Valeur d'environ k francs
190 LA JEUNE SIBÉRIEZINE
leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père puseul la lui faire accepter. Les deux pauvres exilés voulut rent aussi contribuer au petit fonds qu'elle emportait pour le voyage ; l'un offrit trente kopecks en cuivre, et l'autre une pièce de vingt kopecks en argent ; c'était leur subsistance de plusieurs jours. Prascovie refusa leur offre généreuse, mais elle en fut vivement touchée : « Si la Provi- « denjje, leur dit-elle, accorde jamais quelque faveur à mes « parents, j'espère que vous en aurez une part. »
Dans ce moment, les premiers rayons du soleil levant parurent dans la chambre. « L'heure est venue, dit-elle ; il faut nous séparer. » Elle s'assit ainsi que ses parents et . les deux amis, comme il est d'usage en Russie en pareille circonstance. Lorsqu'un ami part pour un voyage de long cours, au moment de faire les derniers adieux, le voyageur s'assied; toutes les personnes présentes doivent l'imiter; après une minute de repos, pendant laquelle on parle du temps et de choses indifférentes, on se lève, et les pleurs et les embrassements commencent.
Cette fiérémonie, qui au premier coup d'oeil paraît insigniflante, a cependant quelque chose d'intéressant. Avant de se séparer pour longtemps, peut-être pour toujours, on se repose encore quelques moments ensemble, comme si l'on voulait tromper la destinée et lui dérober cette courte jouissance.
Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parents, et, s'arrachant courageusement de leurs bras, quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. Les deux exilés l'accompagnèrent pendant la première verste. Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte, la suivirent longtemps des yeux, voulant lui donner de loin un dernier adieu ; mais la jeune fille ne regarda plus en arrière, et disparut bientôt dans l'éloignement.
Lopouloff et sa femme rentrèrent alors dans leur triste demeure, qui désormais allait leur paraître bien déserte.
Les malheureux vécurent encore plus isolés qu'auparavant: les autres habitants d'Ischim accusaient le père d'avoir lui-môme poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet. On se moquait surtout des deux prisonniers, qui, dans leur simplicité, n'avaient pas caché la promesse que Prascovie leur avait faite de s'intéresser à eux, et on les félicitait d'avance sur leur bonne fortune.
Laissons maintenant cette région de peines et suivons notre intéressante voyageuse. Lorsque les deux amis qui l'avaient accompagnée la quittèrent, elle avait trouvé plusieurs jeunes fiUes qui faisaient la môme route qu'elle jusqu'au village voisin, éloigné d'Ischim d'environ vingt-cinq verstes. Chemin faisant, elles furent accostées par une bande déjeunes paysans dont quelques-uns étaient à moitié ivres; ils descendirent de cheval sous prétexte de les accompagner: c'était à l'entrée d'un grand bois. Les voyageuses alarmées ne voulurent point s'y acheminer avec eux : elles avaient quelques provisions, et s'assirent au bord du chemin pour se restaurer, en priant les villageois de continuer leur route ; mais ils s'assirent avec elles, en déclarant vouloir partager leur déjeuner, et les accompagner ensuite jusqu'au village. Dans cette perplexité, Prascovie, pour éloigner ces importuns, crut pouvoir employer une petite ruse, qui lui réussît : « Nous irions volontiers (( avec vous, leur dit-elle ; mais nous devons attendre ici (( mes frères, qui nous amènent des charriots pour nous (( transporter. » Les jeunes gens virent en effet dans l'éloignement deux charriots que Prascovie avait aperçus avant eux; bientôt après ils remontèrent à cheval et disparurent. « C'était un petit mensonge, disait-elle en racon (( tant sa première aventure ; mais il ne m'a pas porté « malheur. » Elle parvint heureusement au village où elle devait s'arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance, qui la traita fort bien.
Le lendemain, à son réveil, la fatigue de la première marche qu'elle eût jamais faite se faisait vivement sentir. En sortant de Tisba* où elle avait passé la nuit, elle eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit toute seule. L'histoire d'Agar dans le désert lui revint à la mémoire et lui rendit son courage. Elle fit le signe de la croix, et s'achemina en se recommandant à son ange gardien. Après avoir dépassé quelques maisons, elle aperçut l'enseigne de l'aigle sur le cabaret du village devant lequel elle avait passé la veille ; ce qui lui fit juger qu'au lieu d'avoir pris le chemin de Pétersbourg, elle revenait sur ses pas. Elle s'arrêta pour s'orienter, et vit son hôte qui souriait sur le pas de sa porte. <( Si vous voyagez de cette manière, s'écria-t-il, vous n'irez « pas loin, et vous feriez peut-être mieux de retourner chez « vous. »
Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite; et lorsque, dans son indécision, elle demandait le chemin de Pétersbourg, à l'extrême distance où elle se trouvait de cette ville, on se moquait d'elle, ce qui la jetait dans un grand embarrras. Prascovie, n'ayant aucune idée de la géographie du pays qu'elle avait à parcourir, s'était imaginé que la ville de Riew, fameuse dans la religion du pays, et dont sa mère lui avait souvent parlé, se trouvait sur le chemin de Pétersbourg : elle avait le projet d'y faire ses dévotions en passant, et s'y promettait d'y prendre un jour le voile, si son entreprise réussissait.
Dans la fausse idée qu'elle s'était formée de la situation de cette ville, voyant qu'on souriait lorsqu'elle demandait le chemin de Pétersbourg, elle demandait aux passants celui de Riew, ce qui lui réussissait plus mal encore.
Une fois, entre autres, se trouvant indécise sur le choix
1. Maison de paysan, ordinairement composée d'une seule chambre dont un énorme poêle occupe une bonne partie. Quoique l'isba réponde à peu près au mot de chaumière, il n'entraîne point cependant l'idée de "^isère.
de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un kibick qui s'approchait, et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent qu'elle plaisantait. « Prenez, lui dirent-ils en riant, « celui que vous voudrez ; ils conduisent tous également « à Kiew, à Paris et à Rome. » Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien. Elle ne pouvait donner aucun détail exact sur la route qu'elle avait tenue, ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé, et qui se confondaient dans sa mémoire. Lorqu'elle arrivait dans un hameau peu considérable, elle était ordinairement bien accueillie par les maîtres de la première maison où elle demandait l'hospitalité ; mais dans les gros villages, et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours de la peine à trouver un asile : on la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs, et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagréments pendant son voyage.
Quelques marches avant d'arriver à Kamoîlicheff, un violent orage la surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu'elle eût encore faites. Elle redoubla de vitesse pour atteindre les premières habitations, qu'elle ne croyait pas être fort éloignées ; mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle, la frayeur lui fit chercher un refuge dans un bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute la nuit ; la jeune fille la passa sans abri dans ce lieu désert, exposée aux torrents de la pluie, qui ne cessa que vers le matin. Lorsque l'aube parut, elle se traîna jusqu'au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d'elle et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures du matin, elle arriva dans un grand village. Le paysan, qui ne devait pas s'y arrêter, la déposa au milieu de la rue et
continua sa route. Prascovie pressentait qu'elle serait mal reçue: les maisons avaient une bonne apparence. Cependant, pressée par la fatigue et la faim, elle s'approcha de la fenêtre basse auprès de laquelle une femme de quarante à cinquante ans triait des pois, et la pria de la recevoir chez elle. La villageoise, après l'avoir examinée quelques instants d'un air de mépris, la renvoya durement.
En descendant du chariot qui l'avait amenée, Prascovie était tombée dans la boue, et ses habits en étaient couverts. La cruelle nuit qu'elle venait de passer dans la forêt, ainsi que le manque de nourriture, avaient sans doute aussi altéré ses traits, et lui donnaient un aspect défavorable. La malheureuse fut rejetée de toutes les maisons où elle se présenta. Une méchante femme, à la porte de laquelle, vaincue par la fatigue, elle s'était assise, et qu'elle conjurait de la recevoir, la força par des menaces de s'éloigner, en lui disant qu'elle ne recevait chez elle ni les voleurs ni les coureuses. La jeune fille, voyant une église devant elle, s'y achemina tristement. « Du moins, (( se disait-elle, on ne m'en chassera pas. )) La porte s'en trouva fermée ; elle s'assit sur les marches qui y conduisaient. Des petits garçons qui l'avaient suivie, et qui s'étaient attroupés autour d'elle lorsque la femme la maltraitait, continuèrent àl'insulter et à la traiter de voleuse. Elle demeura près de deux heures dans cette situation pénible, se mourant de froid, d'inanition, priant Dieu de l'assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.
Cependant une femme s'approcha pour l'interroger. Prascovie raconta l'affreuse nuit qu'elle avait passée dans le bois; d'autres paysans s'arrêtèrent pour l'entendre. Le starost * du village examina son passeport, et déclara qu'il était en règle : alors la bonne femme attendrie lui offrit sa maison; mais lorsque la voyageuse voulut se soulever,
1. Starost, de T adjectif stavi% vieux ou ancien, est en Russie ce que sont les maires en France, les schultg ou baillis en Allemagne.
LA JEUNE SIBéRIERlIE 195
ses membres étaient tellement engourdis qu'on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers, eUe montra son pied nu et ses jambes enflées. Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l'avaient fait maltraiter. On la plaça sur un chariot; et les mêmes enfants qui l'avaient insultée quelques moments auparavant s'empressèrent de la traîner, et la conduisirent ainsi chez la viUageoise, qui la reçut avec beaucoup d'amitié, et chez laquelle elle passa plusieurs jours. Pendant ce temps de repos, un paysan charitable lui fît une paire de bottines ; enfin, lorsqu'elle eut recouvré sa santé et ses forces, elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage, qu'elle poursuivit jusqu'à l'hiver, s'arrêtant plus ou moins dans différents villages, selon que la fatigue l'y obligeait et d'après l'accueil qu'elle recevait des habitants. Elle tâchait, pendant le séjour qu'elle y faisait, de se rendre utile, en balayant la maison, en lavant 1 e linge ou en cousant pour ses hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu'elle était déjà reçue et établie dans la maison. Elle avait remarqué que lorsqu'elle voulait se faire connaître au premier abord, on ne la croyait pas et qu'on la prenait pour une aventurière. En effet, les hommes sont généralement disposés à se roidir, lorsqu'ils aperçoivent qu^on veut les gagner. H faut les toucher sans qu'ils s'en doutent, et ils accordent plus volontiers leur pitié que leur estime. Prascovie commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de la fatigue dont elle était accablée, pour obtenir l'hospitalité ; enfin, lorsqu'elle était établie chez ses hôtes, elle disait son nom et racontait son histoire. C'est ainsi que, dans son pénible voyage, elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.
Souvent des personnes qui l'avaient rejetée, la voyant s'éloigner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les mendiants accoutumés aux refus, y paraissent peu sensibles; mais Prascovie, quoique placée par le sort
196 LA JEUNE SIBiRIENNE
dans une situation déplorable, n'avait point encore été, avant son voyage, dans le cas d'implorer la pitié ; et, malgré toute sa force d'âme et sa résignation, elle était navrée des refus, surtout lorsqu'ils provenaient de la mauvaise opinion que l'on prenait d'elle.
Le bon effet qu'avait produit, dans la circonstance dont nous venons de parler, l'exhibition de son passeport, l'engagea dans la suite à le montrer lorsqu'elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes : elle y était qualifiée de fiUe de capitaine; ce qui lui fut utile en plusieurs occasions. Cependant elle avouait que le malheur d'être repoussée lui était arrivé rarement, tandis que les traitements d'humanité et de bienveillance qu'elle avait éprouvés étaient innombrables : (( On s'imagine, disait-elle dans la suite, que « mon voyage a été bien désastreux, parce que je ne race conte que les peines et les embarras dans lesquels je me « suis trouvée, et que je ne dis rien des bons gîtes que j'ai ce rencontrés, et dont personne ne désire savoir l'histoire. »
Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une dans laquelle la jeune fille crut sa vie menacée, et qui mérite d'être connue pour sa singularité.
Elle marchait un soir le long des maisons d'un village, pour chercher un logement, lorsqu'un paysan qui venait de lui refuser très-durement l'hospitalité la suivit et la rappela. C'était un homme âgé, de très-mauvaise mine. Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et se laissa cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva dans l'isba qu'une femme âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porte et poussa les guichets des fenêtres. En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d'accueil : elles avaient un air si étrange, que Prascovie éprouvait une certaine crainte, et se repentait de s'être arrêtée chez elles. On la fit asseoir. L'isba n'était éclairé que par des esquilles
de sapin enflammées, plantées dans un trou delà muraille, et qu'on remplaçait souvent lorsqu'elles étaient consumées. A la clarté lugubre de cette flamme, lorsqu'elle se hasardait à, lever les yeux, elle voyait ceux de ses hôtes fixés sur «iîae. Enfin, après quelques minutes de silence : « D'où « venez-vous? lui demanda la vieille.
« — Je viens dlschim, et je vais à Pétersbourg. « — Oh ! Oh I vous avez donc beaucoup d'argent pour « entreprendre un si grand voyage?
« — Il ne me reste que quatre-vingts Eopecks en « cuivre, répondit la voyageuse intimidée.
« — Tu mens I s'écria la vieille ; oui, tu mens I On ne « se met point en route pour aller si loin, avec si peu d'ar- « gent I » La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari, u De Tobolsk à Pétersbourg avec quatre-vingts « kopecks, disait-elle; c'est probable, vraiment I » La malheureuse fille, outragée et tremblante, retenait ses larmes, et priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cependant quelques pommes de terre, et dès qu'elle les eut mangées, son hôtesse lui conseilla de s'aller coucher. Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d'être des voleurs, aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains. Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle où elle devait passer la nuit \ laissant en bas, à leur portée, ses pocheset son sac, afin de leur donner la facilité de compter son argent et pour s'épargner la honte d'être fouillée.
Dès qu'ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs recherchés. Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation. « Elle a encore de l'argent sur elle, disaient-ils,
1. Les poêles russes sont très-grands, et les paysans, n'ayant point de lit dans ce pays, couchent tout habillés, soit sur les bancs qui régnent dans toute l'enceinte de leur cabane, soit sur le poêle, qui est la place la plus spacieuse et en môme temps la plus chaude.
198 LA XEUHS SnÉBUHBS
« elle a sûiemrait des assignations <. JTai yo, ajouta la a vieille, un cordon passé à son cou, auquel pend un petit « sac; c'est là où est l'argent. » C'était un petit sac de toile cirée, contenant son passe-port, qu'elle ne quittait jamais. Us se mirent à parler plus bas, et les mots qu'elle ent^idait de temps en temps n'étaient pas faits pour la rassurer, a Personne ne l'a vu entrer chez nous, disaient a les misérables ; on ne se doute pas même qu'elle soit a dans le village. » Us parlèrent encore plus bas. Après quelques instants de silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus grands malheurs, la jeune fille vit tout à coup paraître auprès d'elle k tète de l'horrible vieille qui grimpait sur le poêle. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle k conjura de lui laisser k vie, l'assurant de nouveau qu'elle n'svait point d'argent; mais l'inexorable visiteuse, sans lui répondre, se mit à chercher dans ses habits, dans ses bottines, qu'elle lui fit ôter. L'homme apporta de la lumière : on examina le sac du passeport, on lui fit ouvrir les mains; enfin, le vieux couple, voyant ses recherches inutiles, descendit, et laissa notre voyageuse plus morte que vive.
Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de k voir se renouveler, k tinrent longtemps éveillée. Cependant, lorsqu'elle reconnut à leur respiration bruyante que ses hôtes s'étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, k fatigue l'emportant sur la frayeur, elle s'endormit elle-même profondément. U était grand jour lorsque la vieille k réveilk. Elle descendit du poêle, et fut tout étonnée de lui trouver, ainsi qu'à son mari, un air plus naturel et plus affable. Elle voulait partir ; ils la retinrent
1. Les monnaies d'or et d'argent étant très-rares en Russie, on ne se
sert ordinairement qae de la monnaie de cuivre ou kopecks, dont 100
font un rouble en papier, et d'assignations. Ces assignations sont des
^^Mets de 5, 10, 25, 50 et 100 roubles, qui, avec les kopecks, sont les
signes monétaires d'an usage habituel.
LA JEUNB SIBÉIUENRE 199
pour lui donner à manger. La vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au stchi S dont elle lui servit une bonne portion : pendant ce temps le mari soulevait une trappe du plancher sous lequel était le seau du kvas 2, et lui en servit une pleine cruche. Un peu ia&surée par ce bon traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions, et raconta une partie de son histoire. Ils eurent l'air d'y prendre intérêt; et, voulant justifier leur conduite précédente, ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle avait de l'argent que parce qu'ils l'avaient mal à propos soupçonnée d'être une voleuse, mais qu'elle pourrait voir, en comptant sa petite somme, qu'ils étaient bien loin eux-mêmes d'être des voleurs. Enfin Prascovie prit congé d'eux, ne sachant trop si elle leur devait des rcmercîments, mais se trouvant fort heureuse d'être hors de la maison.
Lorsqu'elle eut fait quelques verstes hors du village, elle eut la curiosité de compter son argent. Le lecteur sera sans doute aussi surpris qu'elle le fut elle-même en apprenant qu'au lieu de quatre-vingts kopecks qu'elle croyait avoir, elle en trouva cent vingt. Les hôtes en avai3nt ajouté quarante.
Prascovie aimait à redire cette aventure, comme une preuve évidente de la protection de Dieu, qui avait changé tout à coup le cœur de ces malhonnêtes gens. Quelque temps après, elle courut un danger d'une autre espèceet qui l'effraya beaucoup. Comme elle avait un jour une longue traite à faire, elle partit à deux heures de matin de la station où elle avait couché. Au moment du sortir du village, elle fut attaquée par une troupe de chiens qui l'entourèrent. Elle se mit à courir, en se défendant avec son bâton, ce qui ne fit qu'augmenter leur rage. Un de ces animaux
1. Soupe russe faite avec des choux aigres et de la viande salée.