ACTE I. — AFFRONT SUR AFFRONT
Gubelta ! Gubetta ! s*il y avait aujourd'hui en Italie, dans cette fatale et erimioelle Italie, un cœur noble et pur. un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un ca*ur d*ange sous une cuirasse de soldat; s*il ne me restait, à moi, pauvre femme, haïe, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toutepuissante que je suis; s*il ne me restait, dans Tétat de détresse où mon ame agonise douloureusement, qu'une i«léc, qu*une espérance, qu'une ressource, celle de mériter et d'obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta, un peu de tendresse, un peu d'estime dans ce nrur si lier et si pur; si je n'avais d'autre pensée que l'ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien; comprendrais-tu alors, Gubetta, pourquoi j*ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d'effacer les taches de toutes sortes que j'ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, do pénitence et de vertu » l'idée infâme et sanglante •|ue l'Italie attache à mon nom?
GL'BETTA.
Mon Dieu, madame! sur quel ermite avez vous marrlié aujourd'hui?
Ne ris pas. Il y a longtemps déjà que j'ai ces pensées sans te les dire. Lorsqu'on est entraîné par un courant de crimes, on ne s'arrête pas quand on veut. Le^ deux anges luttaient en moi, le bon et le mauvais ; mai< je crois que le bon va enfin l'emporter.
GUBETTA
Alors, te Deum laudamus, magnificat anima mea Dominuml — Savez- vous, madame, que je ne vous comprends plus, et que, depuis quelque temps, vous ùtes devenue indéchiffrable pour moi? Il y a un mois, votre altesse annonce qu'elle part pour Spolette, prend congé de monseigneur don Alphonse d'Esté, voire mari, qui a, du reste, la bonhomie d'être amoureux de vous comme un tourtereau et jaloux comme un tigre; votre altesse donc quitte Ferrare, et s'en vient secrètement à Venise, presque sans suite, affublée d'un faux nom napolitain, et moi d'un faux nom espagnol. Arrivée à Venise, votre altesse se sépare de moi, et m'ordonne de ne pas la connaître. Et puis vous vous mettez à courir les fêtes, les musiques, les tertuUias à l'espagnole, profitant du carnaval pour aller partout masquée, cachée à tous, déguisée, me parlant à peine entre deux portes chaque soir; et voilà que toute cette mascarade se termine par un sermon que vous me faites ! Un sermon de vous à moi, madame! cela n'est-il pas véhément et prodigieux? Vous avez métamorphosé votre nom, vous avez métamorphosé votre habit, à présent vous métamorphosez votre âme. En honneur, c'est pousser furieusement loin le carnaval. Je m'y perds. Où est la cause de cette conduite de la part de votre altesse ?
DOXÂ LUCREZIA, lui taisissant vivement le brat et l'attirant
près de Gennaro endormi.
Vois-tu ce jeune homme?
VOTE I. - AFFRONT SUR AFFRONT. t7
GUBETTA
Ce jeune homme D*est pas nouveau pour moi, et je <ii& bien que e*est après lui que vous courez sous votre masque depuis que vous êtes a Venise.
Ouesl-ee que tu en dis?
(ilBETTA.
Je dis que c*est un jeune homme qui dort couché ^ur un banc, et qui dormirait debout s*il avait été eu tiers dans la conversation morale et édifiante que je vien* d*avoir avec votre altesse.
DO?fA LrCREZIA.
Est-ce que tu ne le trouves pas bien beau?
GUBETTA
Il serait plus beau» s'il n*avait pas les yeux fermés. In visage sans yeux, c*est un palais sans fenêtres.
DO?fA Lt'CREZIA.
Si tu savais comme je l'aime !
GUBETTA
C'est Taflaire de don Alphonse, votre royal mari. Je dois cependant avertir votre altesse qu'elle perd ses peines. Ce jeune homme, à ce qu'on m'a dit, aime d*amour une belle jeune fille nommée Fiammetta.
DOyk LUCREZIA.
liU la jeune fille Taime-t-elle?
GUBETTA
On dit que oui.
Tant mieux ! Je voudrais tant le savoir heureux !
GIBETTA.
Voilà qui est singulier et n'est guère dans vos façons. Je vous croyais plus jalouse.
DON'A LUCREZIA, contemplant Gennaro.
Quelle noble figure !
GUBETTA
Je trouve qu'il ressemble à quelqu'un...
DONA LUCREZIA, TÎTement.
Ne me dis pas à qui tu trouves qu'il ressemble! — Laisse-moi.
Gabotta sort. Doua Lucrczia reste quelques insiants comme en extase derant Gennaro ; elle ne voit pas doux hommes masqués qui viennent d'entrer au fond du théâtre et qui l'observent.
DONA LUCREZIA, se croyant seule.
C'est donc lui! il m'est doue enfin donné de le voir un instant sans péril! Non, je ne l'avais pas rêvé plus beau ! 0 Dieu ! épargnez-moi l'angoisse d'être jamais haïe et méprisée de lui. Vous savez qu'il est tout ce que j'aime sous le ciel ! — Je n'ose ôter mon masque, il faut pourtant que j'essuie mes larmes.
Bile ôtc son masque pour 8'es^uycr les yeux. Les deux hommes masqués causent à voix basse pendant qu'elle retombe dans sa contemplation de Gennaro.