‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 19 sur 75 · LA SOLITUDE ET LA CASERNE COMBINÉES · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE ET LA CASERNE COMBINÉES

La douleur de Gosetle, si poignante encore et si vi\e quatre ou cinq mois auparavant, était, à son insu oicme, entrée en convalescence. La nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son père, la galté les oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu à peu, jura jour, goutte à goutte, dans cette âme si vierge "-t ^i jeune, on ne sait quoi qui ressemblait presque à l'ublî. Le feu s'y éteignait-il tout à fait? ou s'y forujiit-il seulement des couches de cendres? Le fait est {uVIle ne sentait presque plus de point douloureux et î râlant.

Uo jour elle pensa tout à coup à Marius : — Tiens! î:t-elle, je n'y pense plus.

Dans cette même semaine elle remarqua, passant l'vant la grille du jardin, un fort bel offtcier de lan- ' •♦•r^, taille de guêpe, ravissant uniforme, joues de

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jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cirées, schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus à fleur de tête, figure ronde, vaine, insolente et jolie ; tout le contraire de Marins. Un cigare à la bouche. — Gosette songea que cet officier était sans doute du régiment caserne rue de Babylone.

Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua Theure.

À dater de ce moment, était-ce le hasard? presque tous les jours elle le vit passer.

Les camarades de Tofflcier s'aperçurent qu'il y avait là, dans ce jardin «mal tenu», derrière cette méchante grille rococo, une assez jolie créature qui se trouvait presque toujours là au passage du beau lieutenant, lequel n'est point inconnu du lecteur et s'appelait Théodule Gillenormand.

— Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait l'œil, regarde donc.

— Est-ce que j'ai le temps, répondait le lancier, de regarder toutes les filles qui me regardent !

C'était précisén^ent l'instant où Marins descendait gravement vers l'agonie et disait : — Si je pouvais seulement la revoir avant de mourir ! — Si son souhait eût été réalisé, s'il eût vu en ce moment4à Cosette regardant un lancier, il n'eût pas pu prononcer une parole et il eût expiré de douleur.

A qui la faute? A personne.

Marins était de ces tempéraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui y séjournent; Gosette était de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.

Cosette du reste traversait ce moment dangereux, fhase fatale de la rêverie féminine abandonnée à ellemême, où le cœur d*une jeune fille isolée ressemble à ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau <i'uD cabaret. Moment rapide et décisif, critique pour (uute orpheline, qu'elle soit pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne défend pas du mauvais choix; on se mésallie très haut; la vraie mésalliance est celle Je> âmes ; et, de même que plus d'un jeune homme mcoonu, sans nom, sans naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un temple de grands sentiments et de grandes idées, de même tel bomme du monde satisfait et opulent, qui a des bottes f-»Iies et des paroles vernies, si l'on regarde, non le 'ichors, mais le dedans, c'est-à-dire ce qui est réservé é la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide t4»K*urément hanté parles passions violentes, immondes 'A avinées; le poteau d'un cabaret.

Qu'y avait-il dans l'âme de Cosette? De la passion

• jimée ou endormie ; de l'amour à l'état flottant ; quelque chose qui était limpide, brillant, trouble à une cerise profondeur, sombre plus bas. L'image du bel

• ilicier se reflétait à la surface. Y avait-il un souvenir lU fond? — tout au fond? — Peut-être. Cosette ne ^\ait pas.

U survint un incident singulier.

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