout petit peu?

SOLNESS

Mentir?

(Avec fureur.)

Hilde..., allez-vous-en, avec ces maudits dessins!

HILDE, tire légèrement à elle le carton.

Allons, allons..., vous n’allez pas me mordre... Vous parlez de trolds, vous. Il me semble que vous vous conduisez vous-même comme un trold.

(Elle regarde autour d'elle.)

Où avez-vous une plume et de l’encre?

SOLNESS

Je n’en ai pas ici.

HILDE, se dirige vers la porte.

Mais là, chez la demoiselle, vous avez...

SOLNESS

Restez où vous êtes, Hilde !... Je devrais mentir, avez-

SOLNESS, ACTE II 167

vous dit. Oh ! oui, à cause de son vieux père, je le pourrais bien. Car lui, je l’ai démoli, autrefois. Mis à plat.

HILDE

Lui aussi?

SOLNESS

J’avais besoin de place pour moi-même. Mais ce Ragnar... il ne faut à aucun prix qu’il puisse parvenir.

Le pauvre, il ne parviendra sans doute pas non plus. Puisqu’il n’est pas capable...

SOLNESS, se rapproche , la regarde, et murmure.

Si Ragnar Brovik réussit, il me renversera. Me démolira..., comme j’ai fait avec son père.

HILDE

Vous démolira? Est-il donc capable?

SOLNESS

Oui, vous pouvez en être sûre, qu’il est capable ! Il est la jeunesse, qui est prête à frapper à ma porte. Et à en finir avec le constructeur Solness.

HILDE, avec un calme regard de reproche.

Et vous vouliez l’empêcher d’entrer. Fi, maître ! SOLNESS

Elle m’a coûté assez de sang, la lutte que j’ai soutenue... Et puis, j’ai peur que les aides et les serviteurs ne m’obéissent plus.

HILDE

Alors, il faudra vous y mettre tout seul. Il n’y a rien d’autre à faire.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

SOLNESS

Aucun espoir, Hilde. Le revirement se produira. Un peu plus tôt, un peu plus tard. Car l'expiation est implacable.

HILDE, avec angoisse , se bouche les oreilles.

Ne parlez pas ainsi! Voulez-vous me tuer! M enlever ce qui vaut pour moi plus que la vie !

SOLNESS

Et qu'est-ce que c'est?

HILDE

Vous voir grand. Vous voir une couronne à la main. En haut, tout en haut d'une tour d'église.

(Calme de nouveau.)

Allons, sortez votre crayon. Vous avez bien un crayon sur vous?

SOLNESS, sort son carnet de sa poche.

J'en ai un là.

HILDE, pose le carton sur la table devant le canapé.

Bien. Et nous nous asseyons ici, tous les deux, maître.

(Solness s’assied à la table.)

HILDE, derrière lui , s’appuie sur le dossier de sa chaise.

Et maintenant nous écrivons sur les dessins. Nous écrivons très, très gentiment, avec chaleur. Pour ce vilain Roar... je crois qu’il s’appelle.

SOLNESS, écrit quelques lignes , tourne la tête et regarde Hilde.

Dites-moi, Hilde.

HILDE

Quoi?

SOLNESS

Puisque vous êtes restée dix ans à m’attendre...

SOLNESS, ACTE II

HILDE

Eh bien?

SOLNESS

Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit? J’aurais pu vous répondre.

HILDE, vite.

Oh ! non, non, non ! C’est justement ce que je ne voulais pas.

SOLNESS

Pourquoi pas?

HILDE

J’avais peur que tout pût être perdu pour moi... Mais nous avons à écrire sur les dessins, maître.

Oui, à écrire...

HILDE, se penche en avant , et regarde , pendant qu’il écrit.

Et chaleureusement. Oh ! comme je le déteste..., comme je le déteste, ce Roald...

SOLNESS, écrivant.

N’avez-vous jamais vraiment aimé personne, vous, Hilde?

HILDE, rudement.

Vous dites?

SOLNESS

Avez-vous jamais aimé quelqu’un?

HILDE

Quelqu’un d’autre, vous voulez dire, je pense? SOLNESS, lève les yeux vers elle.

Quelqu’un d’autre, oui. Jamais? Pendant ces dix ans? Jamais?

ŒUVRES DE KRISTIANIA

HILDE

Oh ! si, de temps en temps. Quand j’étais furieuse contre vous, parce que vous veniez pas.

SOLNESS

Alors vous vous intéressiez à d’autres aussi?

Un petit peu. Pendant une semaine ou deux. Mon Dieu ! maître, vous savez bien comment c’est.

SOLNESS

Hilde..., quel était votre but en venant ici?

HILDE

Ne perdez pas de temps en bavardages. Le pauvre vieux pourrait bien mourir, en attendant.

SOLNESS

Répondez-moi, Hilde. Qu’est-ce que vous me voulez?

HILDE

Je veux mon royaume.

SOLNESS

Hm!...

(Il jette un regard rapide vers la porte à gauche , et continue à écrire sur les dessins.)

(Mme Solness entre aussitôt. Elle apporte des paquets.)

MADAME SOLNESS

Je vous ai apporté quelques petits objets, mademoiselle Wangel. Les gros paquets seront envoyés plus tard.

HILDE

Oh ! comme c’est aimable de votre part, tout de même !

SOLNESS, ACTE II

MADAME SOLNESS

Ce n’est qu’un devoir. Pas autre chose.

SOLNESS, relit ce qu’il a écrit.

MADAME SOLNESS

Aline !

Oui?

SOLNESS

As-tu vu si elle... la teneuse de livres, est là?

Oui, naturellement, elle est là, elle.

SOLNESS, met les dessins dans le carton .

HmL

MADAME SOLNESS

Elle était au pupitre, comme elle y est toujours... quand je traverse salle.

SOLNESS, se lève.

Eh bien ! je vais lui donner ça. Et lui dire que...

HILDE, lui prend le carton.

Oh ! non, laissez-moi cette joie !

(Elle se dirige vers la porte , mais se retourne.)

Comment s'appelle-t-elle?

SOLNESS

Elle s'appelle mademoiselle Fosli.

HILDE

Pfuh ! c'est trop froid ! Son petit nom?

Kaja..., je crois.

SOLNESS

ŒUVRES DE KRISTIANIA

HILDE, ouvre la porte et appelle.

Kaja ! Venez ici ! Dépêchez-vous ! Le constructeur veut vous parler.

(Kaja Fosli se présente à la porte.) KAJA, regarde Solness d'un air effrayé.

Me voici...

HILDE, lui tend le carton.

Tenez, Kaja ! Vous pouvez emporter cela chez vous. Car le constructeur y a maintenant écrit une recommandation.

KAJA

Ah ! enfin !

SOLNESS

Donnez cela au vieux aussi vite que possible.

KAJA

Je vais rentrer tout de suite avec.

SOLNESS

C’est cela. Et ainsi Ragnar va pouvoir construire.

KAJA

Oh ! pourra-t-il venir ici et vous remercier pour tout?... SOLNESS, rudement.

Je ne veux pas de remerciements. Dites-le-lui de ma part.

KAJA

Bien, je vais...

SOLNESS

Et dites-lui en même temps que désormais je n’ai pas besoin de ses services. Et des vôtres non plus.

KAJA, à voix basse et tremblante.

Des miens non plus !

SOLNESS, ACTE II

SOLNESS

Vous allez avoir d'autres soucis. Et des occupations. Et c’est très bien ainsi. Eh bien ! rentrez avec les dessins, mademoiselle Fosli. Vite ! Vous m'entendez !

KAJA, comme précédemment .

Oui, monsieur Solness.

(Elle sort.)

MADAME SOLNESS

Dieu ! comme elle a le regard sournois !

SOLNESS

Elle ! Pauvre petite sotte.

MADAME SOLNESS

Oh! je vois ce que je vois, Halvard... Vraiment, tu les renvoies?

Oui.

MADAME SOLNESS

Elle aussi?

SOLNESS

N’était-ce pas ce que tu voulais?

MADAME SOLNESS

Mais que tu puisses te passer d’elle... Ah! oui, tu as évidemment quelqu’un en réserve, Halvard.

HILDE, gaiement .

Oui, moi, en tout cas, me tenir au pupitre n’est pas mon affaire.

SOLNESS

Allons, allons..., tout s’arrangera, Aline. Ne pense plus qu’à emménager dans la nouvelle maison... le plus vite

ŒUVRES DE KRISTIANIA

que tu pourras. Ce soir nous accrocherons là-haut la couronne...

(Se tournant vers Hilde.)

... tout en haut de la flèche. Que dites-vous de cela, mademoiselle Hilde?

HILDE, le regarde, les yeux étincelants.

Ce sera superbe de vous voir encore tout en haut. SOLNESS

Moi!

MADAME SOLNESS

Oh ! Dieu ! mademoiselle Wangel, n'ayez pas des idées pareilles! Mon mari!... Sujet au vertige, comme il l'est!

HILDE

Au vertige ! Non, il ne l'est certes pas !

Oh ! si, il l’est bien.

HILDE

Mais je l’ai vü moi-même au sommet d'une haute tour d'église.

MADAME SOLNESS

Oui, on me dit que les gens parlent de cela. Mais c'est tellement impossible...

SOLNESS, vivement.

Impossible..., impossible, soit! Mais j’ai tout de même été là-haut, moi !

MADAME SOLNESS

Non, comment peux-tu dire cela, Halvard? Tu ne supportes même pas de sortir sur le balcon du premier. Tu as toujours été comme ça.

SOLNESS, ACTE II

SOLNESS

Tu pourrais peut-être voir autre chose ce soir.

MADAME SOLNESS, inquiète.

Non, non, non ! Dieu me garde de voir jamais cela ! Et je vais écrire tout de suite au docteur. Il va bien t'en détourner.

SOLNESS

Mais Aline, voyons !...

MADAME SOLNESS

Car tu es malade, Halvard ! Il ne peut pas en être autrement. Oh ! Dieu !..., oh ! Dieu !

(Elle sort rapidement à droite.) HILDE, regarde Solness , Vesprit tendu.

Est-ce vrai, ou non?

Que j'ai le vertige?

HILDE

Que mon constructeur n'ose pas..., ne peut pas monter aussi haut qu'il bâtit?

SOLNESS

Est-ce ainsi que vous considérez la question?

HILDE

Oui.

SOLNESS

Je crois que pas un recoin en moi ne peut vous échapper.

HILDE, regarde vers la jenctre d'angle.

Là-haut, alors. Tout en haut...

SOLNESS, s'approche.

Vous pourriez habiter la plus haute chambre de la tour, Hilde... Vous pourriez être là comme une princesse.

f* ri'AS'+TX

ŒUVRES DE KRISTIANIA

HILDE, d'un ton indécis , entre le sérieux et la plaisanterie.

Oui, c'est ce que vous m'avez promis.

SOLNESS

L’ai-je vraiment promis?

HILDE

Fi, maître! Vous avez dit que je serais princesse. Et que je recevrais de vous un royaume. Et alors vous avez pris et... Hein !

SOLNESS, avec précaution.

Êtes-vous tout à fait sûre que ce n'est une sorte de rêve.. une fantaisie qui s'est fixée dans votre esprit?

HILDE, d'un ton acerbe.

Car vous ne l'avez pas fait, peut-être?

SOLNESS

A peine si je le sais moi-même.

(Plus bas.)

Mais ce que je sais bien maintenant, c’est que...

HILDE

Que?... Dites-le tout de suite!

SOLNESS

Que j’aurais dû le faire.

HILDE, hardiment , avec éclat.

Non, vous n’avez pas le vertige, jamais de la vie!

SOLNESS

Ce soir, nous suspendrons donc la couronne..., princesse Hilde.

HILDE, avec amertume.

Sur votre nouveau foyer, oui.

SOLNESS, ACTE II

SOLNESS

Sur la maison neuve. Qui ne sera jamais un foyer pour moi.

(Il sort par la porte du jardin.)

HILDE, fixe devant elle un regard voilé , et murmure quelques paroles. On n’entend que les mots :

. terriblement excitant.

T. xv.

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