CHAPITRE XXVI
Outre la moitié du genre humain à laquelle je porte une si vive affection, le dirai-je, et voudra-t-onmecroire? mon cœur est doué d'une telle capacité de tendresse, que tous les êtres vivants et les choses inanimées elles-mêmes en ont aussi *une bonne part. J'aime les arbres qui me prêtent leur ombre, et les oiseaux qui gazouillent sous le feuillage, et le cri nocturne de la chouette, et le bruit des torrents : j'aime tout. . . j'aime la lune 1
Vous riez, mademoiselle : il est aisé de tourner en ridicule les sentiments que Ton n'éprouve pas; mais les cœurs qui ressemblent au mien me comprendront.
Oui, je m'attache d'une véritable affection à tout ce qui
•m'entoure. J'aime les chemins où je passe, la fontaine
dans laquelle je bois : je ne me sépare pas sans quelque
peine du rameau que j'ai pris au hasard dans une haie :
je le regarde encore après l'avoir jeté; nous avions déjà
96 EXPJÊDITIOK IfOCTORNE ACTOUR DE MA CBAUBRE
fait connaissance : je regrette les feuilles qoi tombent, et jusqu'au zéphyr gui passe. Où est maintenant celui qui agitait tes cheveux noirs, Élisa, lorsque, assise auprès de moi sur les bords de la Doire, la veille de notre éternelle séparation, tu me regardais dans un triste* silence? Où est ton regard? où est cet instant douloureux et chéri ?
temps ! divinité terrible ! ce n'est pas ta faux cruelle qui m'épouvante ; je ne crains que tes hideux enfants, l'indifférence et Toubli, qui font une longue mort des trois quarts de notre existence.
Hélas ! ce zéphyr, ce regard, ce sourire, sont aussi loin de moi que les aventures d'Ariane : il ne reste plus au fond de mon cœur que des regrets et de vains souvenirs; triste mélange sur lequel ma vie surnage encore, comme un vaisseau fracassé par la tempête flotte quelque temps encore sur la mer agitée !...