‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 135 sur 300 · Acte IV · texte numérisé non relu

Acte IV

P. 184, 1. 2. — P. 226, 1. 12. — (L’atelier de Hjalmar Ekdal. Après-midi. Le jour commence à décliner.)

(iïedvig circule dans l’atelier. Gina entre, venant de la cuisine.)

Gina. — Pas encore?

Hedvig. — Non.

Gina. — Es-tu sûre qu’il n’est pas chez Werle?

Hedvig. — Non, la chambre est fermée à clef.

Gina. — Et pas chez Relling non plus.

Hedvig. — Non, je suis descendue deux fois et j’ai demandé.

Gina. — Et son dîner est là, qui refroidit.

Hedvig. — Oui, peux-tu comprendre ce qui lui arrive, maman? Lui, qui est toujours si exact au dîner.

Gina. — Oh, il ne va pas tarder, tu vas voir.

Hedvig, au bout d’un moment. — Crois-tu que ce soit bon que Werle soit venu habiter chez nous?

Gina. — Pourquoi ne serait-ce pas bon?

Hedvig. — Oh, je ne sais pas; mais nous étions si bien entre nous. Et il me semble que la compagnie de Relling va beaucoup mieux à père que celle de Werle... Non, qu’est-ce qu’il devient !

Gina, criant. — Le voilà !

(Hjalmar Ekdal entre par la droite.)

Hedvig. — Père ! Te voilà enfin !

Gina. — Nous t’avons attendu bien longtemps, Ekdal !

Hjalmar. — J'ai été un peu longtemps, oui.

Gina. — As-tu peut-être dîné avec Werle?

Hjalmar. — Non.

Gina. — Alors je vais t’apporter le dîner.

Hjalmar. — Non, laisse; je ne dînerai pas maintenant.

Hedvig. — Tu ne vas pas bien, père?

Hjalmar. — Oh ! si, à peu près. Nous avons fait une très longue promenade.

Gina. — Tu n’aurais pas dû, Ekdal; car tu n’en as pas l’habitude.

Hjalmar. — On peut s’habituer à bien des choses. Est-il venu des commandes aujourd’hui?

Gina. — Non, pas aujourd’hui.

Hedvig. — Tu verras qu’il en viendra demain, père.

Hjalmar. — Cela me ferait plaisir; car demain je pense à me mettre tout à fait à la besogne ; je ferai tout moi-même ; je veux être seul au travail.

Gina. — Non, mais, pourquoi, Ekdal? Ce n’est pas la peine de te rendre la vie si pénible.

Hjalmar. — C’est mon affaire. Et je voudrais aussi tenir sérieusement mes comptes.

Gina. — - Toi?

Hjalmar. — Oui, tu tiens aussi des comptes.

Hedvig. — Et maman compte si bien.

Hjalmar. — Et elle fait si bien durer l’argent, il me semble. C’est curieux que nous puissions vivrê si à Taise avec le peu d’argent que j’ai gagné cet hiver.

Hedvig. — Oui, mais, père, rappelle-toi toutes les écritures de Graaberg.

Hjalmar. — Les écritures, oui !

Gina. — Peuh,... ça ne fait pas beaucoup...

Hedvig. — Mais si, ça fait ; c’est surtout de ça que nous vivons.

Gina. — Comment peux-tu dire ça? [Écrit d'abord : le dire.]

Hedvig. — Mon Dieu, pourquoi père ne doit-il pas le savoir?

Hjalmar. — Alors, c’est de ça que nous vivons. Les écritures pour le négociant Werle.

Gina. — Tu sais bien que c’est Graaberg qui paye ça.

Hjalmar. — De sa poche?

Gina. — Oui, sans doute.

Hedvig. — Mais, père, peu nous importe.

Hjalmar. — Bien entendu ; peu nous importe d'où vient l'argent.

Gina. — C'est aussi mon avis. Mais puisque nous parlons de ça, je... ! Tu n'as rien fait de la journée, Hedvig...

Hedvig. — Alors il vaut mieux que j'aille...

Gina. — Oui, fais-le. (Hedvig entre au salon.) Qu’est-ce qui t'est arrivé, Ekdal?

Hjalmar. — Crois-tu que Gregers ait sa raison?

Gina. — Comment le saurais-je ; je ne le connais pas assez.

Hjalmar. — Si je le savais.

Gina. — Tu as entendu ce que Relling disait de lui.

Hjalmar. — Oh! Relling, Relling... Allume-moi la lampe.

Gina, allumant. — Gregers Werle... toute sa vie... a été singulier.

Hjalmar. — Il me semble que ta voix tremble.

Gina. — Elle tremble?

Hjalmar. — Tes mains aussi. N'est-il pas vrai?

Gina. — Oui. Je ne sais pas d'où ça vient.

Hjalmar. — Maintenant tu vas savoir ce que Gregers m'a dit de toi.

Gina, anxieuse, portant les mains à ses oreilles. — Non, non ; je ne veux pas l'entendre !

Hjalmar, lui écartant les mains. — Tu vas l'entendre !

Gina. — Il est inutile que tu le dises.

Hjalmar. — Tu sais donc ce que c'est?

Gina. — Je l'imagine.

Hjalmar. — C'est donc vrai. Vrai, vrai ! Oh, c'est terrible !

Gina. — Je comprends bien que j'aurais dû te le dire depuis longtemps.

Hjalmar. — Tu aurais dû me le dire tout de suite ;... quand il était encore temps.

Gina. — Qu’aurais-tu fait alors?

Hjalmar. — Je n’aurais rien voulu savoir de toi, naturellement.

Gina. — Oui, c’est aussi ce que je pensais dans ce temps-là ; et c’est pourquoi je n’ai rien dit.

Hjalmar. — Et moi, naïf imbécile, qui m’imaginais que tu m’aimais tellement.

Gina. — C’est venu avec les années, Ekdal ; aussi vrai que je suis ici. Oh I oui, j’ai pour toi plus d’affection que personne.

Hjalmar. — Ça, je ne veux rien en savoir. Qu’es-tu pour moi, toi qui as pu te donner à un homme marié et âgé.

Gina. — Oui, maintenant, j’ai peine à comprendre que j’aie pu le faire.

Hjalmar. — Vraiment. Tu es peut-être devenue morale avec les années. Mais dans ce temps-là... comment te laisser aller à cela.

Gina. — Oh, tu peux croire, Ekdal, que la situation des filles pauvres n’est pas facile. Les hommes riches commencent gentiment par des cadeaux, et puis...

Hjalmar. — Oui, l’argent comptant, tu y tiens beaucoup.

Gina. — C’était surtout des bijoux, des robes et des choses comme ça.

Hjalmar. — Tu as dû les lui renvoyer depuis longtemps.

Gina. — Les robes, je les ai usées, et les bijoux, je les ai vendus à mesure que nous avions besoin d’argent...

Hjalmar. — Nous avons vécu sur l’argent de cet homme. Tout ce que nous avons dans la maison, nous le tenons de lui î

Gina. — Depuis que nous sommes mariés, je n’ai jamais vu un sou de lui, à peine, je crois, si je l’ai vu de mes yeux.

Hjalmar. — Mais, et les écritures î

Gina. — C’est Berta qui me les a procurées après qu’elle est entrée dans la maison.

Hjalmar. — Oui, toi et Berta, vous êtes bien de la même farine.

Gina. — Écoute, Ekdal,... n’ai-je pas été une bonne femme dans ta maison?

Hjalmar. — Mais aussi, de quoi n’as-tu pas à me remercier ! Je t’ai élevée d’une condition inférieure. Ne t’ai-je pas donné un nom, ...un nom, oui... car il sera de nouveau respecté et honoré.

Gina. — Moi, ça m’est d’ailleurs égal.

Hjalmar. — Vraiment? Oh! oui, je le pense bien.

Gina. — Oui, car je t’aime, Ekdal, tel que tu es, même si tu ne fais jamais le grand saut dont tu parles.

Hjalmar. — C’est ta nature inférieure qui remonte en toi. Je suis méconnu dans mon propre foyer; j’ai toujours été méconnu de toi.

Gina. — Mais j’ai tout de même été une bonne femme dans ta maison.

(Gregers Werle entre par la porte du palier.)

Gregers, à la porte. — Puis-je venir?

Hjalmar. — Oui, viens.

Gregers. — Alors, ce n’est pas fait encore.

Hjalmar. — C’est fait.

Gregers. — C’est fait?

Hjalmar. — J’ai vécu l’heure la plus amère de ma vie.

Gregers. — Mais aussi la plus noble, je pense.

Hjalmar. — Enfin, pour le moment nous sommes quittes de cela.

Gina. — Dieu vous pardonne, monsieur Werle.

Gregers. — Mais je ne comprends pas ceci.

Hjalmar. — Qu’est-ce que tu ne comprends pas?

Gregers. — Une explication comme celle-ci,... aussi complète,... une explication sur laquelle doit être fondée une existence nouvelle,... une existence en toute vérité.

Hjalmar. — Oui, je sais bien ; je sais bien.

Gregers. — Je me sentais assuré qu’à mon entrée ensuite

je trouverais comme une haute lumière libératrice répandue dans votre foyer; et je vois cette lourde, morne, sombre...

Gina. — Bien, voilà. (Elle remonte la lampe.)

Gregers. — Ou bien dites-moi franchement, madame Ekdal, n’est-ce pas comme une joie pour vous d’être débarrassée du poids de ces réticences.

[Biffé : Gina. — Je dois vous dire, monsieur Werle, que je n’ai guère eu le temps de me rappeler toutes ces vieilles histoires.

Gregers. — J’aurais cru que pas un jour, pas une heure, vous n’aviez cessé d’y penser.

Gina. — J’ai eu largement assez à penser avec les affaires de la maison. Oui, car personne ne dira que je n’ai pas été, comme femme mariée, ordonnée et honnête.

Gregers. — Votre conception de la vie m’est incompréhensible,... tant elle est prodigieusement différente de la mienne.] Mais toi-même, Hjalmar,... tu as dû t’élever à des vues plus hautes à la suite d’un pareil moment.

Hjalmar. — Oui, naturellement. C’est-à-dire,... dans une certaine mesure...

Gregers. — Le fait de pardonner à une pécheresse, d’élever à soi une égarée par l’amour...

Hjalmar. — Crois-tu qu’un homme se remet si vite d’un moment comme celui-là?

Gregers. — • Non, un homme ordinaire,... c’est possible;... mais un homme comme toi...?

Hjalmar. — Oui, mon Dieu, je sais bien ; mais il faudra du temps, vois-tu.

Gregers. — Tu as été trop longtemps au fond de la mer, Hjalmar ; tu t’y es cramponné ; alors, ça fait toujours du mal, aussitôt qu’on remonte au jour.

Hjalmar. — Là, tu as raison ; ça fait du mal.

Gregers. — Oui, car tu as un peu de la nature du canard sauvage.

(Relling entre par la porte du palier.)

T, XIII

Relling. — Tiens, le canard sauvage est encore sur le tapis.

Gregers. — Oui, car il est le mauvais esprit de la maison. Enfin, ce n'est pas pour rien qu’il est venue du négociant Werle.

Relling. — Ah, est-ce du négociant Werle qu’il est question?

Hjalmar. — De lui et... de certains autres...

Relling se tournant vers Gregers. — Je voudrais vous voir au diable.

[Biffé : Hjalmar. — Es-tu peut-être aussi au courant !

Relling. — Oh, ce que je sais ou ne sais pas... Quand il s’agit d’histoires venues de ce côté-là, on peut imaginer ce qu’on voudra.

Gregers. — Oui, mais moi qui sais, ne dois-je pas parler ! Dois-je voir ces deux êtres chers sombrer parce qu’ils vivent leur vie sur une base fausse.

Relling. — Mais cela n’est pas du tout votre affaire. Vous allez cesser de faire le charlatan avec mes malades.

Hjalmar. — Malades?

Relling. — Mais oui, tout le monde a un peu besoin du médecin. Mais c’est à quoi vous ne vous entendez pas, monsieur Werle.

Gregers. — Je sais par expérience ce que c’est que d’avoir une conscience qui vous ronge, ma vie en a été empoisonnée ; mais ici j’ai trouvé la tâche de ma vie. Maintenant je suis heureux, très heureux. Et je n’irais pas ouvrir les yeux de deux êtres qui ont un si profond besoin de voir.

Relling. — Qu’est-ce qu’ils doivent voir?

Gregers. — La vérité. Il leur faut reconnaître que leur union n’a pas été jusqu’ici un véritable mariage.

Relling. — Croyez-vous qu’il sera plus véritable ensuite?

Gregers. — Oui, je l’espère avec confiance.

Relling. — Naturellement ; les gens de votre sorte sont toujours si confiants. On les mène par le bout du nez à coups répétés... cela ne vous est-il pas arrivé?

Gregers. — Certainement ; j'ai eu beaucoup de déceptions.

Relling. — Mais vous espérez toujours avec autant de confiance.

Gregers. — Le cas est ici différent, tout à fait en dehors de l’ordinaire. Une personnalité comme Hjalmar Ekdal.

Relling. — Ekdal... !

Hjalmar. — Oui, c’est bien possible, mais...

Relling. — Mais oui, Ekdal, oui. Mais il a sa tâche dans la vie ailleurs ; il n’a pas du tout besoin d’un ménage meilleur que celui où il a vécu jusqu’ici.

Gina. — Non, c’est aussi votre avis, Relling ! Nous étions si bien...

Hjalmar. — Tu ne comprends pas du tout la créance de l’idéal.

Relling. — Non, voyez-vous, Hjalmar Ekdal se tire bien d’affaires ; il ne peut pas couler à fond. Il a son grand problème à méditer.

Hjalmar. — Oui, le problème... j’ai ça, c’est vrai.

Relling. — Et quand il l’aura résolu, il aura rendu éclat et honneur au nom d’ Ekdal.

Hjalmar. — Je l’espère, du moins.

Gregers. — Oui, c’est peut-être excellent, ce problème ; mais c’est quelque chose d’extérieur à la personnalité, c’est une simple question scientifique, ou bien technique, ou ce qu'on voudra encore. Et il n’est pas imaginable qu’une question de ce genre puisse suffire à une personnalité comme Hjalmar. Ou bien trouves-tu peut-être que cela te suffit?

Hjalmar. — Non je ne trouve pas tout à fait...

Gregers. — Non, vous voyez bien, docteur Relling. Et puisque cela ne suffit pas à la personnalité maintenant, quand elle n’est pas encore parvenue à la pleine liberté... ; oui, permettez-moi de vous poser cette question ; croyez- vous qu’un grand problème puisse en aucune façon être résolu par une personnalité médiocre?

Relling. — Voulez-vous dire que la photographie ne peut pas être élevée au niveau de Y art tant que les relations du photographe avec sa femme ne sont pas un véritable mariage?]

Gregers. — Vous vous exprimez un peu rudement ; mais j'ai une foi si indéfectible dans le pouvoir rénovateur du véritable mariage...

Relling. — Permettez, monsieur Werle, avez-vous vu beaucoup de pareils mariages?

Gregers. — Non, je crois à peine en avoir vu un seul.

Relling. — Moi non plus.

Gregers. — Mais j'ai vu les mariages de la sorte opposée; et ce qu'ils sont capables de détruire en un être humain...

Relling. — Et c'est de là que vous tirez vos conclusions. Bien, bien, Ekdal, tu sais maintenant ce qu'il faut pour faire la grande découverte.

[Biffé : Gina. — Mais vous ne devriez pas tant parler de la découverte, Relling, car ça n'aboutira tout de même pas.

Hjalmar. — Ça n'aboutira pas?

Relling. — Écoutez donc.

Hjalmar. — Le problème n'aboutira pas, dis-tu !

Gina. — Non, je n'y crois pas beaucoup. Tu as attendu longtemps que tu trouverais quelque chose, mais tu n'es pas plus avancé...

Relling. — Cela vient souvent par une sorte de révélation, madame Ekdal.

Hjalmar. — - Mais elle ne comprend pas cela.

Gina. — Oui, des révélations, ça peut être bon, mais il faut sûrement quelque chose de plus. Il vaudrait mieux, il me semble, que tu travailles avec les instruments que [Écrit d'abord : tu as] nous avons, Ekdal ; et les autres pourront bien trouver cette nouveauté.

Hjalmar. . — Méconnu; méconnu en son propre foyer. (Il voit Hedvig.) Si, elle me comprend. Ou bien ne crois-tu pas en moi, Hedvig?

Hedvig. — Qu'est-ce que je dois croire, père?

Hjalmar. — Tu dois naturellement croire en moi, en général, croire à ma tâche dans la vie, croire au problème.

Hedvig. — Oui, je crois que tu le trouveras un jour.]

Hjalmar. — Hm...

Gina. — Chut, on frappe. (Elle se dirige vers la porte du palier. Madame Sdrby entre.)

Madame Sorby. — Merci. Je préfère rester ici. Je viens de la part de monsieur Werle.

Hjalmar. — Qu'est-ce qu'il nous veut !

Gregers. — C'est peut-être à mon sujet.

Madame Sorby. — Il désire en tout cas que vous le sachiez. Il y a tout d'abord ceci, qu'un assez grand changement se produit dans la vie domestique de monsieur Werle.

Gregers. — Aha!

Madame Sorby. — Monsieur Werle s'est décidé à charger Graaberg de diriger les affaires ici, dans la ville, et lui-même s'installe à l’usine.

Gregers. — Vraiment?

Hjalmar. — Tiens, le négociant s'installe à l'usine.

Relling. — Il ne le supportera pas ; dans la solitude où on est là-haut.

Madame Sorby. — Oh, il ne sera pas tellement seul.

Gregers. — Ah, ça devient donc sérieux tout de même.

Madame Sorby. — Oui.

Hjalmar. — Je ne comprends pas un mot.

Gregers. — Je vais te l'expliquer. Mon père épouse madame Sorby.

Hjalmar. — Épouse.

Gina. — Non, c'est fait, enfin.

Relling. — Ça ne peut pas être vrai.

Madame Sorby. — Si, c'est vrai ; il a la dispense des bans et il part là-haut ce soir. Et je pense partir demain. Bon, maintenant je vous l’ai dit.

Relling. — C'est la fin de l'histoire.

Gregers. — Que croyez-vous qui sortira de là, madame Sôrby?

Madame Sôrby. — Ce sera très bien, je pense. Il n'est pas du tout difficile de s’entendre avec monsieur Werle, comme le croient certaines gens.

Gregers. — Vous n’avez certes aucune raison de vous plaindre.

Madame Sorby. — Oh ! non ; il lui arrive d'être peu commode ; mais j’ai connu de pires difficultés, monsieur Werle. Et on aime bien avoir l’existence assurée.

Relling. — Et le négociant Werle peut assurer votre existence; il n’est pas un gueux, lui.

Madame Sôrby. — Il ne manque pas de gens qui auraient pu n’être pas des gueux, s’ils avaient eu seulement une volonté.

Relling. — Oh, volonté, volonté... Dites-moi à quoi ça sert.

Madame Sorby. — Oh ! oui, telle personne peut en arriver à ce qu’elle ne veut plus rien.

Relling. — Ce soir, je sortirai avec Molvik,

Madame Sôrby. — Vous ne devriez pas faire cela, Relling.

Relling. — On ne peut pas empêcher ça. (Il sort par la porte du palier.)

Madame Sôrby. — Et puis, il y a autre chose. Il est des gens qui pensent que monsieur Werle aurait dû faire un peu plus pour un vieil ami comme le lieutenant Ekdal.

Hjalmar. — Monsieur Werle fait énormément pour père; il paye très largement...

Madame Sôrby. — Oui, ces écritures ; mais votre père est âgé maintenant, il n’aura bientôt plus d’assez bons yeux pour cela, aussi voilà un ordre de paiement une fois pour toutes. Vous ou Gina pourrez toucher tous les mois cent couronnes pour votre père...

Hjalmar. — Gina pourra...?

Madame Sôrby. — Oui, ou vous ; comme vous voudrez. Et

lorsque votre père... enfin, lorsqu’il n’aura plus besoin de rien, cela reviendra à Hedvig.

Hjalmar, reculant comme sous le coup d’une injure. — A Hedvig !

Hedvig. — Non ! Tant d’argent î

Hjalmar. — Hedvig ! Qu’est-ce que tu dis de ça, Gina !

Gina. — Monsieur Werle a dû se dire...

Madame Sôrby. — Ça lui a paru la manière la plus élégante... ; Hedvig est une enfant ; elle peut bien accepter cela.

Hjalmar. — Oui, c’est à elle que ça revient, à moins que Gina elle-même...

Madame Sôrby. — Gina elle-même... !

Hjalmar. — Mais moi, moi, moi, voyez-vous !

Hedvig. — Je ne veux rien avoir. Tu auras tout, père.

Madame Sôrby. — Qu'est-il arrivé ici?

Hjalmar. — Ce qui aurait dû arriver depuis long, longtemps.

Madame Sôrby. — Déjà.

Gregers. — Je comprends bien pourquoi mon père a pris cette disposition. Il a voulu me persuader que Hjalmar Ekdal n’est pas l’homme que je croyais.

Hjalmar. — En cela il se sera trompé. Regarde, Gregers. (Il déchire le papier en deux.) Tenez, madame Sôrby, veuillez rendre cela à monsieur Werle.

Madame Sôrby. — Je ne le prends pas.

Hjalmar, le jetant sur la table. — Soit. Mais au moins dites-lui que j'ai déchiré en morceaux son acte de donation.

Gregers. — Et demandez à votre futur mari qui s’est trompé, de lui ou de moi.

Madame Sôrby. — Je le ferai. Adieu, Gina; mes meilleurs vœux pour toi.

Gina. — Pour toi aussi, Berta. Adieu. (Madame Sôrby sort.)

Hjalmar, chuchotant. — Maintenant tu vas me répondre comme si tu avais prêté serment : Hedvig est-elle de moi ou non?

Gina. — Je n’en sais rien.

Hjalmar. — Tu n’en sais rien !

Gina. — Comment puis-je savoir... une femme de mon espèce !

Hjalmar. — Et tu prends un ton de défi... Gregers, demain, je quitte cette maison.

Hedvig, criant. — Père ! Oh ! non, non !

Gina. — Tu ne vas pas faire ça, Ekdal !

Gregers. — Le faut-il, Hjalmar?

Hjalmar. — Il le faut. Je m’en vais tout de suite. (Il met son manteau.) Je ne rentrerai pas cette nuit...

Hedvig. — Oh ! non, non, père ; tu ne t’en iras pas.

Hjalmar. — Va-t’en. Je n'ai rien à voir avec toi. Interroge ta mère,... si tu en as envie. Voilà. (Il prend son chapeau.) Maintenant je m’en vais; et je ne remettrai jamais les pieds ici. (Il sort à droite.)

Hedvig, se jette sur le canapé. — Il nous quitte ! Père, père nous quitte ! Oh, maman, maman !

Gina. — Ne pleure pas, Hedvig ; il reviendra.

Hedvig. — Non, il ne reviendra jamais ! Il l’a dit !

Gina. — Ne croyez-vous pas qu’il reviendra, monsieur Werle?

Gregers. — Je le crois en toute confiance. Hjalmar rentrera dans son foyer ; et vous verrez comme il reviendra édifié.

Hedvig. — Mais qu’est-ce que nous lui avons fait? Maman, dis-moi ce qu’il y a? Pourquoi ne veut-il rien savoir de moi? Dis-le moi ! Oh, dis-le moi !

Gina. — Chut, chut, tu le sauras quand tu seras grande.

Hedvig. — Oui, mais je ne serai jamais grande si père ne veut rien savoir de moi. (Elle éclate en sanglots.)

Gina. — Il ne faut pas pleurer, Hedvig ; ne pleure pas, je t’en prie. Ça te fait du mal ; le docteur Relling l’a dit.

Hedvig. — Je ne peux pas m’en empêcher. Oh, maman, maman, ramène-le.

Gina. — Oui, je vais le chercher. Peut-être est-il en bas chez Relling. (Elle jette un châle sur elle.) Mais tu vas rester tranquille, Hedvig ; tu me le promets?

Hedvig. — Oui, oui.

Gregers. — Ne vaudrait-il pas mieux lui laisser soutenir jusqu’au bout son douloureux combat?...

Gina. — Oh, ça viendra ensuite. Avant tout, il faut calmer l’enfant.

(Elle sort par la porte du palier.)

Gregers. — Allons; ayez confiance, Hedvig. Tout peut encore aller bien.

Hedvig. — Pourquoi père ne veut-il rien savoir de moi, monsieur Werle? Il faut me le dire.

Gregers. — Je peux seulement dire comme votre mère : vous le saurez un jour.

Hedvig. — Mais je ne peux pas attendre avec un chagrin pareil.

Gregers. — Quel droit avez-vous, comme n’importe qui, à être heureuse? Quel droit, je vous demande?

Hedvig. — Oh, ça m’est égal ; car c’est si bon d’être contente et heureuse.

Gregers. — Il y a quelque chose dans la vie qui est audessus de cela, Hedvig.

Hedvig. — Oui, mais peu importe, pourvu que tout aille bien de nouveau entre père et maman et moi. Croyez-vous que ça puisse aller bien de nouveau entre nous?

Gregers. — J’espère que certainement ça ira bien de nouveau un jour entre votre père et votre mère.

Hedvig. — Eh bien, et avec moi !

Gregers. — Rappelez-vous une chose, Hedvig. Vous n’êtes pas destinée à rester toujours ici, à la maison.

Hedvig. — Mais si, mais si ! Je resterai toujours à la maison. Jamais de la vie je ne quitterai père et maman... Et voilà... pensez donc... que père ne veut rien savoir de moi!

Gregers. — Il faut attendre et espérer ; il faut d’abord que votre père ait soutenu son combat jusqu’au bout.

Hedvig. — Mais je ne peux pas attendre, avec le chagrin que j’ai. Pourquoi père ne veut-il plus rien savoir de moi? Ne suis- je pas le propre enfant de père et de maman? M’ont-ils peut-être simplement trouvée?

Gregers. — Trouvée? Heu, il se peut que votre père croie quelque chose comme cela.

Hedvig. — Oui, mais alors maman peut lui dire que ce n’est pas vrai.

Gregers. — Et s’il ne la croit pas?

Hedvig. — Oui, mais si même c’était vrai, père ne pourrait-il pas m’aimer tout autant. Nous ne savons pas non plus d’où est venue le canard sauvage, et nous l’aimons quand même extrêmement.

Gregers. — Le canard sauvage. Oui, vous aimez extrêmement le canard sauvage, Hedvig.

Hedvig. — Oui, extrêmement.

Gregers . — Et le canard sauvage est votre propriété ? N’est -ce pas?

Hedvig. — Oui, c’est à moi qu’il est. Mais pourquoi...?

Gregers. — Possédez- vous autre chose que vous aimiez autant?

Hedvig. — Oh, pas du tout ; absolument rien.

Gregers. — Alors, vous allez sacrifier ce que vous possédez de plus cher...

Hedvig. — Le canard sauvage !

Gregers. — Et vous regagnerez l’amour de votre père à la place.

Hedvig. — Mais comment pouvez-vous croire...

Gregers. — Il l’a dit lui-même avant de partir ; ni vous ni le vieux ne pouvez faire un pareil sacrifice pour lui. C’est de votre amour pour lui qu’il doute ; c’est pourquoi il ne veut rien savoir de vous.

Hedvig. — Oh, s’il n’y avait que cela...

Gregers. — Montrez-lui donc que le regagner est à quoi vous tenez le plus au monde. Donnez, et donnez de bon cœur ce que vous possédez de plus cher au monde.

Hedvig. — Oui, si cela pouvait faire que tout aille bien de nouveau...

Gregers. — Il ne faut pas douter de la puissance de l’esprit de sacrifice ; il est précisément l’idéal dans la vie de famille, voyez-vous...

Hedvig. — Oh ! ça, ça m’est égal ; je ne le comprends pas.

Gregers. — Mais ne comprenez-vous pas que ce serait un acte qui porterait la marque de l’exceptionnel, et par là précisément, votre père verrait combien vous êtes proches, vous et lui.

Hedvig. — Vous croyez?

Gregers. — Oui, je le crois fermement. Et alors votre père dirait : Hedvig est mon enfant en esprit et en vérité, même si elle est venue du bout du monde.

Hedvig. — Ou du fond des mers.

Gregers. — Oui, oui, du fond des mers, si vous voulez.

Hedvig. — Et alors, ça pourrait aller bien de nouveau entre père et moi? Oh, ce serait merveilleux.

Gregers. — Tout devient merveilleux quand l’âme s’élève dans la conduite de la vie. Voilà, Hedvig, c’est ce qui est le plus cher qui doit être sacrifié. Confiez-vous à votre grandpère ; amenez-le à le faire ; guettez un moment où il sera pris du désir de chasser,... vous savez...

Hedvig. — Oui, oui, je sais bien...

Gregers. — Mais laissez votre mère en dehors...

Hedvig. — Pourquoi maman?

Gregers. — Parce qu’elle ne nous comprendrait pas.

(Gina entre par la porte du palier.)

Hedvig. — Maman ! L’as-tu vu !

Gina. — Non. J’ai [Biffé : seulement] entendu dire qu'il était entré chez Relling et l’avait emmené.

Gregers. — En êtes-vous sûre?

Gina. — Oui, la concierge [Écrit d'abord : la femme en bas dans la cour] l’a dit. Molvik était avec eux [Ajouté après coup : elle a dit]

Gregers. — Et cela maintenant, quand son âme a tant besoin de lutter dans la solitude.

Gina. — Oui, je le trouve aussi. Dieu sait où ils sont allés. Ils n’étaient pas chez madame Eriksen. [Toute la réplique est ensuite corrigée conformément au texte définitif, p. 225, 1. 26-29. Plusieurs corrections pareilles dans les dernières répliques de de l'acte .]

HedVig éclate en sanglots. — Oh, s'il ne revenait jamais plus.

Gregers. — Il reviendra. Et alors vous verrez comment il reviendra !... Bonsoir. Et dormez paisiblement. (Il sort par la porte du palier.)

HedVig se jette au cou de Gina. — Maman, maman !

Gina. — Ah ! oui, voilà ce que c’est quand on a des fous dans la maison.

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