‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 61 sur 75 · ESSAI DE CONSOLATION SUR LA VEUVE HUGHELODP · texte numérisé non relu

ESSAI DE CONSOLATION SUR LA VEUVE HUGHELODP

Bahore), extasié de la barricade, criait :

— Voilà la rue décolletée ! comme cela fait bien! Gourfeyrac, tout en démolissant un peu le cabaret,

cherchait à consoler la veuve cabaretière.

— Mère Hucheloup, ne vous plaigniez -vous pas Tautre jour qu*on vous avait signifié procès-verbal et mise en contravention parce que Gibelotte avait secoué un tapis de lit par votre fenêtre?

— Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu, est-ce que vous allez me mettre aussi cette tablelà dans votre horreur? Et même que, pour le tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui était tombé de la mansarde dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est pas une abomination!

— Eh bien ! mère Hucheloup, nous vous vengeons. La mère Hucheloup, dans cette réparation qu'on

lui faisait, ne semblait pas comprendre beaucoup son bénéfice. Elle était satisfaite à la manière de cette femme arabe qui, ayant reçu un soufflet de son mari, s'alla plaindre à son père, criant vengeance et disant :

— Père, tu dois à mon mari affront pour affront. Le père demanda : — Sur quelle joue as-tu reçu le soufflet? — Sur la joue gauche. Le père souffleta la joue droite et dit : — Te voilà contente. Va dire à ton mari qu*il a souffleté ma fille, mais que j'ai souffleté sa femme.

La pluie avait cessé. Des recrues étaient arrivées. Des ouvriers avaient apporté sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une bourriche pleine de lampions c restés de la fête du roi ». Laquelle fête était toute récente, ayant eu lieu le l^'mai. On disait que ces munitions venaient de la part d'un épicier du faubourg Saint-Antoine nommé Pépin. On brisait Tunique réverbère de la rue de la Chanvrerie, la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis , et toutes les lanternes des rues circonvoisines, de Mondélour, du Cygne, des Prêcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderîe.

Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux barricades se construisaient en même temps, toutes deux appuyées à la maison de Gorinthe et faisant équerre; la plus grande fermait la rue de la Ghanvrerie, l'autre fermait la rue Mondétour du côté de la rue du Gygne. Gette dernière barricade, très étroite, n'était construite que de tonneaux et de pavés. Ils étaient là environ cinquante travailleurs ; une trentaine armés de fusils ; car, chemin faisant, ils avaient fait un emprunt en bloc à une boutique d'armurier.

Rien de plus bizarre et de plus bigarré que cette troupe. L'un avait un habit veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d*arçon, un autre était en manches de chemises avec un chapeau rond et une poire à poudre pendue au côté, un troisième était plastronné de neuf feuilles de papier gris et armé d'une alêne de sellier. Il y en avait un qui criait : Exterminons jusqu^au dernier et mourons au bout de notre bayonnettel Celui-là n*avait pas de bayonnette. Un autre étalait par-dessus sa redingote une bufDeterie et une giberne de garde national avec le couvre-giberne orné de cette inscription en laine rouge : Ordre public. Force fusils portant des numéros de légions, peu de chapeaux, point de cravates^ beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez à cela tous les âges, tous les visages, de petits jeunes gens pâles, des ouvriers du port bronzés. Tous se hâtaient, et, tout en s'entr'aidant , on causait des chances possibles, — qu*on aurait des secours vers trois heures du matin, — qu'on était sûr d'un régiment, — que Paris se soulèverait. Propos terribles auxquels se mêlait une sorte de jovialité cordiale. On eût dit des frères; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands périls ont cela de beau qu'ils mettent en lumière la fraternité des inconnus.

Un feu avait été allumé dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule à balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'étain du cabaret. On buvait à travers tout cela. Les capsules et les chevrotines traînaient pêle-mêle sur les tables avec les verres de vin. Dans la salle de billard, mame Hucheloup, Mate-

lote el Gibelotte, diversement modifiées par la terreur, dont I*uiie était abrutie, l'autre essoufflée, Tautre éveillée, déchiraient de vieux torchons et faisaient de la charpie ; trois insurgés les assistaient, trois gaillards chevelus , barbus et moustachus, qui épluchaient la toile avec des doigts de lingère et qui les faisaient trembler.

L*homme de haute stature que Gourfeyrac, Gombeferre et Enjolras avaient remarqué, à l'instant où il abordait Tattroupement au coin de la rue des Billettes, travaillait à la petite barricade et s'y rendait utile. Ga- >Toche travaillait à la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu Gourfeyrac chez lui et lui avait demandé monsieur Marius, il avait disparu à peu près vers le moment où l'on avait renversé l'omnibus.

Gavroche, complètement envolé et radieux, s'était chargé de la mise en train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait, étincelait. Il semblait être là pour l'encouragement de tous. Avait-il un aiguillon? oui certes, sa misère ; avait-il des ailes? oui certes, sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse , on l'entendait toujours. Il remplissait l'air, étant partout à la fois. C'était une espèce (l'ubiquité presque irritante ; pas d'arrêt possible avec lui. L*énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il impatientait les pensifs, mettait les uns en gaité, les autres en haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant, mordait un

ouvrier ; se posait, s^arrètait, repartait, volait au-dessus du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci à ceux-4à, murmurait, bourdonnait, et harcelait tout Fattelage; mouche de Timmense Coche révolutionnaire.

Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur perpétuelle dans ses petits poumons :

— Hardi! encore des pavés! encore des tonneaux! encore des machins! où y en a-t-il? Une bottée de plâtras pour me boucher ce trou-là. C'est tout petit, votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le thé de la mère Gibou. Tenez, voilà une porte vitrée.

Ceci fit exclamer les travailleurs.

— Une porte vitrée! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte vitrée, tubercule?

— Hercules vous-mêmes! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une barricade, c'est excellent. Ça n'empêche pas de l'attaquer, mais ça gêne pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chipé des pommes par-dessus un mur où il y avait des culs d^ bouteilles? Une porte vitrée, ça coupe les cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la barricade. Pardi! le verre est traître. Ah ça, vous n'avez pas une imagination effrénée, mes camarades.

Du reste, il était furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un à l'autre, réclamant : — Un fusU ! je veux un fusil! Pourquoi ne me donne-t-on pas un fusil?

— Un fusil à toi! dit Combeferre.

— Tiens! répliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai

bien eu un en 1830 quand on s*est disputé avec Charles X!

Enjolras haussa les épaules.

— Quand il y en aura pour les hommes» on en donnera aux enfants.

Gavroche se tourna fièrement, et lui répondit :

— Si tu es tué avant moi, je te prends le tien.

— Gamin! dit Enjolras.

— Blanc^bec! dit Gavroche.

Un élégant fourvoyé qui flânait au bout de la rue, fit diversion.

Gavroche lui cria :

— Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vitMlle patrie, on ne fait donc rien pour elle?

L'élégant s'enfuit.

LES PRÉPARATIFS

Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la Ghanvrerie » cette construction presque inexpugnable, comme ils rappellent, atteignait au niveau d'un premier étage, se sont trompés. Le fait est qu^elle ne dépassait pas une hauteur moyenne de six ou sept pieds. Elle était bâtie de manière que les combattants pouvaient, à volonté, ou disparaître derrière, ou dominer le barrage et même en escalader la crête au moyen d'une quadruple rangée de pavés superposés et arrangés en gradins à Tintérieur. Au dehors le front de la barricade, composé de piles de pavés et de tonneaux reliés par des poutres et des planches qui s*enchevètraient dans les roues de la charrette Anceau et de Tomnibus renversé, avait un aspect hérissé et inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pût passer avait été ménagée entre le mur des maisons et l'extrémité de la barricade la plus éloignée du cabaret, de façon qu'une sortie était possible. La flèche de romnibus était dressée droite et maintenue avec des cordes, et un drapeau rouge, fixé à cette flèche, flottait sur la barricade.

CORINTHË. 49&

La petite barricade Mondétour, cachée derrière la maison du cabaret» ne s'apercevait pas. Les deux barricades réunies formaient une véritable redoute. Enjolras et Gourfeyrac n'avaient pas jugé à propos de barricader l'autre tronçon de la rue Mondétour qui ouvre par la rue des Prêcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une communication possible avec le dehors et redoutant peu d'être attaqués par la dangereuse et difficile ruelle des Prêcheurs.

A cela près de cette issue restée libre, qui constituait ce que Folard, dans son style stratégique, eût appelé un boyau, et en tenant compte aussi de la coupure exiguë ménagée sur la rue de la Ghanvrerie , l'intérieur de la barricade, où le cabaret faisait un angle saillant, présentait un quadrilatère irrégulier fermé de toutes parts. Il y avait une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire »

que la barricade était adossée à ces maisons, toutes habitées, mais closes du haut en bas.

Tout ce travail se fit sans empêchement en moins d'une heure et sans que cette poignée d'hommes hardis vit surgir un bonnet à poil ni une bayonnette. Les bourgeois peu fréquents qui se hasardaient encore à ce moment de l'émeute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'œil rue de la Ghanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.

Les deux barricades terminées, le drapeau arboré, on traîna une table hors du cabaret, et Gourfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le coffre carré et

Courfeyracrouvrit. Ce coflfre était rempli de cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement parmi les plus braves et un moment de silence. Gourfeyrac les distribua en souriant.

Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se mirent à en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le réserva. Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela avait fmi par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec des ondulations lugubres.

On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras aUa placer trois sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde rue des Prêcheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie.

Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés, les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables où personne ne passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne palpitait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avait je ne sais quoi de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles, ils attendirent.

EN ATTENDANT

Dans ces heures d'attenle, que firent-ils?

Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de Thistoire.

Taudis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'étain et de plomb fondu destiné au moule à baUes, fumait sur un réchaud ardent, pendant que les vedettes veillaient Tarme au bras sur la barricade, pendant qu'Ënjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes, Gombeferre, Gourfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel, quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus paisibles jours de leurs causeries d*écoliers, et dans un coin de ce cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu^ils avaient élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent à dire des vers d*amour.

Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre était rempli de cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement parmi les plus braves et un moment de silence. Courfeyrac les distribua en souriant.

Chacun reçut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se mirent à en faire d'autres avec les balles qu*on fondait. Quant au baril de poudre, il était sur une table à part, près de la porte, et on le réserva. Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela avait fini par ne plus être qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient plus attention. Ce bruit tantôt s'éloignait, tantôt s'approchait, avec des ondulations lugubres.

On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans précipitation, avec une gravité solennelle. Enjolras aUa placer trois sentinelles hors des barricades, Tune rue de la Chanvrerie, la seconde rue des Prè* cheurs, la troisième au coin de la Petite-Truanderie.

Puis, les barricades bâties, les postes assignés, les fusils chargés, les vedettes posées, seuls dans ces rues redoutables oii personne ne passait plus, entourés de ces maisons muettes et comme mortes où ne pal pi* tait aucun mouvement humain, enveloppés des ombres croissantes du crépuscule qui commençait, au milieu de cette obscurité et de ce silence où l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avait je ne sais quoi de tragique et de terrifiant, isolés, armés, déterminés, tranquilles, ils attendirent.

CORINTUE. 497

EN ATTENDANT

Dans ces heures d^attenle, que firenl-ils?

n faut bien que nous le disions, puisque ceci est de rhistoire.

Taudis que les hommes faisaient des cartouchQS et les femmes de la charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d*étain et de plomb fondu destiné au moule à balles, fumait sur un réchaud ardent, pendant que les vedettes veillaient Tarme au bras sur la barricade, pendant qu*Ënjolras, impossible à distraire, veillait sur les vedettes, Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel, quelques autres encore, se cherchèrent et se réunirent, comme aux plus paisibles jours de leurs causeries d'écoliers, el dans un coin de ce cabaret changé en casemate, à deux pas de la redoute qu'ils avaient élevée, leurs carabines amorcées et chargées appuyées au dossier de leur chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprême, se mirent à dire des vers d'amour.

évita les sentinelles. Il fit un détour, gagna la rue de Béthisy, et se dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n*y avait plus de lanternes.

Après avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisière des troupes ; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant, plus un soldat, plus une lumière; personne. La solitude, le silence, la nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'était entrer dans une cave.

Il continua d'avancer.

Il fit quelques pas. Quelqu'un passa près de lui en courant. Était-ce un homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n'eût pu le dire. Gela avait passé et s'était évanoui.

De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu*il jugea être la rue de la Poterie ; vers le milieu de cette ruelle il se heurta à un obstacle. Il étendit les mains. C'était une charrette renversée ; son pied reconnut des flaques d'eau, des fondrières, des pavés épars et amoncelés. Il y avait là une barricade ébauchée et abandonnée. Il escalada les pavés et se trouva de l'autre côté du barrage. Il marchait très près des bornes et &e guidait sur le mur des maisons. Un peu au delà de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'étaient deux chevaux blancs ; les chevaux de l'omnibus dételé le matin par Bossuet, qui avaient erré au hasard de rue en rue toute la journée et avaient fini par s'arrêter là, avec cette patience accablée des brutes qui ne comprennent pas plus les actions de

rhomme que rhomme ne comprend les actions de la providence.

Marins laissa les chevaux derrière lui. Gomme il abordait une rue qui lui faisait Teffet d*ètre la rue du Contrat-Social, un coup de fusil, venu on ne sait d'où et qui traversait Tobscurité au hasard, siflla tout près de lui, et la balle perça au-dessus de sa tète un plat à barbe de cuivre suspendu à la boutique d*un coiffeur. On voyait encore, en 18A6, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat à barbe troué.

Ce coup de fusil, c'était encore de la vie. A partir de cet instant, il ne rencontra plus rien.

Tout cet itinéraire ressemblait à une descente de marches noires.

Marius n'en alla pas moins en avant.

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