‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 41 sur 75 · MARIUS · texte numérisé non relu

MARIUS

Marias était parti désolé de chez H. Gillenormand. 11 y était entré avec une espérance bien petite ; il eu sortait avec un désespoir immense.

Du reste, et ceux qui ont observé les commencements du cœur humain le comprendront, le lancier, rofficier, le dadais, le cousin Théodule, n'avait laissé aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le poëte dramatique pourrait en apparence espérer quelques complications de cette révélation faite à brûlepourpoint au petit-fils par le grand-père. Mais ce que le drame y gagnerait, la vérité le perdrait. Marius étail dans rage où, en fait de mal, on ne croit rien ; plus tard vient Tâge où l'on croit tout. Les soupçons ne sont autre chose que des rides. La première jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur Candide. Soupçonner Cosette ! il y a une foule de crimes que Marius eût faits plus aisément.

Il se mit à marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il ne pensa à rien dont il pût se

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souvenir. A deux heures du matin il rentra chez Gourft^yrac et se jeta tout habillé sur son matelas. Il faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant qui laisse aller et venir les idées dans le cerveau. Quand il se réveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tête, tout prêts à sortir et très aiïairés, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et Combeferre,

Courfeyrac lui dit :

— Viens-tu à l'enterrement du général Lamarque?

Il lui sembla que Courfeyrac parlait cliinois.

Il sortit quelque temps après eux. Il mit dans sa poche les pistolets que Javert lui avait conGés lors de Taventure du S février et qui étaient restés entre ses mains. Ces pistolets étaient encore chargés. Il serait «litlieile de dire quelle pensée ' obscure il avait dans l'esprit en les emportant.

Toute la journée il rôda sans savoir où ; il pleuvait \<\r instants, il ne s'en apercevait point ; il acheta pour >oo diner une flûte d'un sou chez un boulanger, la mit •I ans sa poche et l'oublia. 11 parait qu'il prit un bain lans la Seine sans en avoir conscience. 11 y a des moments où Ton a une fournaise sous le crâne. Marins ''tait dans un de ces moments-là. Il n'espérait plus rit'H, il ne craignait plus rien ; il avait fait ce pas depuis la veille. 11 attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il n'avait plus qu'une idée claire, — c'est qu'à n«'uf heures il verrait Cosette. Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; après, l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus léserts, il lui semblait entendre dans Paris des bruits

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étranges. Il sortait la tète hors de sa rêverie et disait : Est-ce qu'on se bat?

A la nuit tombante, à neuf heures précises, comme il Tavait promis à Gosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia tout. 11 y avait quarante-huit heures qu'il n'avait tu Cosette, il allait la revoir; toute autre pensée s'effaça et il n'eut plus qu'une joie inouïe et profonde. Ces minutes où ron vit des siècles ont toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment où elles passent elles emplissent entièrement le cœur. .

Marins dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Ck)setle n'était pas à la place où elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le fourré et alla à l'enfoncement près du perron. — Elle m'attend là, dit-il. — Cosette n'y était pas. Il leva les yeux, et vit que les volets de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était désert. Alors il revint à la maison, et, insensé d'amour, ivre, épouvanté, exaspéré de douleur et d'inquiétude, comme un maître qui rentre chez lui à une mauvaise heure, il frappa aux volets. U frappa, il frappa encore, au risque de voir la fenêtre s'ouvrir el la face sombre du père apparaître et lui demander : Que voulez-vous? Ceci n'était plus rien auprès de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frappé, il éleva la voix et appela Cosette. — Cosette ! cria-t-il. Cosette! répétat-il impérieusement. On ne répondit pas. C'était fini. Personne dans le jardin ; personne dans la maison.

Marins fixa ses yeux désespérés sur cette maison lugubre, aussi noire, aussi silencieuse el plus vide

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qu'une tombe. Il regarda le banc de pierre où il avait passé tant d'adorables heures près de Cosette. Alors il fi*assit sur les marches du perron, le cœur plein de douceur et de résolution, il bénit son amour dans le fond de sa pensée, et il se dit que, puisque Cosette était partie, il n'avait plus qu'à mourir.

Tout à coup il entendit une voix qui paraissait venir <l.^ la rue et qui criait à travers les arbres :

— Monsieur Marins !

11 se dressa.

— Hein? dit-il.

— Monsieur Marins, êtes-vous là?

— Oui.

— Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent à la barricade de la rue de la Chanvrerie.

Cette voix ne lui était pas entièrement inconnue. Elle ressemblait à la voix enrouée et rude d'Éponine. Marius courut à la grille, écarta le barreau mobile, passa sa tète au travers et vit quelqu'un, qui lui parut être un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crépuscule.

M. MÂBEUF

La bourse de Jean Yaljean fut inutile à M. Mabeuf. M. Mabeur, dans sa vénérable austérité enfantine, n'avait point accepté le cadeau des astres ; il n'avait point admis qu'une étoile pût se monnayer en louis d'or. Il n'avait pas deviné que ce qui tombait du ciel venait de Gavroche. [1 avait porté la bourse au commissaire de police du quartier, comme objet perdu mis par le trouveur à la disposition des réclamants. La bourse fut perdue en effet. 11 va sans dire que personne ne la réclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.

Du reste, M. Mabeuf avait continué de descendre.

Les expériences sur l'indigo n'avaient pas mieux réussi au Jardin des plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'année d'auparavant, il devait les gages de sa gouvernante ; maintenant, on l'a vu, il devait les termes de son loyer. Le mont-de-piété, au bout de treize mois écoulés, avait vendu les cuivres de sa Flore. Quelque chaudronnier en avait fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus compléter même les exem-

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plaires dépareillés de sa Flore qu'il possédait encore, il avait cédé à vil prix à un libraire-brocanteur planches et texte, comme défets. Il ne lui était plus rien resté •le l'œuvre de toute sa vie. 11 se mit à manger l'argent «le ces exemplaires. Quand il vit que cette chétive ressource s'épuisait, il renonça à son jardin et le laissa en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renoncé aux deux œufs et au morceau de bœuf qu'il mangeait de temps de temps. Il dînait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers meubles , puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de vêtements et de couvertures, puis <es herbiers et ses estampes; mais il avait encore ses livres les plus précieux, parmi lesquels plusieurs d'une haute rareté, entre autres les Quadrains historiques de la Bible, édition de 1560, la Concordance des Bibles de Pierre de Besse, les Marguerites de la Marguerite de Jean de La Haye avec dédicace à la reine de Navarre, le livre de la Charge et dignité de rambassa- (leur par le sieur de Villiers-Hotman, un Florilegium rabbinicum de 16AA, un Tibulle de 1567 avec cette ^plendide inscription : VenetiiSy in œdibus Manutianisi ^nCn un Diogène Laërce, imprimé à Lyon en 16&A, et où se trouvaient les fameuses variantes du manuscrit tli, treizième siècle* du Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 303 et 39A, si fructueusement consultés par Henri Estienne, et tous les passages en ♦lialecte dorique qui ne se trouvent que dans le célèbre manuscrit du douzième siècle de la bibliothèque «le Naples. M. Mabeuf ne faisait jamais de feu dans sa

chambre et se couchait avec le jour pour ne pas brûler de chandelle. Il semblait qu*il n'eût plus de voisins, on révitait quand il sortait, il s*en apercevait. La misère d*un enfant intéresse une mère» la misère d*un jeune homme intéresse une jeune fiUe, la misère d'un vieillard n'intéresse personne. C'est de toutes les détresses la plus froide. Cependant le père Habeat n'avait pas entièrement perdu sa sérénité d'enfant. Sa prunelle prenait quelque vivacité lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il considérait le Diogène Laêrce, qui était un exemplaire unique. Son armoire vitrée était le seul meuble qu'il eût conservé eu dehors de l'indispensable.

Un jour la mère Plutarque lui dit :

— Je n'ai pas de quoi acheter le diner.

Ce qu'elle appelait le diner, c'était un pain et quatre ou cinq pommes de terre.

— A crédit? fit M. Mabeuf.

— Vous savez bien qu'on me refuse.

M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, regarda longtemps tous ses livres l'un après l'autre^ comme un père, obligé de décimer ses enfants, les regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son bras, et sortit* Il rentra deux heures après n'ayant plus rien sous le bras, posa trente sous sur la table et dit :

— Vous ferez à diner.

A partir de ce moment, la mère Plutarque ^it s'abaisser sur le candide visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.

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Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer, M. Habeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pièce d'argent. Gomme les librairesbrocanteurs le voyaient forcé de vendre, ils lui rache* taient vingt sous ce qu'il avait payé vingt francs, quel^ quefois aux mêmes libraires. Volume à volume, toute la bibliothèque y passait. Il disait par moments : J*ai pourtant quatrevingts ans, comme s'il avait je ne sais quelle arrière-espérance d'arriver à la fin de ses jours avant d'arriver à la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert ËsUenne qu'il vendit trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Âlde qu'il avait acheté quarante sous rue des Grès. — Je dois cinq sous, dit-il tout rayonnant à la mère Plutarque. Ge jour-là il ne dloa point.

D était de la Société d'horticulture. On y savait sou dénuement. Le président de cette société le vint voir, lui promit de parler de lui au ministre de l'agriculture et du commerce, et le fit. — Mais, comment donc! s'écria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! on homme inoflensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain M. Mabeuf reçut une invitation à dîner chez le ministre. Il montra en tremblant de joie la lettre à la mère Plularque. — Nous sommes sauvés! dit-il. Au jour fixé, il alla chez le ministre. Il s'aperçut que sa cravate chiffonnée, son grand vieil habit carré et ses souliers cirés à l'œuf étonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas même le ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours

une parole» il entendit la femme du ministre, belle dame décolletée dont il n'avait osé s'approcher, qui demandait : Quel est donc ce vieux monsieur? Il s'en retourna chez lui à pied, à minuit, par une pluie battante. 11 avait vendu un Elzévir pour payer son fiacre en allant.

Tous les soirs avant de se coucher il avait pris Thabitude de lire quelques pages de son Diogène Laêrce. Il savait assez de grec pour jouir des particularités du texte qu'il possédait. Il n'avait plus maintenant d'autre joie. Quelques semaines s'écoulèrent. Tout à coup la mère Plutarque tomba malade. U est une chose plus triste que de n'avoir pas de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le médecin avait ordonné une potion fort chère. Et puis, la maladie s'aggravait, il fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothèque, il n'y avait plus rien. Le dernier volume était parti. Il ne lui restait que le Diogène Laêrce.

Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'était le à juin 1832 ; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint avec cent francs. Il posa la pile de pièces de cinq francs sur la table de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une parole.

Le lendemain, dès l'aube, il s'assit sur la borne renversée dans son jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matinée inunobile, le front baissé, l'œil vaguement fixé sur ses plates-bandes flétries. 11 pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en

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apercevoir. Dans raprès-midi, des bruits extraordinaires éclatèrent dans Paris. Cela ressemblait à des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.

Le père Mabeuf leva la tète. Il aperçut un jardinier qui passait, et demanda :

— Qu'est-ce que c'est?

Le jardinier répondit, sa bêche sur le dos, et de Taccent le plus paisible :

— Ce sont des émeutes.

— Comment des émeutes?

— Oui. On se bat.

— Pourquoi se bat-on ?

— Ah! dame! fit le jardinier.

— De quel côté? reprit M. Mabeuf.

— Du côté de l'Arsenal.

Le père Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit : Ah! c'est vrai ! et s'en alla d'un air égaré.

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