‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 34 sur 75 · L'ÊTODRDISSEMENT DU BONHEUR COMPLET · texte numérisé non relu

L'ÊTODRDISSEMENT DU BONHEUR COMPLET

Ils existaient vaguement, effarés de bonheur. Ds ne s'apercevaient pas du choléra qui décimait Paris précisément en ce mois-là. Ils s'étaient fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas été bien loin au delà de leurs noms. Marins avait dit à Cosette qu'il était orphelin, qu'il s'appelait Marins Pontmercy, qu'il était avocat, qu'il vivait d'écrire des choses pour les libraires, que son père était colonel, que c'était un héros, et que lui Marins était brouillé avec son grand-père qui était riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il était baron ; mais cela n'avait fait aucun effet à Cosette. Marins baron? elle n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire. Marins était Marins. De son côté elle lui avait confié qu'elle avait été élevée au couvent du Petit-Picpus, que sa mère était morte comme à lui, que son père s'appelait M. Fauchelevent , qu'il était très bon, qu'il donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il était pauvre

luinnéme, et qu*il se privait de tout en ne la privant de rien.

Chose bizarre, dans Tespèce de symphonie où Manus vivait depuis qu'il voyait Gosette, le passé, même le plus récent, était devenu tellement confus et lointain pour lui que ce que Gosette lui conta le satisfit pleinement, n ne songea même pas à lui parler de l'aventure nocturne de la masure, des Thénardier, de la brûlure, et de rétrange attitude et de la singulière fuite de son père. Marius avait momentanément oublié tout cela; il ne savait même pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni cil il avait déjeuné, ni qui lui avait parlé; il avait des chants dans Toreille qui le rendaient sourd à toute autre pensée, il n'existait qu'aux heures où il voyait Gosette. Alors, comme il était dans le ciel, il était tout simple qu'il oubliât la terre. Tous deux portaient avec langueur le poids indéfmissable des voluptés immatérielles. Ainsi vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.

Hélas ! qui n'a éprouvé toutes ces choses ? pourquoi vientril une heure où l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle après?

Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste. Demandez donc de la logique à la passion. Il n'y a pas plus d'enchaînement logique absolu dans le cœur humain qu'il n'y a de figure géométrique parfaite dans la mécanique céleste. Pour Cosette et Marius rien n'existait plus que Marius et Coselte. L'univers autour d'eux était tombé dans un trou. Us vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien devant, rien derrière. C'est à peine si Marius

songeait que Gosette avait un père. Il y avait dans son cerveau Teffacement de Téblouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On Ta vu, des fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de toutes les choses importantes. Ils s'étaient dit tout, excepté tout. Le tout des amoureux, c'est le rien. Mais le père, les réalités, ce bouge, ces bandits, cette aventure, à quoi bon ? et était-il bien sûr que ce cauchemar eût existé? On était deux, on s'adorait, il n'y avait que cela. Toute autre chose n'était pas. Il est probable que cet évanouissement de l'enfer derrière nous est inhérent à l'arrivée au paradis. Est-ce qu'on a vu des démons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on a tremblé? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nuée rose est là-dessus.

Donc ces deux êtres vivaient ainsi, très haut, avec toute l'invraisemblance qui est dans la nature ; ni au nadir, ni au zénith, entre l'homme et le séraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de l'éther, dans le nuage ; à peine os et chair, âme et extase de la tète aux pieds ; déjà trop sublimés pour marcher à terre, encore trop chargés d'humanité pour disparaître dans le bleu, en suspension comme des atomes qui attendent le précipité ; en apparence hors du destin ; ignorant cette ornière, hier, aujourd'hui, demain; émerveillés, pâmés, flottants ; par moments, assez allégés pour la fuite dans l'infini ; presque prêts à l'envolement étemeL

Ils dormaient éveillés dans ce bercement. 0 léthargie splendide du réel accablé d'idéal !

Quelquefois^ si belle que fût Gosette, Marius fermait

les yeux devant elle. Les yeux fermés, c'est la meilleure manière de regarder Tâme.

Marius et Gosette ne se demandaient pas où cela les conduirait. Us se regardaient comme arrivés. G*est une étrange prétention des hommes de vouloir que Tamour conduise quelque part.

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