‹ Œuvres complètesChapitre 79 sur 87 · LES · texte numérisé non relu

LES

Les montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l'empire de Russie sans lui appartenir. Leurs féroces habitants, séparés par le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais qui sont toutes animées par le môme amour de l'indépendance et du pillage.

Une des plus nombreuses et des plus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les hautes vallées s'étendent jusqu'aux sommités du Caucase. Les hommes en sont beaux, courageux, intelligents, mais voleurs et cruels, et dans un état de guerre presque continuel avec les troupes de la ligne^.

C'est au milieu de ces hordes dangereuses et au centre même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie. Des redoutes, placées de distance en distance, assurent la route jusqu'en Géorgie ; mais aucun voyageur n'oserait se hasarder à parcourir seul l'espace qui les sépare. Deux fois par semaine, un convoi d'infan* terie, avec du canon et un parti considérable de Cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouvernement. Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes,

1. On désigne par ce mot la suite des postes gardés par les troupes russes entre la mer Caspienne et la mer- [foire, depuis Tembouchure du Tereck Jusqu'à celle du Guban.

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est devenue une petite bourgade assez peuplée. Sa situation lui a fait donner le nom de Wladi-Caucase ^ : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d'être parlé.

Le major Rascambo, du régiment de Wologda, gentilhomme russe, d'une famille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars, dans les gorges du Caucase. Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la témérité, il eut l'imprudence d'entreprendre ce voyage avec l'escorte d'une cinquantaine de Cosaques dont il disposait, et l'imprudence plus grande encore de parler de son projet et de s'en vanter avant de l'exécuter.

Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges pacifiques, sont soumis à la Russie, et ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages. Ces derniers, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade. A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d'une petite colUne couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval. La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à terre, et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très-éloignée. '

Les habitants du Caucase, quoique inviduellement trèscourageux, sont incapables d'attaquer en masse, et sont par conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne contenance; mais ils ont de bonnes armes, et tirent fort juste. Leur grand nombre, dans cette occasion, rendait le combat trop inégal. Après une assez longue

1. fVladi-Caucaie^ vient du verbe russe wladeti^ qui signiâo eom* mander^ dominer»

LES PRISONNIERS DU GADGj\SE l/jS

fusillade, plus de la moitié des Cosaques furent tués ou mis hors de combat ; le reste s'était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches. Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interprètes, faisaient crier aux Cosaques : « Livrez-nous le major, ou vous serez « tués jusqu'au dernier. » Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient : il remit son épée à ses Cosaques et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt, leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon. A peine se fut-il livré aux ennemis, qu'il vit paraître de loin le secours qu'on lui envoyait : il n'était plus temps : les brigands s'éloignèrent avec rapidité.

Son denchik * était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major. Caché dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lorsque les Cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître. Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté par où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux. Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traîneur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.

On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort. Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu'on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik 2) s'en empara et refusa de la jeter,

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