‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 50 sur 75 · L'ENFANT S'ÉTONNE DU VIEILLARD · texte numérisé non relu

L'ENFANT S'ÉTONNE DU VIEILLARD

Cependant Gavroche au marché Saint-Jean, dont le poste était déjà désarmé, venait — d'opérer sa jonction — avec une bande conduite par Enjolras, Courfeyrac, Gombeferre et FeuiUy. Ils étaient à peu près armés. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient le groupe. Enjobas avait un fusil de chasse à deux coups, Gombeferre un fusil de garde national portant un numéro de légion, et dans sa ceinture deux pistolets que sa redingote déboutonnée laissait voir, Jean Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine; Gourfeyrac agitait une canne à épée dégainée. Feuilly, un sabre nu au poing, marchait en avant en criant : Vive la Pologne !

ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux, essoufflés, mouillés par la pluie, Téclair dans les yeux. Gavroche les aborda avec calme.

— Où allons-nous ?

— Viens, dit Gourfeyrac.

Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondissait

Bahorel« poisson dans Teau de Fémeute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout éperdu :

— Voilà les rouges !

— Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois. Quant à moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon rouge ne in*inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes.

Il avisa un coin de mur où était placardée la plus pacifique feuille de papier du monde, une permission de manger des œufs, un mandement de carême adressé par Tarchevêque de Paris à ses « ouailles » .

Bahorel s*écria :

— Ouailles; manière polie de dire oies.

Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. A partir de cet instant, Gavroche se mit à étudier Bahorel.

— Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais dû laisser ce mandement tranquille, ce n*est pas à lui que nous avons affaire, tu dépenses inutilement de la colère. Garde ta provision. On ne fait pas feu hors des rangs, pas plus avec Tâme qu'avec le fusil.

— Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'évêque me choque, je veux manger des œufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le genre froid brûlant; moi je m'amuse. D'ailleurs je ne me dépense pas, je prends de l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle ! c'est pour me mettre en appétit.

Ce mot Hercle y frappa Gavroche. Il cherchait toutes

les occasions de s'instruire, et ce déchireur d'afficheslà avait son estime. 11 lui demanda :

— Qu'est-ce que cela veut dire, Hercle? Bahorel répondit :

— Gela veut dire sacré nom d'un chien en latin. Ici Bahorel reconnut à une fenêtre un jeune homme

pâle à barbe noire qui les regardait passer, probablement un Ami de l'A B G. Q lui cria :

— Vite, des cartouches! para bellum.

— Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche, qui maintenant comprenait le latin.

Un cortège tumultueux les accompagnait, étudiants, artistes, jeunes gens afiUiés à la Gougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de bâtons et de bayonneltes, quelques-uns, comme Gombeferre, avec des pistolets entrés dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait très vieux, marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se hâtait pour ne point rester en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche l'aperçuL

— Keksekça? dit-il à Gourfeyrac.

— G'est un vieux.

G'était M. Mabeuf.

Page 1