CHAPITRE V
Maintenant que j'ai fait connaître ^u lecteur Jes derniers traits de l'histoire de Joannetti et de Rosiuei U ^P reste plus qu'à dire un mot de l'âme et de Jft bjête ppur être parfaitement en règle avec lui. Ces deux personnages, le dernier surtout, ne joueront plus un rôle aussi intéressant dans mon voyage. IJn aims^ble voye-geur qui a suivi la même carrière que moi *, prétend qu ils doivent être fatigués. Hélas î il n'a que trop r^ispn. Ce u'est p;^ que mou ân^e ait rieu perdu (le ^on ^ptivlt4» aut^^nt Au niQin§ qu'elle peut s'en apercevoir; mais ces rel^tipn§ avec rautre ont changé. Celle-ci n'a plus la mêiue vivacité dans ses réparties; elle n'a plus... Compient expliquer celp-!,., J'allais 4ire la même pr^sepce d'esprit, cpuin^e si
1. second Voyage fmtQur de m^ çhml^^êt P&r uq anonymp, ç^pitoe premier.
ÉXPÉDITIOîr NÔCTDftNÈ AUtOUR DE MA CHAMBRE 71
une bête pouvait en avoir! Quoi c(u*il en soit, et sans entrer dans une explication embarrassante, je dirai seulement qu'entraîné par la confiance qtle me témoignait la jeune AJetandrine, je lui avals écrit une lettre assez tendre, lorsque j'en reçus une réponse folie, mais froide, qui finissait par Ces propres terrtieS : d Soye^ sûr, Mon- « sieur, que je conserverai toujours pour vous les senti- (( ments de restiiiièlâ plus sincèi'é'. » Juste ciel ! ni*écriaî-je aussitôt; me voilà pëMii. Depuis Ce jotit' fatal, je résolus dé ne plus mettre eii avant mofl système de l'âme et de la bête. En conséquence, satiS faire de distinCtloii entùeces deux ètf es et sans les séparer, je leS ferai passer Tuil portant l'autre, comme certains marchands leurs mafchafldises et je voyagerai en bloc potif éviter tout inconvénient.
CflAPiTflÈ VI
Il serait inutile de parier des dimensions de ma fiôti-^ veîle chambre. Elle ressefnblé si fort à la première, qu'ort s'y méprendrait au premier coup d'œil, si, par une précaution de l'architecte, le plafond ne s'inclinait obliquement du côté de la rue, et ne laissait au toit la direction qu'exigent les lois de l'hydraulique pour l'écoulement de la pluie. Elle reçoit le jour par une seule ouverture de deux pieds et demi de large sur quatre pieds de haut, élevée de six à sept pieds environ au-dessus du plancher, et à k^ quelle on arrive au moyen d'une petite échelle.
L'élévation de ma fenêtre au-dessus du plancher est une de ces circonstances heureuses qui peuvent être également dues au hasard ou au génie de l'architecte. Le jour presque perpendiculaire qu'elle répandait dans mon réduit lui donnait un aspect mystérieux. Le temple antique du Panthéon reçoit le jour à peu près de la même manière* En outre, aucun objet extérieur ne pouvait me distraire. Semblable à ces navigateurs qui, perdus sur le vaste
Océan, ne voient plus que le ciel et la mer, je ne voyais que le ciel et ma chambre, et les objets extérieurs les plus voisins sur lesquels pouvaient se porter mes regards étaient la lune ou Tétoile du matin ; ce qui me mettait dans un rapport immédiat avec le ciel, et donnait à mes pensées un vol élevé qu'elles n'auraient jamais eu si j'avais choisi mon logement au rez-de-chaussée.
La fenêtre dont j'ai parlé s'élevait au-dessus du toit et formait la plus jolie lucarne : sa hauteur sur l'horizon était si grande, que lorsque les premiers rayons du soleil venaient l'éclairer, il faisait encore sombre dans la rue. Aussi je jouissais d'une des plus belles vues qu'on puisse imaginer. Mais la plus belle vue nous fatigue bientôt lorsqu'on la voit trop souvent; l'œil s'y habitue, et l'on n'en fait plus de cas. La situation de ma fenêtre me préservait encore de cet inconvénient, parce que je ne voyais jamais le magnifique spectacle de la campagne de Turin sans monter quatre ou cinq échelons, ce qui me procurait des jouissances toujours vives, parce qu'elles étaient ménagées. Lorsque, fatigué, je voulais me donner une agréable récréation, je terminais ma journée en montant à ma fenêtre.
Au premier échelon, je ne voyais encore que le ciel ; bientôt le temple colossal de Supergue* commençait à paraître. La colline de Turin, sur laquelle il repose, s'élevait peu à peu devant moi, couverte de forêts et de riches vignobles, offrant avec orgueil, au soleil couchant ses jardins et ses palais, tandis que des habitations simples et modestes semblaient se cacher à moitié dans ses vallons, pour servir de retraite au sage et favoriser ses méditations.
Charmante colline ! tu m'as vu souvent rechercher tes
1. Ou la Superga, église magnifique élevée par le roi Victor-Amôdée I*% en 1706, pour raccomplissemeot du vœu qu'il avait fait à la Vierge, si les Français levaient le siège de Turin. La Superga sert de sépulture aux princes de la maison de Savoie.
IZPéDITION NOCTURHE AUTOUR DE MA CHAMBRE 73
retraites solitaires et préférer tes sentiers écartés aux promenades brillantes de la capitale ; tu m'as vu souvent perdu dans tes labyrinthes de verdure, attentif au chant de Talouette matinale, le cœur plein d'une vague inq[uiétude et du désir ardent de me fixer pour jamais dans tes vallons enchantés. — Je te salue, colline charmante ! tu es peinte dans mon cœur ! Puisse la rosée céleste rendre, s'il est possible, tes champs plus touffus! puissent tes habitants jouir en paix de leur bonheur^ et tes ombrages leur être favorables et salutaires 1 puisse enfin ton heureuse terre être toujours le doux asile de la vraie philosophie, de la science modeste, de l'amitié sincère et hospitalière que j'y ai trouvée!