‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 56 sur 67 · BATONS DANS LES ROUES · texte numérisé non relu

BATONS DANS LES ROUES

Le service des postes d'Arras à Montreuil-sup-Mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans, suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépèches, immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune.

Ces voitures auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque roule à l'horizon, elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort vite. La malle partie d'Arras

toutes les nuits à une heure, après le passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-Mer un peu avant cinq heures du matin.

Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuilsur-Mer par la route de Hesdin accrocha, au tournant d*une rue, au moment où elle entrait dans la ville, un petit tilbury attelé d*un cheval blanc, qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas et continua sa route au grand trot.

— Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier.

L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. *

Oii allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hàtail-il? Il ne savait. Il allait au hasard devant lui. Où? A Arras sans doute ; mais il allait peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait. Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?

Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait. Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. 11 était plus que jamais comme au premier moment.

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Pourquoi allait-il à Arras?

Il se répétait ce qu'il s*élait déjà dit en retenant le cabriolet de ScaufHaire, — que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même ; — que. c^la même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait ; — qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté ; — que de loin on se faisait des montagnes de tout; — qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place ; — qu'à la vérité il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Ghenildieu, ce Cochepaille, anciens forçats qui l'avaient connu ; mais qu'à coup sur ils ne le reconnaîtraient pas ; — bah ! quelle idée ! — que Javert en était à cent lieues ; — que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures ; — qu'il n'y avait donc aucun danger.

Que sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait; — qu'après tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa main ; — qu'il en était le maître. 11 se cramponnait à cette pensée.

Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras.

Cependant il y allait.

Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure.

A mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui reculait.

Au point du jour il était en rase campagne; la viUe de Montreuil-sur-Mer était assez loin derrière lui. 11 regarda Thorizon blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les froides figures d*une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de pénétration presque physique, ces noires silhouettes d*arbres et de collines ajoutaient à Tétat violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre.

Chaque fois qu*il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes, il se disait : il y a pourtant là-dedans, des gens qui dorment !

Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé, faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste.

Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.

Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tète, trop de ventre et pas assez d'encolure, mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fme et le pied solide ; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bète avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe.

Il n*était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait Tavoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche.

— Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. 11 répondit, presque sans sortir de sa rêverie :

— Pourquoi ?

— Venez-vous de loin? reprit le garçon.

— De cinq lieues d'ici.

— Ah!

— Pourquoi dites-vous : ah ?

Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, Tœil fixé sur la roue, puis se redressa eo disant :

— C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue.

Il sauta à bas du tilbury.

— Que dites-vous là, mon ami ?

— Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route. Regardez plutôt.

La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus.

— Mon ami , dit-il au garçon d'écurie , il y a un charron ici?

— Sans doute, monsieur.

— Rendez-moi le service de l'aller chercher.

— Il est là à deux pas. Hé ! maître BourgaiUard ! Maître BourgaiUard, le charron, était sur le seuil de

L'AFFAIRE GHAM PMATHIEU. 433

sa porte. 11 vint examiner la roue et fit la grimace d*un chirurgien qui considère une jambe cassée.

— Pouvez -vous raccommoder cette roue sur-lechamp ?

— Oui, monsieur.

— Quand pourrai-je repartir?

— Demain.

— Demain !

— Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé ?

— Très pressé. 11 faut que je reparte dans une heure au plus tard.

— Impossible, monsieur.

— Je payerai tout ce qu'on voudra.

— Impossible.

— Eh bieni dans deux heures.

— Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. Monsieur ne pourra repartir avant demain.

— L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de raccommoder cette roue, on la remplaçait ?

— Comment cela ?

— Vous êtes charron?

— Sans doute, monsieur.

— Ëstrce que vous n'avez pas une roue à me vendre? ie pourrais repartir tout de suite.

— Une roue de rechange?

— Oui.

— Je n'ai pas une roue toute faite pour votre

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