SUR CETTE POÉSIE
A rinstant où rinsurrection, surgissant du choc du peuple et de la troupe devant TArsenal, détermina un mouvement d'avant en arrière dans la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tète du convoi, •*e fut un eiïrayant reflux. La cohue s*ébranla, les rangs M? rompirent, tous counirent, partirent, s'échappèrent, K s uns avec les cris de l'attaque, les autres avec la [mleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les boulevards se divisa en un clin d'œil, déborda à droite •'t à gauche et se répandit en torrents dans deux cents rues à la fois avec le ruissellement d'une écluse lâchée.
43S LES MISÉUABLES. — L'ÉPOPÉE RUE S^-DEMS.
En ce moment un enfant déguenillé qui descendait par la rue Ménilmontant, tenant à la main une branche de faux-ébénier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de Belle ville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. Il jeta sa branche fleurie sur le pavé, et cria :
— Mère chose, je vous emprunte votre machin.
Et il se sauva avec le pistolet.
Deux minutes après, un flot de bourgeois épouvantés qui s'enfuyait par la rue Âmelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son pistolet et qui chantait :
La nuit on ne voit rien, Le jour on voit très bien, D*un écrit apocryphe Le bourgeois sY^bourifle, Pratiquez la vertu.
Tutu chapeau pointu!
C'était le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.
Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet n'avait pas de chien.
De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. Gavroche d'ailleurs était au courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mêlait son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le répertoire des oiseaux avec le répertoire des ateliers. 11 connaissait de^
rapins, tribu contiguë à la sienne. II avait, à ce qu'il parait, été trois mois apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur Baour-Lormian, Tua des quarante. Gavroche était un gamin de lettres. Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit pluvieuse où il avait offert à deux mioches i*hospitalité de son éléphant, c'était pour ses propres frères qu'il avait fait ofQce de providence. Ses frères le soir, son père le matin; voilà quelle avait été sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il était retourné en hâte à l'éléphant, en avait artistement extrait les deux mômes, avait partagé avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait inventé, puis s'en était allé, les confiant à cette bonne mère la rue qui l'avait à peu près élevé lui-même. En les quittant, il leur avait donné rendez-vous pour le soir au môme endroit, et leur avait laissé pour adieu ce discours : — Je casse une canne, autrement dit je m'esbignCy oUy comme on dit à la cour y je file. Les mioches^ si vous ne retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai à souper et Je vous coucherai. Les deux enfants, ramassés par quelque sergent de ville et mis au dépôt, ou volés par quelque saltimbanque, ou simplement égarés dans l'immense casse-tète chinois parisien, n'étaient pas revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. Il lui était arrivé plus d'une fois de se gratter le dessus de la tète et de dire : Oii diable sont mes deux enfants?
UO LES MISÉRABLES. — L'ËPOPËE RUE S^DEMS.
Cependant, il était parvenu, son pistolet au poing, rue du Pont-aux-Choux. U remarqua qu'il n*y avait plus, dans celte rue, qu'une boutique ouverte, et, chose digne de réflexion, une boutique de pâtissier. Cétait une occasion providentielle de manger encore ud chausson aux ponunes avant d'entrer dans Tinconnii. Gavroche s'arrêta, tâta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva rien, pas un sou, et se mit à crier : Au secours !
U est dur de manquer le gâteau suprême.
Gavroche n'en continua pas moins son chemin.
Deux minutes après, il était rue Saint-Liouis. En traversant la rue du Parc-Royal il sentit le besoin de se dédommager du chausson de pommes impossible, et il se donna l'immense volupté de déchirer en plein jour les afQches de spectacle.
Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'êtres bien portants qui lui parurent des propriétaires, il haussa les épaules et cracha au hasard devant lui cette gorgée de bile philosophique :
— Ces rentiers, comme c'est gras ! Ça se gave. Ça patauge dans les bons dîners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.